Annale corrigée Dissertation

Peut-on être moral par intérêt ?

Dissertation

Peut-on être moral par intérêt ?

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Si une vieille dame entre dans le bus et que je lui cède ma place, il s'agit d'une bonne action, faite contre mon intérêt immédiat qui aurait été de rester assis. Mais ne me suis-je pas levé en espérant sa reconnaissance, celle des autres voyageurs, ou simplement pour éviter de me faire rabrouer ?

 

 

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Peut-on

« Peut-on ? » signifie ici « est-il possible ? » : la question est celle de la compatibilité de la morale et de l'intérêt.

Être moral

Au sens large, « être moral » signifie respecter les règles de vie et les valeurs propres à un groupe d'individus, se conformer à leurs mœurs. La philosophie morale développe une réflexion portant sur ce qui doit guider nos actions : ainsi, pour les morales eudémonistes, bien agir, c'est agir en vue d'être heureux, alors que des morales plus formelles définissent l'action morale comme une action faite par devoir.

Par intérêt

L'intérêt est ce qui nous avantage. Agir par intérêt, c'est agir parce que nous escomptons un profit de cette action. À cette action, dont la valeur tient à ce qu'elle nous apporte, s'oppose l'action désintéressée, dont la valeur est intrinsèque.

Dégager la problématique

phiT_2000_00_03C_01

Construire un plan

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : 1. Une action morale ne peut pas être faite par intérêt; On ne peut pas être moral par intérêt car la morale est incompatible avec la logique égoïste de l'intérêt. Une action morale est une action désintéressée.; Ligne 2 : 2. L'action morale procure une satisfaction; Il est néanmoins possible de trouver un avantage à être moral : le fait de bien agir ne nous procure-t-il pas une forme de satisfaction ?; Ligne 3 : 3. On ne peut être moral que par souci de soi; Être moral n'est pas se sacrifier, mais au contraire se soucier de soi, c'est-à-dire veiller à vivre à la hauteur de nos potentialités.;

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Le conseil de méthode

Une introduction de dissertation contient la définition des termes du sujet et une problématique qui montre que vous comprenez la tension qui existe entre les deux réponses possibles.

[Reformulation du sujet] Il s'agit ici de savoir si une bonne action faite en vue d'un bénéfice peut être tenue pour morale. A priori, on aurait tendance à opposer l'action vertueuse à l'action intéressée. Mais en quoi le fait de tirer profit de mon action la rendrait-elle immorale ? [Définition des termes du sujet] Être moral signifie d'abord respecter les règles de vie et les valeurs propres à un groupe d'individus, se conformer à leurs mœurs. De façon plus précise, être moral c'est bien agir, c'est-à-dire agir par pur devoir ou encore agir selon certains principes visant à obtenir le bonheur. Agir par intérêt, c'est être poussé à agir par la recherche d'un gain, au terme d'un calcul soupesant les avantages et inconvénients d'une action. [Problématique et plan] Il s'agira donc de se demander si une action morale peut résulter d'un calcul d'intérêts, ou si au contraire elle se définit par son caractère désintéressé, voire sacrificiel. Mais si faire le bien me satisfait, alors, ce plaisir rend-il pour autant mon action immorale ? Et finalement, n'est-ce pas toujours pour moi que je fais le bien ?

1. Une action morale ne peut pas être faite par intérêt

A. On ne peut pas faire le bien par égoïsme

Dans un premier temps, on pourrait penser qu'il est impossible qu'une action soit morale si elle est faite dans la perspective d'un avantage personnel. Il semble que la logique calculatrice et égoïste de l'intérêt, selon laquelle je pèse les avantages et les inconvénients pour moi d'une conduite, soit incompatible avec une action communément perçue comme spontanée et altruiste, par laquelle je me montre justement capable de renoncer à la poursuite de mon avantage.

Pourtant, suffit-il de faire du bien aux autres pour être moral ? Celui qui aide les autres dans l'espoir d'un gain à venir – obtenir une récompense, aller au paradis – n'agit-il pas par intérêt ?

B. Une action morale est une action désintéressée

C'est précisément parce qu'une telle vertu conditionnée, et en ce sens instrumentale (je fais le bien en échange d'une récompense possible), pose problème que Kant propose un tout autre critère de moralité de nos actions : mon action n'est morale, affirme-t-il, qu'à condition d'être désintéressée.

à noter

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant éclaire cette distinction par l'exemple du « marchand avisé » : l'action honnête du marchand est-elle une action morale ? Non, répond Kant, dès lors que son honnêteté est le moyen de garder sa clientèle, et non une fin en soi.

Autrement dit, l'altruisme ne suffit pas à définir l'action morale : pour qu'elle soit morale, mon action doit être faite sans aucune considération d'intérêt – ni le mien, ni celui des autres –, mais seulement parce que je sais qu'elle correspond à ce que je dois faire. On ne peut pas être moral en agissant « conformément au devoir », c'est-à-dire qu'il ne suffit pas de faire le bien pour être moral : encore faut-il le faire sans autre but que de faire le bien. Telle est l'action faite « par devoir » : action dont l'intention désintéressée seule garantit la moralité.

C. Celui qui fait le bien par plaisir n'agit pas moralement

Mais alors, celui qui prend plaisir à faire du bien aux autres est-il immoral ? L'action du philanthrope, dit Kant, ne peut être tenue pour morale dans la mesure où elle ne trouve pas sa source dans sa raison, prescriptrice de la loi morale, mais dans ses inclinations. Autrement dit, s'il fait le bien par plaisir, alors ce qui le motive à le faire est toujours la poursuite de son intérêt. A contrario, l'homme vertueux agit selon sa seule raison, qui lui prescrit de soumettre ses actions à l'épreuve de l'« impératif catégorique » (« Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »).

De ce fait, le philanthrope est hétéronome, c'est-à-dire que son principe d'action est pathologique, et non autonome comme celui qui trouve seulement dans sa raison le principe de ses actions. À moins d'imaginer un cas dans lequel ce philanthrope serait empêché de prendre plaisir à sa bonne action et agirait par devoir, son action, en apparence morale, ne l'est donc pas. Reste pourtant à savoir, comme Kant le reconnaît lui-même, si une action affranchie de tout intérêt et de toute satisfaction est humainement possible.

[Transition] De fait, le problème qui se pose est celui de la possibilité même de l'acte moral. Nos actions ne sont-elles pas toujours guidées par la recherche d'une satisfaction quelconque ?

2. L'action morale procure une satisfaction

A. Une action désintéressée est humainement impossible

Dans Le Fondement de la morale, Arthur Schopenhauer remarque que Kant lui-même ne peut faire abstraction de la logique de l'intérêt qui est à l'œuvre en chacun d'entre nous, en nous permettant d'espérer que nos actions morales seront peut-être récompensées plus tard par un « souverain bien » consistant en une coïncidence de la vertu et du bonheur.

Par ailleurs, Kant n'évoque-t-il pas un calcul de notre raison (je ne dois pas mentir parce que personne ne me ferait plus confiance ; je dois être secourable parce que je voudrais qu'on me porte secours, etc.) ? De fait, dit Schopenhauer, penser une action accomplie sans intérêt est impossible : « Qu'est-ce dès lors qu'un intérêt, sinon l'action d'un motif sur la volonté ? Là où il y a un motif pour mettre en jeu la volonté, il y a un intérêt ; et s'il n'y a pas de motif, elle ne peut pas plus agir, qu'une pierre ne peut, sans être poussée ni tirée, changer de place. »

à noter

Dans les Éléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, Kant explique que « chacun désire qu'on lui vienne en aide. Or, si un homme laissait voir que sa maxime est de ne pas vouloir aider les autres, alors chacun serait autorisé à lui refuser tout secours. Ainsi, la maxime de l'égoïste combat contre elle-même. »

B. L'action morale est celle qui nous rend heureux

Autrement dit, comment le devoir pourrait-il être pour nous un motif d'action ? Et si ce n'est notre intérêt, qu'est-ce qui peut être assez puissant pour infléchir notre volonté ? Les morales eudémonistes placent au cœur de la définition de l'acte moral la perspective du bonheur : bien agir, dit ainsi Épicure, c'est œuvrer en vue du bonheur conçu comme absence de troubles. Ce motif d'action est assez puissant pour agir sur ma volonté, et assez universel pour servir de fondement à une éthique. Dès lors que ce qui est bien, c'est ce qui me fait du bien, la recherche de la satisfaction fait partie intégrante de l'action morale, et ne s'ajoute pas à elle comme un objet extérieur.

[Transition] Si la poursuite de la satisfaction et la moralité de nos actions ne sont pas incompatibles, peut-on dire alors qu'on n'est moral que par calcul ?

3. On ne peut être moral que par souci de soi

A. L'action morale est faite par compassion

Si être moral me satisfait, est-ce pour autant par intérêt que je le suis ? En réalité, si nous pouvons être moraux, dit Rousseau dans le Discours sur l'origine et les fondements des inégalités parmi les hommes, c'est précisément parce que le principe d'action qui nous porte à agir par intérêt et qu'il nomme « amour de soi » se trouve modéré par cet autre principe d'action qu'est la pitié. Ainsi, je ne suis pas poussé à agir moralement par calcul, mais par ce « sentiment naturel » qui, comme le souligne Schopenhauer, repose sur une identification aux autres : « Dès que cette pitié s'éveille, le bien et le mal d'autrui me tiennent au cœur aussi directement que peut y tenir d'ordinaire mon propre bien, sinon avec la même force : entre cet autre et moi, donc, plus de différence absolue. » Autrement dit, par la pitié, je suis capable d'éprouver comme mienne la souffrance de l'autre, et par conséquent son intérêt comme étant le mien. C'est ainsi par pitié que j'agis moralement : loin de me sacrifier, je comprends par cette expérience troublante que je ne suis pas distinct des autres, et que la justice est désirable.

phiT_2000_00_03C_02

l'auteur

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778).

Contre une tradition qui fait de la raison le centre de notre être, la philosophie de Rousseau affirme le pouvoir du sentiment, source de la morale comme de la politique.

B. L'action morale implique une exigence vis-à-vis de soi

Par conséquent, ce n'est ni par devoir, ni par sacrifice, ni par calcul d'intérêt que j'agis moralement, mais bien par souci de moi-même. C'est par négligence et ignorance de moi-même que je peux au contraire faire le mal : ce qu'indique Socrate en réinvestissant la parole delphique, puisque « connais-toi toi-même » est la formule qui me rappelle qu'être vertueux s'ancre avant tout dans un rapport à soi.

L'attitude morale implique une exigence vis-à-vis de soi, un effort de formation de soi-même. Autrement dit, il ne s'agit pas de se conformer à des règles morales pour être moral : ce qui définit ma moralité est le rapport que j'entretiens à moi-même. Comme le rappelle Michel Foucault, se soucier de soi ne signifie pas s'intéresser à soi ni défendre ses intérêts particuliers, mais faire de soi son œuvre propre.

Conclusion

Il apparaît alors que si l'action morale ne peut se donner pour une action faite par intérêt au sens où cette action n'aurait d'autre raison d'être que la poursuite de ce qui m'avantage, elle ne peut non plus être comprise comme une action désintéressée ou sacrificielle. Ce qui me pousse à vouloir bien agir, c'est avant tout le souci que j'ai de moi-même, c'est-à-dire de m'améliorer.

Accéder à tous les contenus
dès 6,79€/mois

  • Les dernières annales corrigées et expliquées
  • Des fiches de cours et cours vidéo/audio
  • Des conseils et méthodes pour réussir ses examens
  • Pas de publicités
S'abonner