Peut-on traiter de sujets graves et sérieux sur le mode plaisant ou humoristique ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La question de la femme
 
 

La question de la femme

Corrigé

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Question de l’homme

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Sujet inédit

La question de l’homme • 14 points

Dissertation

> Pensez-vous que l’on puisse, comme le fait Voltaire (document B), traiter de sujets graves et sérieux sur le mode plaisant ou humoristique ? Vous appuierez votre réponse sur vos connaissances littéraires et sur des exemples empruntés à d’autres formes d’art, y compris au cinéma.

Comprendre le sujet

  • Vous devez dire si, pour mieux convaincre, on peut faire rire de ce qui est sérieux.
  • Reformulez la question sous des formes variées : « Peut-on rire de tout ? » ; « Peut-on parler de sujets sérieux en faisant rire ? dans toutes sortes de situations, mêmes graves ? avec toutes sortes de destinataires ? »
  • Subdivisez cette problématique en sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « Quel peut être l’intérêt de l’humour pour parler d’un sujet grave ? » ; « Quelles sont les vertus du rire ? » ; « D’où vient l’efficacité de l’humour ? » ; « Quels rapport le rire et l’humour instaurent-ils entre le rieur et celui dont il rit ? » ; « Quels inconvénients peuvent présenter l’humour et le rire quand on aborde des sujets sérieux ? » ; « N’y a-t-il pas des limites / des cas où le rire est inefficace ? »…
  • Choisissez les sous-questions qui pourraient constituer le titre d’une partie de votre devoir.

Chercher des idées

  • L’adjectif « plaisant » est de la famille du mot plaire. Ce qui est « plaisant » divertit, amuse par sa gaieté.
  • L’humour permet de prendre ses distances par rapport à une réalité angoissante, de considérer le monde de façon lucide mais avec un regard souriant, parfois faussement naïf.
  • Constituez-vous une réserve d’exemples de textes, de films, de spectacles, d’images qui traitent de sujets sérieux (guerre, peine de mort, trahison, mort…) sur un ton amusé et amusant.
  • La forme interrogative de la consigne invite à la discussion.

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Les genres de l’argumentation : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

« Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer », lance Figaro à son maître dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais. Le valet conseille donc, comme Rabelais, Molière ou La Fontaine avant lui, et Ionesco ou l’humoriste Raymond Devos après lui, de ne pas évoquer les « choses graves » sur le mode sérieux, mais de prendre le parti d’en sourire ou même d’en rire. Peut-on aborder les questions graves sur le mode humoristique ? L’artiste doit-il, comme le conseillait Molière, instruire en faisant rire ? Le parti pris de « rire de tout » n’a-t-il pas des limites ?

I. L’humour rend plus réceptif aux sujets sérieux

1. Qu’est-ce qu’un sujet « grave » ou « sérieux » ?

  • Que faut-il entendre par sujet « sérieux » ou « grave » ? Sans doute tout ce qui a trait aux questions fondamentales de la condition humaine : la vie et la mort, l’ignorance de son destin…
  • Mais les hommes, à travers toutes les formes d’art, abordent aussi des sujets graves moins philosophiques, plus concrets : les faits de société, comme le pouvoir, la guerre, le malheur, la religion…
  • Or, paradoxalement, la littérature et l’art en général choisissent souvent des registres plaisants pour traiter de ces sujets essentiels : La Fontaine ou Molière, l’un dans ses fables, l’autre dans ses comédies, Voltaire, dans ses contes philosophiques, ont pris le parti de « plaire » pour mieux mener leur réflexion, argumenter et « instruire ».

2. L’humour pour divertir

  • La Fontaine s’en explique : « Une morale nue apporte de l’ennui ». Car l’humour, par son côté divertissant, détend, évite l’ennui et touche un public varié, peu enclin à lire ou à écouter de longs développements sérieux et rébarbatifs. Marivaux dans La Colonie met en scène avec humour des féministes avant l’heure : le public préfère sans doute aborder le problème de l’égalité entre hommes et femmes dans une comédie, plutôt que de lire les considérations de Rousseau sur l’éducation des filles dans son traité Émile ou de l’Éducation.
  • Le succès des apologues, le plus souvent plaisants, confirme le pouvoir de séduction et de persuasion de l’humour. C’est ce qu’avait bien compris Voltaire qui, dans ses contes philosophiques, aborde sur le mode plaisant, en les agrémentant de péripéties rocambolesques, des sujets comme l’esclavage ou la tyrannie. Ainsi, il compose un dialogue plein de vivacité et d’ironie pour parler de l’inégalité homme-femme, dialogue mené par une maréchale pétulante.

3. Le rire « fait passer » la critique

  • Celui qui rit est plus ouvert et prêt à accepter ce qu’il ne supporterait pas sur le mode sérieux, parce que le rire introduit une distance. Les « grands », les aristocrates, riaient aux comédies de Molière, se plaisaient à lire les Fables de La Fontaine, se pressaient au Barbier de Séville ou au Mariage de Figaro, qui pourtant ne les ménageaient pas et mettaient en cause leurs privilèges.
  • Molière, dans ses comédies, suit le précepte ancien de la comédie : Castigat ridendo mores : « Corriger les mœurs par le rire ». À de longs développements sur les vices de son temps, il préfère peindre les défauts des hommes en les amplifiant, en les caricaturant et en les incarnant dans des personnages comiques. C’est le rire cathartique, qui « purifie » le lecteur ou le spectateur.
  • À l’image de La Fontaine qui voulait « tourner nos vices en ridicule » par une « comédie aux cent actes divers » (ses fables), les humoristes politiques, sur scène ou à travers le dessin, rencontrent un vif succès. Les caricaturistes de presse jouent de nos jours le rôle de philosophes, tel Montesquieu dont un large public s’empressait de lire les Lettres persanes.

II. L’humour dédramatise la souffrance et libère l’homme

1. Le rire libérateur désamorce l’angoisse

  • Recourir à l’humour, c’est aussi dédramatiser : le ton plaisant, qui pourtant renforce l’horreur et met en valeur l’absurde de la vie, en même temps les désamorce. Le rire est libérateur, allège l’angoisse et donne, devant des sujets trop graves, une porte de sortie.
  • L’humoriste Pierre Desproges rend bien compte de cet « héroïsme » de l’humour : « Peut-on rire de tout ? Je répondrai oui sans hésiter. S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, […] alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère, et de la mort. »
  • Le théâtre de l’absurde prend ainsi le parti de mettre en scène le tragique de la condition humaine dans des pièces à l’humour grinçant. Le prologue de La Résistible Ascension d’Arturo Ui (Brecht, 1941) rappelle dans une atmosphère de cirque la montée terrifiante du nazisme : le décalage entre le ton et le fond désamorce l’angoisse.

2. Le rire est domination

  • Mais plus encore : l’humour rend supérieur. Ainsi l’Église se méfiait du rire. Dans le roman d’Umberto Eco, Le Nom de la rose (1982), un enquêteur recherche dans un monastère un moine criminel qui veut interdire un livre d’Aristote sur la comédie, sous prétexte que l’ouvrage fait l’éloge du rire. Le rieur acquiert en effet une position de supériorité par rapport à celui dont il rit : il le domine.
  • Rire de son supérieur, du roi ou de Dieu, c’est le rabaisser, s’en libérer. Ainsi, la maréchale de Grancey, en faisant des hommes une caricature amusante (« le menton couvert d’un vilain poil rude », « les muscles plus forts »), se libère en paroles de la domination des « maris » qui, dans la vie, rendent les femmes « esclaves ».

3. Le rire est une arme, une marque de courage

  • Le philosophe Bergson souligne la force du rire : pour lui, « le rire châtie certains défauts à peu près comme la maladie châtie certains excès ».
  • Il serait donc efficace d’aborder un sujet sérieux sur le mode plaisant si on veut l’attaquer : l’humour et le rire sont les armes de la contestation. Plantu, le caricaturiste du Monde, l’a bien compris, dont les dessins corrosifs font rire de la guerre, de l’oppression, de la famine. Ses caricatures sont, à leur façon, aussi efficaces que le tableau Guernica de Picasso, parce que leur insolence provocatrice met en question la souveraineté du pouvoir et la tyrannie de la guerre.
  • De même, le film La vie est belle de Roberto Benigni (1998) instruit et émeut tout autant que des images d’archives. Le cinéaste y présente avec humour et poésie la vie dans les camps de concentration : le personnage principal, un jeune père déporté, transforme pour son fils la captivité en un jeu. Tourner en dérision l’ennemi contre lequel dans la réalité on ne peut rien, s’avère souvent la seule arme de l’opprimé et consacre sa résistance face au malheur.
  • Alors, oui, il est des sujets graves dont il faut parler avec humour, pour mieux les dominer, parce que l’humour provoque, attaque, parce qu’il est cruel pour sa cible, parce qu’il est une marque de courage.

[Transition] Regarder le monde de façon lucide avec le sourire aux lèvres, jouer sur le décalage entre le fond et la forme, entre le ton (fantaisiste) et le contenu (sujets tragiques), permet de dévoiler l’absurde du monde. Mais peut-on vraiment rire de tout ?

III. Mais peut-on vraiment rire de tout ?
Les limites de l’humour

1. Tenir compte du public, de l’interlocuteur

  • L’humoriste Pierre Desproges fixe les limites : on peut rire de tout, mais on ne peut pas rire de tout avec n’importe qui : l’humour ne doit pas choquer. On peut plaisanter sur les camps, mais pas avec les criminels nazis ou avec les familles meurtries par leurs atrocités.
  • L’humour noir, forme fréquente et moderne de l’humour, doit être manié avec précaution. Où s’arrêter ? Où sont les limites du mauvais goût ? La revue Charlie-Hebdo annonce, après un incendie dans une discothèque qui fit plus de cent victimes, la mort du général de Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises en ces termes : « Bal tragique à Colombey : un mort. » Titre choquant, et pour les jeunes victimes et pour le général.
  • L’équilibre entre le parti d’en rire et le respect de la dignité humaine est donc difficile à tenir. En outre, chacun s’est forgé son propre système de valeurs et ce qui amusera l’un risque de choquer l’autre : que dira la mère d’un enfant mort en Serbie devant la caricature de Plantu dans laquelle un snipper ironise : « Le problème avec les gosses, c’est qu’ils bougent tout le temps » ?

2. La difficulté à rire de soi-même

  • Par ailleurs, s’il est vrai que l’on rit aisément des autres, il est plus malaisé de rire de soi-même. On reconnaît sans peine l’oppresseur (le roi, le patron, les parents…) dans le Lion de la fable, mais convient-on pour autant que l’on est toujours soi-même le « lion » de quelqu’un ?
  • Rire de soi-même exige une certaine force d’âme. Molière l’a su faire sous les traits d’Arnolphe dans L’École des femmes, « vieillard » amoureux d’une toute jeune fille, comme lui-même l’était d’Armande Béjart.
  • Mais les exemples sont rares de ce recul sur soi-même et de cette autodérision. On peut rire de tout, certes, mais on rit plus facilement d’autrui. On est peu enclin à se reconnaître dans ce qui est ridiculisé, donc à « s’instruire » sur soi par l’humour. Car rire de soi, c’est se dédoubler pour se juger, et en partie se détruire.

Conclusion

Le monde moderne, conscient de la nécessité de désamorcer la gravité de certains sujets, manie de plus en plus l’humour. Plutôt que de passer ces sujets sous silence, on s’oblige à les affronter, ce que permet de faire l’humour parce qu’il donne du recul sur les événements. Il faut néanmoins admettre qu’il a ses limites et veiller à ne pas tomber dans le mauvais goût ou l’excès. Mais il faut aussi se méfier d’une attitude faussement moralisante ou de la tyrannie du « politiquement correct » : si l’on ôte à l’homme son droit au rire (par la censure, par exemple), on lui enlève du même coup un remède à ses souffrances, une partie de sa liberté et de son identité, « parce que rire est le propre de l’homme » (Rabelais).