Peut-on dire que les humanistes cherchent à rendre les hommes meilleurs ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Humanisme et Renaissance
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Nouvelle-Calédonie

Rendre les hommes meilleurs • Dissertation

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Objets d’étude L

55

Nouvelle-Calédonie • Novembre 2015

Série L • 16 points

Rendre les hommes meilleurs

Dissertation

Peut-on dire que les humanistes cherchent à rendre les hommes meilleurs ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus et les textes étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures personnelles.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« Les humanistes cherchent à… » : le sujet porte sur l’un des buts des humanistes, qui est de rendre les hommes meilleurs.

Deux pistes à explorer : Les humanistes s’intéressent-ils surtout à l’homme ? Leur but est-il de le faire progresser ?

« Meilleurs », comparatif de « bons », suggère : que l’homme est bon par nature ; qu’il présente aussi des imperfections puisqu’on peut l’améliorer.

Chercher des idées

D’abord scinder la problématique en sous-questions en variant les mots interrogatifs : Quelle est la conception de l’homme des humanistes ? Quelles imperfections discernent-ils encore chez l’homme ? Quels remèdes proposent-ils pour pallier ces défauts ?

Ensuite élargir le sujet en se demandant : Quels obstacles, quelles limites à cet objectif des humanistes ? Est-ce là leur seul but ? Certains humanistes n’ont-ils pas failli parfois à ce but ?

Pour répondre aux questions ci-dessus, passez en revue tout ce qui participe à la formation d’un être humain : connaissances, esprit critique, voyages, lectures, dialogues, confrontation de points de vue, remise en question de soi…

Le mot « humanistes » renvoie bien sûr aux écrivains mais aussi aux artistes (peintres, sculpteurs, etc.). Cherchez vos exemples dans des domaines variés.

Attention : on vous demande une dissertation non pas philosophique, mais littéraire, fondée sur une connaissance précise de la Renaissance et de l’humanisme.

Utilisez les textes du corpus et constituez-vous une réserve d’exemples de textes ; vous pouvez aussi mentionner des œuvres d’art.

Quelques citations et références éclairantes

« Je ne bâtis que pierres vives, ce sont hommes » (Rabelais, Le Tiers Livre).

Il faut pour se former « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui » ; « Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage » ; « J’aime mieux forger mon âme que la meubler » (Montaigne, Essais).

Chapitres de Gargantua (l’éducation sophiste et l’éducation humaniste ; la lettre de Gargantua à Pantagruel) et de Pantagruel sur l’éducation ; « De l’institution des enfants » (Montaigne).

Les utopies : Utopia de Thomas More ; l’abbaye de Thélème (Rabelais, Gargantua).

Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

L’humanisme : voir mémento des notions.

Corrigé

Corrigé

Ce corrigé se présente sous la forme d’un plan non rédigé. Il vous offre des pistes de réflexion que vous devez alimenter de vos exemples personnels. Les indications en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » : la devise empruntée à Térence, dramaturge de l’Antiquité, indique bien à quel point l’homme est au centre de la réflexion humaniste. [Problématique] Mais quels sont les buts des écrivains et des artistes de la Renaissance ? Est-ce de rendre les hommes meilleurs ? [Annonce des axes] Bien qu’ils considèrent l’être humain comme fondamentalement bon, les humanistes discernent encore en lui des imperfections. Mais, optimistes, ils croient en la possibilité de l’amender [I] dans de nombreux domaines par des moyens variés [II]. Cependant leur rêve s’est heurté à des circonstances défavorables et a connu des limites qui ont parfois entravé le succès de leur entreprise [III].

I. La conception humaniste : l’homme bon mais imparfait

1. Une vision optimiste

Le contexte historique de bouleversements dans les savoirs, les techniques et les frontières du monde, inspire aux humanistes une conception de l’homme très novatrice par rapport au Moyen Âge.

Ils placent l’homme au centre de leur réflexion et de leur action (anthropocentrisme), contrairement aux époques précédentes préoccupées par les rapports de l’homme et de la divinité (ex. : L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci).

Ils redonnent de l’importance à l’individu, qui en même temps porte en soi « la forme entière de l’humaine condition » (Montaigne).

Ils ont confiance en l’homme : opposés au pessimisme souvent austère de leurs prédécesseurs (Érasme : « plus de ténèbres gothiques »), les humanistes n’ont pas une conception figée de l’homme, ne posent pas comme principe l’existence d’une nature humaine immuable, ils croient en la possibilité de faire progresser l’homme, de le « former », de l’amender. D’où l’importance de la notion d’éducation (Rabelais, Montaigne…).

2. Un « diagnostic » : identifier les imperfections de l’homme

Comme Rabelais qui était médecin, les humanistes par une démarche scientifique, raisonnée procèdent à un diagnostic sans concession de l’homme.

Ils passent au crible de leur esprit critique tous les domaines humains, identifient des maux dans les domaines politique (mauvais gouvernants, tel le Picrochole de Rabelais) et éducatif (mauvais précepteurs : Thubal Holopherne, les sophistes, les Sorbonnards chez Rabelais).

Ils analysent les racines du mal, les responsabilités : par exemple, la Boétie incrimine les tyrans mais aussi les hommes qui se soumettent à une « servitude volontaire » ; Du Bellay fustige le « roi », le pape, mais aussi les courtisans serviles.

Ils admettent le principe que la source du mal est parfois en soi, qu’il faut donc identifier ses propres faiblesses et « se connaître soi-même » selon la formule de Socrate (Essais de Montaigne).

II. Quels moyens pour rendre l’homme meilleur ?

1. Un environnement propice et épanouissant

L’humaniste veut créer un environnement favorable aux progrès de l’homme : Rabelais donne aux rois géants des leçons de politique pour la paix et le progrès économique ; il propose dans l’abbaye de Thélème un mode de vie et une organisation idéaux.

Ce cadre permet de cultiver toutes les dimensions de l’homme (corps, esprit et âme puisque) et de les harmoniser « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais). Les humanistes ne nient pas la divinité, mais refusent les dogmes imposés et ne considèrent plus l’homme comme un pécheur humilié devant Dieu. Par son pouvoir de création, par ses facultés intellectuelles, l’homme apparaît au contraire à l’image de Dieu.

2. Un savoir encyclopédique et une réflexion personnelle

Rabelais établit un programme encyclopédique : « en somme que je voie en toi un abîme de science ».

Montaigne tempère cet appétit gigantesque par son adage : « Mieux vaut tête bien faite que bien pleine », il souligne qu’il faut donner de l’autonomie à l’homme pour se former. Il insiste sur l’importance de l’expérience personnelle : « Je suis moi-même la matière de mon livre » (Montaigne, Les Essais).

L’évangélisme de la Renaissance valorise l’exégèse biblique par un recours direct et individuel aux textes originaux, ce qui favorisera l’essor du libertinage intellectuel et de l’esprit de libre examen.

3. Accepter de prendre modèle

Les humanistes engagent à prendre modèle sur les Anciens pour en extraire le meilleur (abondance de références latines et grecques ; sujets païens de la peinture).

Autrui est aussi un modèle : il faut « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui », s’ouvrir à la différence (Montaigne, Des Cannibales). D’où l’importance de la communication (favorisée par l’imprimerie) et des voyages (« Le voyager me semble un exercice profitable », Montaigne). Les humanistes sont les lointains inventeurs du programme moderne Erasmus !

4. Adopter de nouvelles stratégies littéraires et artistiques

Proposer de nouveaux idéaux : les utopies (Utopia de Thomas More, abbaye de Thélème chez Rabelais).

Instruire par le rire, proposer un « gai savoir » optimiste : « Mieux est de ris que de larmes écrire pour ce que rire est le propre de l’homme » (Rabelais).

Recourir à des genres et formes variés : exploiter les ressources de l’argumentation directe (essais, traités) mais aussi de l’argumentation indirecte (récits fantaisistes, déclamations parodiques comme L’Éloge de la folie).

III. Un rêve déçu

1. Des circonstances défavorables

Les guerres de religion réveillent des instincts violents, peu propices au progrès moral, qui détruisent l’harmonie dans le pays et les familles, écornent l’optimisme humaniste (poètes engagés : Agrippa d’Aubigné, Les Tragiques : « Je veux peindre la France une mère affligée… »). L’optimisme de la première moitié du siècle se teinte d’inquiétude.

L’agrandissement de l’horizon terrestre avive l’appétit de conquêtes et le désir de convertir les populations des pays découverts. Le désir de rendre les hommes « meilleurs » finit par créer de la violence et par tourner à la contre-utopie.

2. Les limites de l’idéal

Certains idéaux se heurtent à des limites. Celles par exemple de l’éducation encyclopédique et aristocratique (un précepteur par enfant) prônée par Rabelais. Celles aussi inhérente aux mauvais penchants de l’homme toujours prêts à resurgir ou impossibles à combattre : Montaigne fait l’autocritique de sa paresse, qui a provoqué la faillite de l’éducation que son père voulait lui donner ; que peut donner le précepte « fay ce que vouldras » sur une âme qui ne serait pas « bien née » ?

3. D’autres buts ?

Certains humanistes ont des visées plus terre-à-terre : le penseur politique Machiavel, partisan d’un pouvoir fort, explique dans son traité politique Le Prince que la raison d’État l’emporte sur les considérations morales et religieuses (d’où le sens de l’adjectif « machiavélique »).

Conclusion

Les humanistes affirment leur désir de cultiver les potentialités de l’être humain pour le rendre « meilleur », voire idéalement parfait. Cependant ils restent des hommes avec leurs limites. [Ouverture] Il n’en reste pas moins que l’optimisme humaniste imprimera sa marque sur l’imaginaire et la sensibilité baroques du xviie siècle, inspirera ensuite l’appétit critique et l’enthousiasme du mouvement des Lumières. L’emploi du mot « humaniste » aujourd’hui qualifie un penseur optimiste qui accorde une place privilégiée à l’homme, à ses progrès et à son épanouissement : un idéal qui traverse le temps sans doute parce qu’il a une dimension universelle.