Peut-on dire que les hommes font l’histoire ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle ES | Thème(s) : L'histoire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Pondichéry

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Peut-on

Ce verbe a toujours deux sens : la possibilité et la légitimité. C’est ce dernier sens qui compte ici.

L’histoire

Ce terme désigne les récits ou les études faits à propos d’un sujet ainsi que les actions, les événements ou les processus qui se déroulent ou se sont déroulés.

Faire

Ce verbe s’entend en deux sens. Il peut signifier produire ou construire comme dans la fabrication d’une maison. Il sert aussi à désigner le fait d’agir. Dans les deux cas, le réel est modifié mais pas de la même façon.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Elle tient à la détermination du statut des hommes dans l’histoire. Il semblerait curieux qu’ils ne la fassent pas mais ce point n’est pas clair. La font-ils comme des artisans qui fabriquent un objet ? Dans ce cas nous devrions la maîtriser, or l’histoire est complexe, tumultueuse, et contient de l’imprévisibilité. Sommes-nous alors les jouets du sort ou du destin ? Nous ne serions que les acteurs d’un processus qui nous échappe. Que signifie en définitive « faire l’histoire » ?

Le plan

  • On étudiera, dans un premier temps, les figures opposées et jumelles du destin et du hasard
  • Puis nous montrerons qu’elles ont en commun de méconnaître le problème du sens de l’action des hommes dans l’histoire. Cette deuxième partie permettra de clarifier le sens du verbe « faire ».
  • Enfin nous étudierons les contradictions de cette action et en tirerons un enseignement.

Éviter les erreurs

Il faut être sensible aux différents sens du verbe « faire ».

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Demander si les hommes font l’histoire c’est envisager l’existence de puissances supérieures qui règneraient sur le cours de nos actions. Nous songeons alors au destin ou à son contraire, le hasard. Cette idée présente cependant des difficultés.

N’est-il pas facile et superficiel de soutenir que nous ne pouvons rien faire contre une fatalité aveugle ou les coups du sort ? Cela reviendrait à dire que le cours de l’histoire est l’expression d’une volonté qui nous dépasse ou d’un caprice fondamental.

Dans les deux cas, nous apparaissons comme des marionnettes alors qu’il est plausible de montrer que les hommes, par leurs projets, animent le mouvement historique. Mais suffit-il de l’animer pour le dominer ? Se pourrait-il que nous ne puissions maîtriser ce que nous faisons ? Que signifie, en définitive, faire l’histoire ?

1. L’histoire, le destin, le hasard

A. Le destin

Ne pas faire notre l’histoire serait affirmer la toute-puissance d’un destin. Que signifie cette idée ? Destiner, c’est attribuer une part qui ne peut être échangée. Notre histoire nous apparaît alors comme un processus fatal dont les causes nous échappent et que nous ne pouvons que suivre. Le destin se caractérise par le fait que les mêmes causes sont éternellement à l’œuvre et qu’elles produisent toujours les mêmes effets. Ainsi, la puissance de Troie fut détruite par les Grecs, lesquels succombèrent aux Romains qui perdront à leur tour leur empire.

L’histoire est un éternel recommencement et la liberté humaine n’est qu’une illusion. Cette idée est d’origine religieuse, mais il est remarquable de constater que des théories athées l’ont reprise en s’affirmant comme des sciences du devenir humain. Le matérialisme historique, issu de la réflexion de Marx et d’Engels, a prétendu connaître la fin de l’histoire. Marx s’appuie sur l’analyse des contradictions du capitalisme pour soutenir qu’il provoque sa propre destruction en augmentant sans cesse le nombre des opprimés tout en les réunissant à partir de leur misère commune. La révolution prolétarienne devait ainsi l’emporter nécessairement dans sa lutte contre la classe bourgeoise. Le sens était inéluctable, quel que soit le temps qu’il lui faudrait pour se réaliser.

B. Le nez de Cléopâtre

À ces conceptions s’oppose la conviction que l’histoire n’est que le produit du hasard. Pascal l’illustre, en soutenant que si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde en aurait été changée car César ne serait pas tombé amoureux d’elle. Les grands bouleversements mondiaux tiendraient ainsi à des détails infimes. Le hasard d’une rencontre déciderait de l’avenir de millions de gens. Une cause minuscule pourrait entraîner des effets gigantesques comme dans les romans historiques remplis de péripéties. L’histoire est alors le règne de la contingence, puisque ce qui est aurait pu ne pas être, et que le futur reste fondamentalement imprévisible, quels que soient nos efforts pour le prévoir et le déterminer. Loin de faire l’histoire, les hommes en seraient les pauvres jouets, ainsi que l’exprime Macbeth qui en parle comme d’un « conte plein de bruit et de fureur, raconté par un idiot et ne signifiant rien ». L’histoire n’a rien d’un cours nécessaire, tout n’est qu’accident.

[Transition] Il est clair que ces deux conceptions, pour opposées qu’elles soient, montrent les hommes comme des marionnettes qui n’inventent pas le sens de ce qu’ils font ou qui croient à un sens inexistant.

2. Le problème du sens

A. L’équivalence hasard-destin

Ces idées sont-elles recevables ? Elles ont en commun de répondre sans nuance à la question de la signification et de la destination de nos actions. Nous agissons comme des acteurs qui exécutent une pièce que nous n’avons pas écrite ou comme des pantins menés par un hasard aveugle. N’est-ce pas une vision dogmatique et réductrice ?

Dans le cas du destin, remarquons que cette thèse est très générale. Il est facile de dire que tout ce qui existe finira, ou de voir dans tout événement la marque d’une nécessité inéluctable. Si un homme est tué par la chute d’une pierre en sortant de chez lui, il est rassurant de croire au destin pour être moins choqué, mais la volonté de Dieu n’est que « l’asile de l’ignorance » selon le mot de Spinoza. Quant au hasard, les historiens montrent que Rome aurait envahi l’Égypte indépendamment des goûts de César. Des raisons politiques de fond rendaient cette action inévitable. De même, tous les grands bouleversements, comme la Révolution française, n’ont pas surgi par hasard, ils n’étaient possibles que dans certaines circonstances politiques, sociales et intellectuelles, que Tocqueville a analysées. Il ressort finalement que ces deux positions ont en commun de simplifier abusivement le réel. Dès lors, quel est le rapport de l’homme à l’histoire ?

B. Faire l’histoire

Le sujet est à mieux définir. Nous disons que les hommes font ou ne font pas l’histoire sans nous arrêter sur la signification de ce verbe. Il peut vouloir dire construire. Nous sommes alors dans le registre technique. L’ouvrier fabrique grâce à son savoir-faire. Il applique des procédés acquis par expérience. L’opération technique est remarquable, au sens où il est possible de détailler par avance toutes les étapes de la réalisation. Nous suivons des instructions et nous saurons quand le but sera atteint. Les choses iront plus ou moins vite mais la fin est déjà définissable.

Cependant, faisons-nous l’histoire comme nous produisons un objet ? Il arrive que nous employions le vocabulaire de la fabrication. Ainsi, les gouvernants parlent de la « construction européenne ». Toutefois, un peu d’attention montre que ce n’est qu’une image. S’il faut, certes, des mesures techniques pour administrer l’Europe, il est clair qu’elle doit fédérer des États dont les intérêts et les volontés ne coïncident pas forcément. Nous accueillons l’extension de la communauté avec scepticisme. Est-ce la meilleure façon de concrétiser les espoirs de paix perpétuelle qui sont au fondement du projet d’union ? Jusqu’où faut-il étendre les frontières de notre continent sans tomber dans un excès qui contredirait le but recherché ? L’histoire n’est pas un processus dont le cours serait fixé une fois pour toutes, car elle brasse les passions des peuples et parce que les rapports des États entre eux sont faits de stratégies d’alliance dont le cours est sinueux. Ainsi apparaît un problème du sens relativement à la destination de nos actions.

[Transition] Ce problème nous oblige à un nouvel examen de notre condition.

3. Les contradictions de l’action

A. La liberté en situation

Nous découvrons ainsi un phénomène étonnant. Les hommes agissent d’après des valeurs qui leur appartiennent. Ils créent leur propre histoire et se distinguent en cela des animaux qui sont historiques mais ne le savent pas. L’humanité a conscience d’elle-même, elle a la mémoire de ses changements et se projette vers l’avenir. L’histoire est donc liée à une temporalité que nous inventons. Cependant, il reste vrai que tout n’est pas possible à n’importe quel moment ou dans n’importe quelle civilisation. Sartre a pensé ce paradoxe à partir du concept de situation. Nous sommes tous situés, dans une époque, une société, une famille que nous n’avons pas choisies. Ceci vaut pour l’individu comme à l’échelle d’une société et même d’un État du monde.

La situation est donc d’abord ce qui nous contient et semble s’imposer irrémédiablement à nous. Toutefois, une situation n’est pas un destin mais le résultat temporaire d’un ensemble de paramètres dont les hommes sont les auteurs. Elle est donc appelée à évoluer. Sartre développe ainsi une philosophie de l’action dans l’histoire où il apparaît que chaque génération rencontre des conditions objectives d’existence qu’elle n’a pas créées, mais qu’il est toujours possible de modifier en agissant. Notre histoire est ce que nous en faisons à travers des luttes, des oppositions de projets. Elle réclame de notre part un engagement afin d’en être les acteurs plutôt que les spectateurs ou les patients.

B. « Le maléfice de la vie à plusieurs »

Ces considérations amènent à dire qu’agir n’est pas fabriquer. La production concerne les rapports des hommes avec la matière, alors que l’action implique des relations intersubjectives. On agit en accord avec la volonté de certains, contre d’autres qui développent des projets concurrents. Il s’ensuit que ce processus expose toujours ses participants à la possibilité de l’échec. Toute action implique une marge d’imprévisibilité qu’elle contribue elle-même à créer par ses initiatives. Un exemple simple le montrera. Si nous décidons d’aller ce soir au cinéma, il y a plus de chances que cela se réalise que si nous prévoyons de nous y rendre dans huit jours. Chacun voit qu’entre temps peuvent survenir des faits qui nous en empêcheront.

Transposons cette situation à l’échelle des rapports entre les États : nous aurons une idée de la complexité des affaires mondiales, celles qui forment justement la trame de l’histoire. Elle apparaît comme un nœud inextricable de relations qui, de plus, sont en évolution permanente. Hannah Arendt a attiré l’attention sur l’impossibilité de prévoir les conséquences d’une action collective. Aucun acteur ne maîtrise à lui seul tous les paramètres. Il y a toujours le risque qu’une intention, même bonne, n’aboutisse pas ou engendre un résultat contraire à celui pour lequel on s’était finalement engagé. Merleau-Ponty parle ainsi d’un « maléfice de la vie à plusieurs » et assimile les acteurs de l’histoire à Œdipe qui ne connaissait pas le sens de ses actes au moment où il les accomplissait. C’est la part de tragique inhérente à la condition historique de l’homme et elle donne, à ceux qui ont un grand pouvoir de décision, le devoir d’être responsables.

Conclusion

Cette question nous a obligés à prendre la mesure de l’étrangeté de notre statut. Nous pouvons dire que nous faisons notre histoire, mais comme des acteurs qui jouent une pièce qu’ils inventent progressivement et dont la fin n’est pas connaissable par avance. Raymond Aron soutient que nous avons une histoire parce que nous nous cherchons une vocation. Il importe donc d’être à la fois prudent et résolu. En effet, si la reconnaissance de la contingence rend impossible les certitudes touchant le sens de l’histoire, elle n’anéantit pas la nécessité de l’espoir. La contingence a deux faces. Elle nous fait craindre l’échec mais elle interdit de le considérer comme une fatalité. L’homme a donc le devoir moral d’agir pour que les idées de droit et de justice l’emportent. Telle est, selon Merleau-Ponty, la définition de l’héroïsme contemporain.