Philippe Jaccottet, « Sois tranquille, cela viendra ! », L'Effraie

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le commentaire littéraire - Les réécritures
Type : Commentaire littéraire | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
« Inventer, c’est se ressouvenir »
 
 

« Inventer, c’est se ressouvenir »

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Objets d’étude L

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Sujet inédit

Série L • 16 points

Commentaire

> Vous ferez le commentaire du sonnet de Philippe Jaccottet.

Trouver les idées directrices

Faites la « définition » du texte. Elle vous aidera à trouver les idées directrices de votre commentaire.

Sonnet (genre), imité de « Recueillement » (de Baudelaire), qui médite sur l’amour, le temps, la mort et la poésie (thèmes), lyrique (registre), à la fois traditionnel et moderne, intimiste, pessimiste, philosophique (adjectifs), pour exhaler son angoisse, définir l’amour et proposer un art poétique (buts).

Pistes de recherche

Première piste : un sonnet lyrique

  • Les termes « amour », « mort », « intimiste », « exhaler son angoisse » de la définition du texte suggèrent d’étudier le lyrisme du poème.
  • Analysez la situation d’énonciation : qui s’adresse à qui ? Étudiez le jeu des indices personnels (pronoms et adjectifs).
  • Montrez que le ton est celui de la confidence. Quelle est l’atmosphère créée ?
  • Étudiez l’expression du lyrisme amoureux.

Deuxième piste : une réécriture

  • La question sur le corpus, (sujet 49) vous met sur la voie de la réécriture. Identifiez précisément ce qui est repris du sonnet « Recueillement ».
  • Élargissez : en quoi ce sonnet s’inscrit-il dans la tradition poétique (forme, thèmes, faits d’écriture…) ?

Troisième piste : la teneur de la méditation

  • Cherchez la signification profonde du sonnet.
  • Quelle image de la vie et de l’homme propose-t-il ?
  • Quelle image du poète et de la poésie propose-t-il ? Pourquoi peut-on parler d’un « art poétique » ?

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>La poésie, les réécritures : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La poésie lyrique se nourrit de thèmes récurrents, notamment les rapports de l’homme avec l’écoulement du temps et les moyens d’y résister.

[Texte et thèmes] Jaccottet, après Baudelaire dans « Recueillement », rassemble dans son sonnet « Sois tranquille, cela viendra… » écrit en 1954, presque un siècle plus tard, les trois sujets favoris du lyrisme : mort, amour et poésie.

[Annonce des axes] Ainsi ce sonnet remplit la fonction traditionnelle de la poésie : faire partager ses sentiments, méditer sur la vie et la mort… Mais, au-delà, il propose une réflexion sur le rôle de l’écriture, de la poésie et, plus profondément, sur la réécriture.

I. Un sonnet dans la tradition du lyrisme poétique

1. Une énonciation de la confidence, mais ambiguë

  • La méditation du poète prend la forme originale d’une adresse directe (présence dès le premier vers de l’interlocuteur sous la forme de la 2e personne du singulier « tu » et du mode impératif). Mais, étrangement, l’identité de l’interlocuteur reste mystérieuse : le poète, par dédoublement, s’adresse-t-il à lui-même (le « tu » est souvent un déguisement du « je » dans la poésie lyrique) ? à un autre – mais alors, à qui ? En tout cas, le « tu » est créateur d’intimité : il ouvre (v. 1) et ferme (v. 14) le poème, qui se referme sur lui-même pour former un espace littéraire clos.
  • Cependant, certains indices personnels sont étranges : au lieu de la première personne du pluriel attendue, qui engloberait le poète et son interlocuteur (ou interlocutrice), Jaccottet emploie la 2e personne du pluriel (« vos [quatre bras] », « vous deux », v. 12), comme si, un instant, il voyait ces « deux » (le couple) du dehors, comme s’il n’en faisait pas partie.
  • Pourtant, le poème évoque un espace restreint, intériorisé et une proximité propice à la confidence. Le lieu intime et sensuel est suggéré par les « quatre bras » noués, par la mention de « l’obscurité » (v. 11), par le champ lexical de la proximité (« approches » / « proche » à la rime mis en valeur par leur place) et par l’opposition avec le dehors, où l’on ne s’attarde pas (« de très loin », « venir de »). Finalement le danger (la mort) vient du dehors (strophe 4) pour entrer dans l’espace intime.

2. Un sonnet de l’apaisement, une parole sécurisante

  • La confidence est rapide – l’espace d’un sonnet – et s’efforce d’apporter le calme, comme en témoigne le vocabulaire de l’apaisement : l’adjectif « tranquille » (v. 1 et 11) encadre le sonnet et, implicitement, renvoie à une angoisse préalable. Mais les antithèses entre l’angoisse et l’apaisement (« cris doux… / … serrer avec force ») et la répétition du mot « doux » semblent donner la « victoire » à l’apaisement. Le jeu sur les sonorités (strophe 1) contribue à cet effet : dures au début (« tranquille / viendra / Tu te rapproches / tu brûles / sera… »), elles sont progressivement mêlées à des sonorités qui les atténuent, notamment le m, plus feutrées, plus douces (« poème / premier / mort / chemin »).
  • D’autres éléments viennent rassurer l’interlocuteur. Le statut de guide du poète se marque par l’impératif (v. 1, 5) qui implique le savoir, l’autorité sécurisante et par l’emploi du futur « cela viendra », signe de certitude. L’indétermination du démonstratif « cela » est aussi rassurante, car ne pas nommer le danger, c’est déjà l’atténuer. Enfin, l’humanisation de la mort la banalise, la fait participer à notre monde : elle « ne s’arrête pas en chemin », elle pourrait « s’endormir », « elle vient », « reprend souffle », elle marche, respire… Tout cela la rend plus proche du lecteur.
  • Certaines allusions renvoient à l’enfance, monde protégé, où le jeu a sa place : « tu te rapproches, tu brûles », « brûlante », suggèrent les jeux enfantins. La répétition, comme un refrain, du verbe « venir » agit comme un bercement rassurant et crée l’accoutumance : il semble que la mort pourrait venir tenir compagnie, comme une mère. Enfin, la construction cyclique du poème (v. 1, 12 et 14 : « viendra/vient » ; v. 2-3 et 14 : effets d’échos « mot… / d’un à l’autre mot ») donne l’impression d’une boucle qui se referme : tout est déjà annoncé, donc pas de surprise (cf. Montaigne : il faut s’accoutumer à la mort pour l’accepter, la nommer, pour en faire une intime).
  • Mais cette combinaison étrange de linéarité et d’idée de cycle nous dit que le temps avance.

3. Un poème d’amour : l’amour comme antidote à la mort ?

Contre cette marche inéluctable du temps, le poète oppose la peinture de l’amour.

  • L’évocation de l’amour est empreinte de sensualité physique : la femme est peinte par touches (un peu comme dans un blason), par des éléments chargés d’érotisme : « la bouche » (v. 7) ; « les bras, les cheveux » (strophe 3). Le poète met le poème sous le signe du couple en créant des effets de reprise (« bouche / douce bouche / doux »), en construisant un système d’échos qui casse la solitude, en jouant sur le passage du « tu » au « vous » dans les tercets (« Vous deux », v. 12, désigne le poète et la femme aimée).
  • L’amour est peint comme à la fois « doux » et fort à travers des images et des termes forts (« serres avec force », « brûlante », strophe 3) et l’antithèse « douce » / « cris » (v. 8). Il est aussi sous le signe de l’ambiguïté : « tu brûles ! » suggère le feu de l’amour (métaphore traditionnelle) et l’image de la vie qui se consume ; « tu serres le nœud » évoque la mort mais aussi l’enlacement amoureux ; les « cris » (v. 9-10) rappellent la souffrance ou le plaisir amoureux.

[Transition] Par une énonciation complexe, le poète s’adresse autant à lui qu’à son lecteur et à la femme aimée. Il inscrit aussi sa destinée dans une condition humaine commune, affrontée avec calme et lucidité.

II. Réécriture et tradition

1. Une réécriture du sonnet « Recueillement » de Baudelaire

  • Jaccottet affiche sa dette envers Baudelaire, transparente et assumée. Le poème apparaît comme une réécriture de « Recueillement » : même forme du sonnet et choix de l’alexandrin. La situation d’énonciation est identique : le poète s’adresse à une interlocutrice à la 2e personne du singulier qui force l’intimité et par un impératif (« Sois »). Çà et là, le lecteur retrouve les mots mêmes du sonnet baudelairien (« tranquille », « s’endormir sous… ». « Recueillement », v. 1 et 12).
  • Les thèmes et le ton sont ceux de l’univers baudelairien : la référence à la mort (« le linceul », v. 13 ; « les défuntes Années », v. 9) était déjà présente dans « Recueillement » ; l’importance accordée à l’écrit, au « mot » (v. 2-3, 14) et, implicitement, au rôle du poète imprègne le poème : « cris » rime avec « écris », mais dans une atmosphère apaisante.

2. Plus généralement, une part de tradition littéraire

Au-delà, le poème prend place dans une tradition plus large.

  • Jaccottet revient sur les thèmes lyriques traditionnels. Le dernier vers « tu es plus vieux » est un écho à l’inquiétude baroque du temps qui passe et qui mène à la « fin », à « la mort ». La rencontre en face-à-face de la mort (« elle ») et de l’homme (« tu »), rassemblés dans le vers 14, reprend aussi un thème baroque saisissant.
  • Les images suggestives abondent. La mort est l’objet de transformations multiples : tantôt être vivant (« s’endormir »), véritable compagne en perpétuel mouvement (« ne s’arrête pas », v. 4 ; « elle vient », v. 12 et 14), tantôt oiseau (« sous les branches » rappelle le titre du recueil L’Effraie) ou nymphe (à travers l’évocation des « branches »)… L’image de la mort transitoire est ravivée par la rime « chemin / fin » qui unit l’idée de mort à celle du passage.
  • Enfin, on retrouve chez Jaccottet les ressources de la langue poétique de ses prédécesseurs : par exemple, pour rendre compte du mouvement de la mort, il tire parti du jeu sur les sonorités (sifflantes en [s] ou chuintantes en [ch], v. 7), des enjambements (la phrase court d’un vers à l’autre), des effets de répétition parfois anaphoriques (« même quand », v. 7 et 9 ; « elle vient », v. 12 et 14).

III. Réécriture et originalité

Mais le poème dépasse la réécriture et la pure expression des sentiments.

1. Une poésie philosophique

Le poème prend la dimension plus profonde d’une réflexion existentielle.

  • Jaccottet recourt pour cela aux faits d’écriture de la généralisation : à travers l’ambiguïté du « tu », qui peut se référer au lecteur et équivaut à « vous », et le présent de vérité générale (la mort « ne s’arrête pas en chemin », v. 4 ; « tu es », v. 14), le poème résonne comme une adresse générale à tous les humains.
  • Le poème prend les accents de la réflexion philosophique : la référence au couple (« vous deux », « vos quatre bras ») traduit la volonté de lier le destin de l’individu à celui de l’être humain en général. De même, Jaccottet semble lier le sort du poème à celui de l’homme (v. 2-3) : le rejet du mot « poème » (v. 3), place le mot « fin » comme en suspens et permet une double hypothèse : s’agit-il de la « fin » de l’homme (la mort) ou de la « fin du poème » ? Au vers 2, homme et poème semblent confondus dans la pensée du lecteur.
  • L’exhortation au calme (v. 1) semble contredite par l’expression d’une angoisse existentielle rendue par les effets de rupture – rejets, contre-rejets, changements de tons… Cette angoisse naît de l’ignorance de l’homme sur son destin que seul « Dieu » (v. 12) connaît, et sur le moment de la mort que son don d’ubiquité (« de très loin ou déjà tout près », v. 13), son indifférence cruelle (elle se borne à « venir » sans agresser) rendent encore plus menaçante. Enfin, l’amour est vu comme un divertissement qui ne suffit pas à éloigner la mort : le pronom « elle » est investi par la mort et non par la femme aimée et cinq vers dédiés à l’amour sont anéantis par l’expression rapide et sèche « elle vient » qui, en deux mots, reprend le dessus. Mais, finalement, du poème ressort la tranquillité apportée par la prise de conscience : il est inutile de vouloir se soustraire à la mort.

2. Un art poétique

Implicitement, le poème fait le portrait du poète et suggère une conception de la poésie.

  • Le poète – qui se cache sans doute sous le « tu » – apparaît comme un être modeste, un homme parmi les autres : l’expression « Dieu sait » sous-entend que le poète, lui, ignore certaines choses. C’est aussi un être divisé et double, à la fois « je » et « tu », qui se regarde lui-même et s’analyse. Cependant, sa parole rassurante instaurée au vers 1 (« Sois tranquille ») lui donne un rôle de conseiller lucide, de pacificateur.
  • Parallèlement, la poésie est, certes, présentée comme impuissante à soustraire l’homme au temps et à la mort, à assurer l’immobilité (« immobiles », v. 10). Mais c’est un art qui aide à apprendre à mourir, donc à assumer sa condition humaine : l’écriture accompagne l’homme (v. 14). La poésie de Jaccottet aurait pour enjeu de réaffirmer l’angoisse de la mort, de la dire, mais aussi de détourner l’homme de cette angoisse.
  • Enfin, le choix de la réécriture est une affirmation du lien entre tous les poètes, la revendication d’une filiation : il n’existe pas des poètes, mais le poète. En s’inscrivant dans une lignée littéraire et philosophique, le poète place le lecteur en terrain connu, donc apaisant. Mais c’est aussi une revendication de création personnelle (par la distance marquée), d’originalité, de liberté, donc d’identité, qui se niche parfois dans des détails, comme l’absence de majuscules au début des vers.

Conclusion

« Inventer, c’est se ressouvenir » (Nerval). Jaccottet fait sienne cette affirmation, en lui imprimant sa marque personnelle. Le sonnet « Recueillement » a donné lieu à d’autres réécritures, qui le perpétuent en le renouvelant (Perec).