Peut-on traiter de sujets graves et sérieux sur le mode plaisant ou humoristique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
L’incommunicabilité
 
 

L’incommunicabilité • Dissertation

Corrigé

39

Question de l’homme

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Sujet inédit

la question de l’homme • 16 points

Dissertation

> « L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire », affirme le philosophe Nietzsche (1844-1900). Pensez-vous que l’on puisse traiter de sujets graves et sérieux sur le mode plaisant ou humoristique ? Vous appuierez votre réponse sur vos connaissances littéraires et sur des exemples empruntés à d’autres formes d’art, y compris le cinéma.

Comprendre le sujet

  • Repérez les échos entre la citation et la consigne :
  • « sujets graves et sérieux » renvoie à « souffre si profondément ». Cherchez ce qui peut faire « souffrir » fondamentalement l’homme (la notion est générale et un peu abstraite : sa condition humaine de mortel, par exemple) ;
  • « mode plaisant ou humoristique » renvoie à « le rire ».
  • Vous devez dire si on peut faire rire de ce qui est grave pour mieux convaincre.
  • Reformulez la question sous des formes variées : « Peut-on rire de tout ? » ; « Peut-on parler de sujets sérieux en faisant rire ? dans toutes sortes de situations, mêmes graves ? avec toutes sortes de destinataires ? »
  • Subdivisez la problématique en sous-questions, en variant les mots interrogatifs. « Quel peut être l’intérêt de l’humour pour parler d’un sujet grave ? » ; « Quelles sont les vertus du rire ? » ; « D’où vient l’efficacité de l’humour ? » ; « Quels rapports le rire et l’humour instaurent-ils entre le rieur et celui dont il rit ? » ; « Quels inconvénients peuvent présenter l’humour et le rire quand on aborde des sujets sérieux ? » ; « N’y a-t-il pas des limites au rire / des cas où le rire est inefficace ? »…
  • Choisissez les sous-questions qui pourraient être le titre d’une partie de votre devoir.

Chercher des idées

  • L’adjectif « plaisant » est de la famille du mot plaire. Ce qui est « plaisant » divertit, amuse.
  • L’humour est la capacité à prendre ses distances par rapport à la réalité, à considérer le monde de façon lucide mais avec un regard souriant, parfois faussement naïf.
  • Constituez-vous une réserve d’exemples de textes, de films, de spectacles, d’images qui traitent de sujets sérieux (guerre, peine de mort, trahison, mort…) sur un ton amusé et amusant. L’extrait de La Leçon vous donne une piste.
  • La forme interrogative de la consigne invite à la discussion.

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Les genres de l’argumentation voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », lance Figaro à son maître dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais. Il entend par là que prendre les événements de manière détachée, en plaisantant, permet, avec le recul qu’implique l’humour, de mieux les supporter. Le valet conseille donc, comme d’autres avant lui (Rabelais, Molière ou encore La Fontaine) et après lui (Ionesco ou l’humoriste Raymond Devos) de ne pas parler de « choses graves » sur le mode sérieux, mais de prendre le parti d’en rire. Pour Nietzsche, la « philosophie » de Figaro, personnage de théâtre, est aussi valable dans la vie réelle : « L’homme », dit-il, « souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire ». Peut-on aborder les questions graves sur le mode humoristique ? L’artiste doit-il, comme le conseillait Molière, instruire en faisant rire ? Le parti pris de « rire de tout » n’a-t-il pas des limites ?

I. L’humour rend plus réceptif aux sujets sérieux

1. Qu’est-ce qu’un sujet « grave » ou « sérieux » ?

  • Que veut dire Nietzche quand il affirme que l’homme « souffre profondément » ? Que faut-il entendre par « sujet sérieux » ou « grave » ? Sans doute les sujets qui touchent à la condition humaine : la vie et la mort, l’ignorance de son destin.
  • Cependant, à travers toutes les formes d’art, les hommes abordent aussi des sujets sérieux moins philosophiques, plus concrets, tels les faits de société, comme le pouvoir, la guerre, la misère, la religion…
  • Or, la littérature et l’art en général choisissent paradoxalement des registres plaisants pour traiter de ces sujets sérieux : La Fontaine dans ses fables ou Molière dans ses comédies prennent le parti de « plaire » pour mieux conduire leur réflexion, argumenter et « instruire ».

2. L’humour pour divertir

  • Le fabuliste s’en explique : « Une morale nue apporte de l’ennui ». Car l’humour, par son côté divertissant, détend, évite l’ennui et touche un public varié, peu enclin à lire ou à écouter de longs développements sérieux et rébarbatifs. Marivaux dans La Colonie met en scène avec humour des féministes avant l’heure : le public préfère sans doute aborder le problème de l’égalité entre hommes et femmes dans une comédie, plutôt que de lire les considérations de Rousseau sur l’éducation des filles dans son traité Émile ou de l’Éducation.
  • Le succès des apologues, le plus souvent plaisants, confirme le pouvoir de séduction et de persuasion de l’humour. C’est ce qu’avait bien compris Voltaire qui, dans ses contes philosophiques, aborde sur le mode plaisant, en les agrémentant de péripéties rocambolesques, des sujets comme l’esclavage ou la tyrannie. Dans Candide, la guerre, contre toute attente, est présentée comme un beau spectacle : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si ordonné que les deux armées ».

3. Le rire « fait passer » la critique

  • Quand on rit, on est plus enclin à accepter une critique qu’on ne supporterait pas si elle était formulée sur le mode sérieux, parce que le rire introduit une distance. Les grands riaient aux comédies de Molière, se plaisaient à lire les Fables de La Fontaine, se pressaient au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro, tous textes qui ne les ménageaient pas et mettaient en cause leurs privilèges.
  • Molière, dans ses comédies, suit le précepte ancien de la comédie : Castigat ridendo mores : « Corriger les mœurs par le rire ». À de longs développements sur les vices de son temps, il préfère peindre les défauts des hommes en les amplifiant, en les caricaturant et en les incarnant dans des personnages comiques. C’est le rire cathartique, qui « purifie » le lecteur ou le spectateur.
  • À l’image de La Fontaine qui voulait « tourner nos vices en ridicule » par une « comédie aux cent actes divers » (ses fables), les humoristes politiques, sur scène ou à travers le dessin, rencontrent un vif succès. Les caricaturistes de presse jouent de nos jours le rôle de philosophes, tel Montesquieu dont un large public s’empressait de lire les Lettres persanes.

II. L’humour dédramatise la souffrance et libère l’homme

1. Le rire est libérateur et désamorce l’angoisse

  • Comme le suggère Nietzsche, l’humour permet aussi de dédramatiser : le ton plaisant, en même temps qu’il renforce l’horreur et met en valeur l’absurde de la vie, les désamorce. Le rire est libérateur, il allège l’angoisse et offre, face aux sujets graves, une porte de sortie.
  • L’humoriste Pierre Desproges rend bien compte de cet « héroïsme » de l’humour : « Peut-on rire de tout ? Je répondrai oui sans hésiter. S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir […] ce rire-là peut parfois […] fustiger les angoisses mortelles ; alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère, et de la mort. Au reste, est-ce qu’elle se gêne, elle, la mort, pour se rire de nous ? Est-ce qu’elle ne pratique pas l’humour noir, elle, la mort ? »
  • Le théâtre de l’absurde prend ainsi le parti de mettre en scène le tragique de la condition humaine dans des pièces à l’humour grinçant : Ionesco rend compte de l’incommunicabilité entre les êtres dans La Leçon d’un professeur loufoque et ridicule ; Brecht, dans le prologue de La Résistible Ascension d’Arturo Ui (1941), rappelle dans une atmosphère de cirque la montée du nazisme : le décalage entre le ton et le fond désamorce l’angoisse.

2. Le rire est domination

  • Mais il y a plus encore : le rire rend dominant. Umberto Eco, dans son roman Le Nom de la rose (1982), montre que l’Église se méfiait du rire : un enquêteur recherche dans un monastère un moine criminel qui veut interdire un livre d’Aristote sur la comédie, sous prétexte qu’il fait l’éloge du rire. Le rieur acquiert en effet une position de supériorité par rapport à celui dont il rit : il le domine.
  • Rire du roi ou de Dieu, équivaut à s’en libérer. Louis XV, voulant mettre à l’épreuve un de ses courtisans, lui ordonna de faire un mot d’esprit sur lui, le monarque. À quoi le courtisan répondit : « Le roi n’est pas un sujet. » Cette pirouette pleine d’humour lui donne la victoire dans le combat inégal qui l’opposait au roi, lequel dut s’avouer vaincu.

3. Le rire est une arme, une marque de courage

  • Le philosophe Bergson souligne la force du rire : pour lui, « le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès. » Il serait donc efficace d’aborder un sujet sérieux sur le mode plaisant si on veut l’attaquer : l’humour et le rire sont les armes de la contestation. Le caricaturiste Plantu l’a bien compris, dont les dessins corrosifs font rire de la guerre, de l’oppression, de la famine. Ses caricatures sont, à leur façon, aussi efficaces que Guernica de Picasso, parce que leur insolence provocatrice met en question la souveraineté du pouvoir et la tyrannie de la guerre.
  • De même, le film La vie est belle de Roberto Benigni (1998) instruit et émeut tout autant que des images d’archives. Le cinéaste y présente avec humour et poésie la vie dans les camps de concentration : le personnage principal, un jeune père déporté, transforme pour son fils la captivité en un jeu. Tourner en dérision l’ennemi contre lequel dans la réalité on ne peut rien, s’avère souvent la seule arme de l’opprimé et consacre sa résistance face au malheur. Le film Nuits et brouillards d’Alain Resnais (1956), archives poignantes sur les camps, n’est ni plus ni moins efficace que le film de Benigni : il souligne davantage la misère et l’horreur, mais Benigni semble mieux les « maîtriser ».
  • Alors, oui, il est des sujets graves dont il faut parler avec humour, pour mieux les dominer, parce que l’humour provoque, attaque, parce qu’il est cruel pour sa cible, parce qu’il est une marque de courage.

Transition : Regarder le monde de façon lucide avec le sourire aux lèvres, jouer sur le décalage entre le fond et la forme, entre le ton (fantaisiste) et le contenu (sujet tragique), permet de dévoiler l’absurde du monde, mais peut-on vraiment rire de tout ?

III. Peut-on rire de tout ? Les limites de l’humour

1. Tenir compte du public, de l’interlocuteur

  • Pierre Desproges fixe les limites de l’humour : on peut rire de tout, mais on ne peut pas rire de tout avec n’importe qui : l’humour ne doit pas choquer. On peut plaisanter sur les camps, mais pas avec les criminels nazis ou avec les familles meurtries par leurs atrocités. À la télévision, les émissions satiriques qui ridiculisent les politiques peuvent certes en rire, mais peuvent-elles se moquer d’un homme malade ou qui vient de mourir ?
  • L’humour noir doit être manié avec précaution. Où s’arrêter ? Où sont les limites du mauvais goût ? La revue Charlie-Hebdo annonce, après un incendie dans une discothèque qui fit plus de cent victimes, la mort du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises en ces termes : « Bal tragique à Colombey : un mort. » Titre choquant et pour les jeunes victimes et pour le général.
  • L’équilibre entre le parti d’en rire et le respect de la dignité humaine est donc difficile à tenir. En outre, chacun s’est forgé son propre système de valeurs et ce qui amusera l’un risque de choquer l’autre : que dira la mère d’un enfant mort en Serbie devant la caricature de Plantu dans laquelle un snipper ironise : « Le problème avec les gosses, c’est qu’ils bougent tout le temps » ?
  • L’efficacité et l’opportunité de l’humour dépendent donc du public auquel il s’adresse.

2. La difficulté à rire de soi-même

  • Par ailleurs, s’il est vrai que l’on rit aisément des autres, il est plus malaisé de rire de soi-même. On reconnaît sans peine l’oppresseur (le roi, le patron, les parents…) dans le Lion de la fable, mais convient-on pour autant que l’on est toujours soi-même le « lion » de quelqu’un ? Le retour sur soi est difficile, et l’efficacité de l’humour en est sans doute amoindrie. C’est ce que nous enseigne la fable « La Besace » : « Le Fabricateur souverain/ Nous créa Besaciers tous de même manière […]/ Il fit pour nos défauts la poche de derrière,/ Et celle de devant pour les défauts d’autrui. » (La Fontaine, Fables, I, 7.)
  • Rire de soi-même exige une certaine force d’âme. Molière l’a su faire sous les traits d’Arnolphe dans L’École des femmes, « vieillard » amoureux d’une toute jeune fille, comme lui-même l’était d’Armande Béjart. Beaumarchais aussi, à travers le long monologue de l’acte V du Mariage de Figaro, rit de lui-même et de ses déboires littéraires et professionnels.
  • Cependant les exemples d’autodérision sont rares. Car rire de soi, c’est se dédoubler pour se juger, et en partie se détruire. L’humour est avant tout conscience de son propre personnage, de sa propre extravagance, de l’écart entre ce qu’on voudrait être et ce qu’on est. Il est difficile de ne pas se prendre au sérieux, de résister à la peur ou à l’espoir, ce qui affaiblit l’efficacité de l’humour.

Conclusion

L’humour est bénéfique car, donnant du recul sur les événements, il permet d’affronter certains sujets et d’en désamorcer la gravité. Mais il a ses limites et doit éviter le mauvais goût ou l’excès. Les écrivains, pour leur part, n’ont jamais cessé de recourir à l’humour, souscrivant au précepte de Rabelais : « Mieux est de ris que de larmes écrire,/ Pour ce que rire est le propre de l’homme » (Gargantua) ou de La Fontaine qui fait du rire « le plaisir des Dieux » (Fables, XII, 12). Supprimer à l’homme le droit de rire, par la censure par exemple, lui enlève du même coup un remède à ses souffrances et une partie de sa liberté.