Peut-on avoir peur de la liberté ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : La liberté
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Peut-on avoir peur de la liberté ?
 
 

La liberté

phiT_1309_04_00C

La morale

33

CORRIGE

 

Antilles, Guyane Septembre 2013

dissertation • Série L

Définir les termes du sujet

Peut-on

« Peut-on » signifie ici « est-il possible ? ». La question porte donc sur la compatibilité de la peur et de la liberté.

Peur

  • La peur est un sentiment lié à une incertitude concernant l’avenir. Dans l’Éthique, Spinoza la définit ainsi : « La crainte est une tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse. » La peur est donc liée à notre ignorance, à notre impuissance à déterminer si la chose qui nous fait face va nous nuire.
  • Face à la peur, qui pousse à se replier ou à fuir, différentes attitudes sont possibles : le courageux affronte sa peur, quand le lâche fuit sous sa pression.

Liberté

  • La liberté se définit de façon négative comme l’absence d’obstacle à la réalisation de ma volonté ou de mes désirs. Pourtant, cette définition de sens commun semble se heurter à la réalité même du désir : si je suis poussé par mon désir, suis-je libre ? La liberté semble alors devoir s’opposer à la nécessité et au déterminisme : l’homme libre serait celui qui serait capable d’agir et de penser par lui-même, c’est-à-dire sans que cette action ou cette pensée résulte d’une cause extérieure à sa volonté. La liberté se définit alors comme libre-arbitre : la capacité psychologique à faire des choix sans y être poussé par une cause extérieure.
  • La liberté peut encore se définir comme autonomie : la capacité à se donner à soi-même ses propres règles d’action.
  • Être libre implique dès lors d’être responsable : d’être en mesure de répondre de ses actes devant les autres.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

• Le problème posé par le sujet réside dans l’association envisagée entre le liberté et la peur. A priori, on aurait tendance à penser la liberté comme étant l’objet d’un désir, et non d’une peur.

• La problématique découle de ce problème central, puisqu'il s'agira de se demander s’il est possible de fuir sa liberté, ou d’y renoncer volontairement. Au fond, désirons-nous toujours la liberté ? Et qu’est-ce qui, dans la liberté, pourrait faire peur ? Y a t-il des raisons de renoncer à sa liberté, de se soumettre ?

Le plan

  • Dans un premier temps, nous verrons qu’il est impossible d’avoir peur d’être libre dans la mesure où la liberté est l’objet d’un désir. Mais la liberté n’implique-t-elle pas toujours un effort, et n’est-il pas impossible de se dérober à cet effort ?
  • Ensuite, nous verrons qu’il est possible d’avoir peur de la liberté, dans la mesure où elle est comme la peur liée à de l’incertitude, et nous rend responsables.
  • Enfin, nous verrons que si la liberté peut apparaître effrayante, cette peur n’implique pas qu’il faille fuir la liberté.

Éviter les erreurs

Pour traiter ce sujet, il est nécessaire de bien définir la peur, et de ne pas y voir un terme dont le sens est évident et connu de tous.

Corrigé

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Introduction

Se demander s’il est possible d’avoir peur de la liberté, c’est s’interroger sur la compatibilité de la peur et de la liberté. A priori, on aurait tendance à penser la liberté comme étant l’objet d’un désir, et non d’une peur. Pourtant, est-il si évident que la liberté soit nécessairement désirable ?

La peur est un sentiment lié à une incertitude concernant l’avenir, elle est donc liée à notre ignorance, à notre impuissance à déterminer si la chose qui nous fait face va nous nuire.

La liberté s’oppose à la nécessité et au déterminisme : l’homme libre serait celui qui serait capable d’agir et de penser par lui-même, c’est-à-dire sans que cette action ou cette pensée résulte d’une cause extérieure à sa volonté. Autonome, il serait alors responsable de ses actes. La liberté se définit alors comme libre-arbitre, c’est-à-dire capacité psychologique à faire des choix sans y être poussé par une cause extérieure. Mais alors, est-il possible de fuir sa liberté, ou d’y renoncer volontairement ? Qu’est-ce qui, en elle, pourrait faire peur ? Y a-t-il des raisons de vouloir se soumettre ? Et pour quelles raisons, après tout, la liberté serait-elle nécessairement un objet de désir ?

Dans un premier temps, nous verrons qu’il est impossible d’avoir peur d’être libre dans la mesure où la liberté est l’objet d’un désir. Mais la liberté n’implique-t-elle pas toujours un effort, et n’est-il pas impossible de se dérober à cet effort ? Dans un deuxième temps, nous verrons qu’il est possible d’avoir peur de la liberté, dans la mesure où elle est comme la peur liée à de l’incertitude, et nous rend responsables. Enfin, nous verrons que si la liberté apparaît nécessairement effrayante, cette peur n’implique pas pour autant qu’il faille fuir la liberté.

1. Il est impossible d’avoir peur de la liberté

A. La liberté est désirable

Dans un premier temps, on peut penser que la liberté, loin d’être effrayante, est désirable, et qu’en ce sens la peur et la liberté sont incompatibles. En effet, il semble que la liberté soit l’objet d’un désir universel et qu’on tende à fuir, au contraire, l’aliénation, la soumission, comme tout ce qui pourrait venir faire obstacle à la liberté. Qui se plaindrait d’être trop libre ?

Si l’on suit la définition que propose Spinoza, selon laquelle « la crainte est une tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît dans une certaine mesure douteuse », il semble difficile de penser que la liberté puisse provoquer en nous cette passion triste qui nous porterait à la fuir et donc à vouloir se soumettre.

B. Il est impossible de craindre ce pour quoi nous sommes faits

 

Info

Autonomie vient de auto (soi-même) et nomos (loi) : être autonome, c’est être capable de se donner à soi-même ses règles d’action. Kant définit ainsi la liberté comme l’autonomie de la volonté.

Renoncer à la liberté, faire le choix de la soumission, semblent en effet inconcevable, dès lors que nous sommes faits pour être libres. C’est ce qu’indique Kant, en définissant la liberté comme une autonomie : si l’homme est fait pour la liberté, c’est en vertu de sa nature d’être raisonnable. La raison étant pour Kant cette faculté par laquelle nous sommes capables de nous affranchir de toute détermination étrangère, pour trouver par nous-mêmes nos propres principes d’action, et cette faculté étant proprement humaine, on peut dire que l’homme est fait pour être libre. En ce sens, avoir peur de la liberté serait avoir peur d’être un homme, avoir peur de se réaliser. La peur étant liée à un objet que l’on perçoit comme étranger à nous, obscur, et par là menaçant, comment serait-il possible d’avoir peur d’une liberté que l’on conquiert en développant ce qui nous est le plus propre, à savoir notre raison ?

[Transition] Pourtant, la liberté n’apparaît pas comme un don, mais suppose un effort, à la fois pour se libérer de ce qui peut lui faire obstacle et pour se développer : et n’est-il pas possible de reculer face à cet effort ?

2. Il est possible d’avoir peur de la liberté

A. Être libre, c’est renoncer au confort de l’obéissance

Dans un second temps, il est nécessaire de s’interroger sur ce qu’implique le fait d’être libre. Au fond, si la peur de la liberté semble de prime abord injustifiable, on peut pourtant s’interroger sur les raisons qui poussent tant d’hommes à se soumettre : renoncent-ils à la liberté par la force, ou bien en vertu d’un calcul d’intérêt né d’une peur face à elle ? C’est précisément cette peur qu’examine Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ?, en montrant que si nous avons tous la capacité de nous affranchir de nos tutelles, de fait, la « paresse et la lâcheté » peuvent nous incliner à renoncer à l’exercice de notre liberté, exercice toujours périlleux, pour préférer le confort de l’obéissance.

Il est ainsi possible d’avoir peur de se libérer, dans la mesure où être libre c’est aussi endosser la responsabilité de ses erreurs et de ses échecs, ce que ne manquent pas de souligner les « tuteurs » qui nous maintiennent, par l’entretien de cette peur, dans notre « minorité ».

B. Être libre, c’est devenir responsable

C’est précisément cette dimension dangereuse de la liberté qu’examine Nietzsche dans la Généalogie de la morale, en affirmant que la fiction du libre-arbitre est née de la volonté de punir les hommes. En effet, non seulement il est possible d’avoir peur d’être libre, mais, dit Nietzsche, l’invention de la liberté définie comme libre-arbitre, c’est-à-dire comme capacité psychologique à faire des choix, s’explique par une volonté de rendre les hommes responsables de leurs actes et donc susceptibles d’être punis.

Être responsable, c’est être tenu pour l’auteur de ses actes, et donc être à même d’en répondre devant les autres : ce serait ainsi pour pouvoir punir les hommes que l’on aurait inventé cette idée étrange selon laquelle nous serions dotés d’un libre-arbitre, alors même que tout, dans la nature, nous porte à douter de l’existence de libres choix.

[Transition] Mais s’il est possible d’avoir peur d’être libre, si l’on peut nous pousser à avoir peur de notre liberté, ou si la liberté définie comme libre-arbitre est une fiction destinée à effrayer les hommes, ceci implique-t-il pourtant que l’on doive fuir la liberté ?

3. La liberté fait peur et nécessite du courage

A. La liberté ouvre sur l’inconnu

 

Conseil

La distinction entre le possible et le nécessaire fait partie des repères de votre programme : vous pouvez développer cette distinction qui fonde ici l’articulation entre la deuxième et la troisième partie, puisqu’on démontre d’abord qu’il est possible d’avoir peur de la liberté, puis que cette peur est inévitable.

Enfin, il semble qu’il n’est pas seulement possible mais nécessaire d’avoir peur de la liberté : autrement dit, on ne peut pas ne pas avoir peur d’être libre. Si la liberté s’oppose au mécanisme comme à la nécessité ou au déterminisme, alors, elle nous ouvre de fait sur de l’inconnu, sur de l’imprévisible, et apparaît en ce sens nécessairement effrayante, si la peur naît de l’incertitude ou de l’impossibilité de prévoir une chose. Pourtant, différentes attitudes sont possibles face à la peur : si le lâche fuit, le courageux affronte sa peur. Aussi la peur de la liberté n’implique-t-elle pas nécessairement qu’on puisse renoncer à elle au nom de cette peur.

B. La liberté implique qu’on s’arrache au seul souci de survivre

Que l’exercice de la liberté soit risqué et nécessite du courage, c’est en particulier ce que montre Hannah Arendt dans Condition de l’homme moderne. Pour les Grecs de l’Antiquité, explique-t-elle, la liberté correspond au statut de l’homme libre, qui se consacre au domaine des affaires politiques, domaine de l’action, comprise comme ce qui s’oppose au domaine de la répétition et de la cyclicité propre à la vie biologique.

Or, l’exercice de la liberté comprise comme pouvoir d’agir exige du courage, à savoir l’aptitude à affronter sa peur. « Le courage libère les hommes de leur souci concernant la vie, au bénéfice de la liberté du monde. Le courage est indispensable parce qu’en politique, ce n’est pas la vie mais la liberté qui est en jeu », explique Hannah Arendt. Autrement dit, le courage, attitude qui consiste à s’arracher au souci exclusif de la vie biologique sans pour autant mépriser cette dernière, est nécessaire pour exercer sa liberté.

Conclusion

En définitive, on peut dire que non seulement la liberté peut faire peur, mais qu’elle implique nécessairement la peur. Il est en ce sens impossible de ne pas avoir peur de la liberté, en ce qu’elle nous expose à l’effort, au risque de l’échec, à la responsabilité, et nous ouvre sur l’inconnu et l’imprévisible.

Pour autant, cela n’implique pas qu’il faille fuir la liberté et se réfugier dans la soumission à l’autorité ou dans l’asservissement : au contraire, la liberté supposerait du courage, compris comme aptitude à affronter sa peur pour vivre d’une vie proprement humaine, c’est-à-dire libre.