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Poète inspiré ? Poète qui inspire ?

POÉSIE

Poète inspiré ? Poète qui inspire ? • Dissertation

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Asie • Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

Poète inspiré ? Poète qui inspire ?

Dissertation

Paul Éluard disait dans L'Évidence poétique en 1939 : « Le poète est celui qui inspire bien plus qu'il n'est inspiré. » Cette déclaration correspond-elle à votre conception du rôle du poète ?

Vous répondrez à cette question en prenant appui sur les documents du corpus, sur les poèmes que vous avez lus et étudiés ainsi que sur votre culture personnelle.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le sujet comporte une citation et une consigne. Il faut bien analyser la consigne pour éviter le hors sujet.

Sujet : « le poète est… » renvoie à la définition du poète ; « votre conception du poète » suggère aussi de définir les fonctions du poète.

La problématique générale est : qu'est-ce qu'un poète ? Quels sont sa nature et son rôle ?

Le sujet repose sur un double présupposé : « Le poète est inspiré [définition du poète]/le poète inspire [fonction du poète] »

Attention : « inspiré » et « inspire » ont le même radical, sont tous deux des formes d'un même verbe mais n'ont pas le même sens :

« inspiré », participe passé, a un sens passif. Le sens étymologique est « animé par un souffle divin, en qui est insufflé (par une force mystérieuse) un enthousiasme créateur » ; sens littéraire en poésie, pour un artiste, un poète : illuminé, mystique, visionnaire.

« inspire(r) quelqu'un » (le COD est omis par Éluard) a un sens actif : c'est lui insuffler quelque chose, faire entrer quelque chose en lui.

Enfin, « inspirer quelque chose à quelqu'un », c'est pousser quelqu'un à agir, à faire quelque chose, conseiller, diriger, influencer, faire naître dans le cœur ou l'esprit de quelqu'un une idée, un projet.

« bien plus » établit un rapport entre les deux aspects du poète énoncés par Éluard. Vous devez vous prononcer sur ce rapport. La problématique peut devenir : Quel élément domine chez le poète : l'inspiration ou son rôle de guide ?

« cette déclaration correspond-elle à… » laisse place à une discussion, à un plan dialectique ou à une forme de concession dans la réponse (Certes le poète est inspiré, il inspire aussi ; mais peut-on dire « plus » l'un que l'autre ? Cela dépend de…). Ou : Oui, il est inspiré et inspire [thèse d'Éluard], mais il peut aussi… [votre conception du poète].

Chercher des idées

Subdivisez la problématique en sous-questions en variant les mots interrogatifs.

Par qui, par quoi le poète peut-il être inspiré ? Pourquoi est-il particulièrement propre à être inspiré ?

Qui inspire-t-il ? Dans quels domaines peut-il inspirer son lecteur ? Pourquoi est-il particulièrement propre à inspirer les hommes ? Par quels moyens ?

Quelle part du poète est la plus importante ? L'une domine-t-elle sur l'autre ? Quels autres rôles peut-on lui assigner ?

Dépassement suggéré : ces deux éléments se complètent et se renforcent. Inspiration et rôle d'inspirateur sont complémentaires.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Apollon, Dionysos, Orphée, Calliope et Erato… La tradition antique veut que de nombreuses divinités ou figures mythologiques président à la destinée du poète, elle fait de lui un être à part, proche du sacré. [Problématique] Ainsi, Éluard définit, par une formule spirituelle, et sa nature et sa fonction : « Le poète est celui qui inspire bien plus qu'il n'est inspiré ». Qu'entend-il par là ? Peut-on adhérer sans réserve à cette déclaration ?

[Plan] Certes, Éluard souligne deux aspects essentiels du poète : celui-ci semble « inspiré », animé par un puissant souffle mystérieux [I] qu'il doit transmettre à ses lecteurs pour les pousser à l'action [II]. Mais ne peut-on pas dépasser cette conception de la poésie, lui trouver d'autres fonctions ? [III]

I. Le poète « est inspiré »

1. Une voix venue d'ailleurs

D'après l'étymologie, « être inspiré » signifie « recevoir un souffle divin ». Le poète est considéré depuis l'Antiquité comme un être à part, habité par la parole divine. Homère ouvre l'Odyssée par « Muse, dis-moi (…) Déesse née de Zeus, conte ces aventures ». Pour Platon, ce souffle est une « chose légère, ailée, sacrée » qui « n'est pas capable de créer jusqu'à ce qu'il soit devenu l'homme qu'habite un dieu, qu'il ait perdu la tête, que son propre esprit ne soit plus en lui ! » (Ion)

Cette idée s'est perpétuée à travers les siècles. On la retrouve par exemple chez Du Bellay qui parle de « cette honnête flamme au peuple non commune ». Chez Hugo, à l'époque romantique, le poète seul « a le front éclairé » et « un formidable esprit descend dans sa pensée » (« Fonction du poète »). Au xxsiècle, la thématique religieuse (Cinq Grandes Odes) de la poésie de Claudel témoigne d'une vision analogue du poète, habité par un souffle venu de Dieu, venu d'en haut.

2. Inspiré par qui ? Par quoi ? Un « souffle » aux origines variées

Mais quelles peuvent être les sources de ce « souffle » créateur ?

Ce peut être un dieu (Apollon ou Dionysos), les muses (Antiquité) ou le Dieu chrétien, ce qui fait du poète un mystique.

Mais ce peut être aussi, notamment pour les Romantiques, la nature sauvage dans sa beauté, qui transporte le poète jusqu'à l'enthousiasme quasi religieux et à l'enchantement du cœur (exemples : René de Chateaubriand : « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie ! » ; Baudelaire : « La Nature est un temple où de vivants piliers/Laissent parfois sortir de confuses paroles », « Correspondances »).

Ce peut être le mal-être ou les bonheurs et souffrances intimes (exemples : Les Contemplations de Hugo « Oh je fus comme fou »… ; « Nuit de Mai » de Musset : le Pélican, image du poète, pour nourrir ses petits, s'ouvre les entrailles, c'est-à-dire le cœur ; Aragon et sa « muse » Elsa : « Suffit-il que tu paraisses pour que je naisse… »).

Pour les Symbolistes et les Surréalistes, c'est le rêve – avec ses vagues d'images et de mots – et le dérèglement des sens qui produisent le délire poétique et font du poète le traducteur de l'inconscient. Pour Mallarmé, le poète, par un phénomène encore plus secret, cède à « l'instinct de rythme qui l'élit » : le poème naît du rythme intérieur même, de ce « magma originel en mouvement », cette « force éruptive » intime, qui fait surgir les phrases comme dans une hallucination.

3. L'inspiration fait-elle le poète ?

Cette conception élitiste, poussée à l'extrême, présente des limites.

La primauté absolue accordée à l'inspiration semble opposer l'inspiration poétique à la raison – ce qui expliquerait que le xviiisiècle soit si pauvre en poètes – et passer sous silence la nécessité du travail poétique. Ainsi, pour les surréalistes, la poésie est « dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale » (Premier Manifeste du surréalisme).

Or, si la parole poétique est révélée, elle procède aussi de méthodes, de techniques qui ont un rapport avec la raison. Le poète est un artisan du langage : il doit « cent fois sur le métier remettre son ouvrage », travaille sur les rythmes, les sons, les images pour donner forme à sa parole et en faire une œuvre d'art (exemples personnels : cas des formes fixes, des poèmes en prose, des calligrammes). Pour Rimbaud, l'inspiration ne saurait suffire : il faut cultiver ce don par « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » et épuiser « tous les poisons pour n'en garder que la quintessence ».

II. Le poète « inspire »

1. Un don qui implique une mission : pourquoi ?

Déjà Hugo, avant Éluard, répond à ces objections en attribuant au poète inspiré une fonction d'inspirateur : sorte de prophète habité par un souffle mystérieux, le poète se sent investi d'une mission, celle d'inspirer les hommes. Si la parole lui est donnée, il doit la transmettre en retour et se faire l'intermédiaire entre la puissance créatrice et les hommes. Pourquoi cette mission et pourquoi le poète est-il particulièrement apte à la remplir ?

Parce que « Dans votre nuit, sans lui complète,/Lui seul a le front éclairé » (Hugo). Le poète est voyant : « Il rayonne ! il jette sa flamme/Sur l'éternelle vérité ! ». Être à la sensibilité particulièrement exacerbée, il est capable de ressentir le monde, de pressentir l'avenir, de faire résonner en lui les émotions, les sentiments et tout « Ce que la foule n'entend pas » (Hugo).

C'est aussi parce que, artiste des mots, traducteur, « déchiffreur » des secrets du monde, il sait « dire », grâce à la langue poétique, à ses rythmes, ses sons, ses images, quand les hommes, eux, n'ont pas les mots [exemples personnels].

2. En quoi consiste cette mission ? Qui le poète doit-il inspirer ?

L'affirmation d'Éluard suggère que le poète est un homme parmi les hommes et ne doit pas rester dans une marginalité hautaine. Hugo l'affirmait déjà dans sa « Préface » aux Contemplations : « Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne […] ; vous vivez ce que je vis […] On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »

Éluard, comme Hugo, exhorte le poète à « inspirer » celui que Baudelaire appelle, dans son poème « Au lecteur », son « semblable », son « frère ». Comme l'affirme Hugo : « Honte au penseur qui […] s'en va, chanteur inutile,/Par la porte de la cité ! ». Le poète doit s'engager et servir de guide.

3. Que peut inspirer/insuffler le poète aux hommes ?

L'expression « inspirer quelque chose à quelqu'un » signifie : « susciter en lui, faire naître en lui ». Que peut donc insuffler le poète à son lecteur ?

Par sa parole poétique il lui communique ses émotions, ses sentiments (c'est la poésie lyrique) que son lecteur reconnaîtra comme siens [exemples de poésie lyrique à développer].

Se faisant presque philosophe, il peut aussi – dans une « leçon » poétique – se faire « maître de vie », donner des conseils pour atteindre le bonheur [exemples du corpus] ou surmonter les malheurs [exemple à développer : les Fables de La Fontaine, Les Contemplations de Hugo, À la lumière d'hiver de Jaccottet].

Mais « inspirer quelqu'un » signifie aussi « pousser quelqu'un à agir », et c'est sans doute dans ce sens qu'Éluard emploie le verbe. Dans les époques troublées, le poète, en dévoilant injustices et souffrances, suscite chez son lecteur un sentiment de révolte et « l'inspire à » agir, à réagir. Le poète engagé dénonce, accuse et transmet ce souffle puissant qui veut renverser des empires (exemple à développer : Agrippa d'Aubigné qui « pein[t] la France une mère affligée » du temps des guerres de religion ; Hugo et Les Châtiments contre Napoléon III ; les poètes résistants, Éluard : « Liberté »…).

Mais le poète est-il « celui qui inspire bien plus qu'il n'est inspiré » ? Peut-on vraiment poser une telle alternative ? Ou est-ce, de la part d'Éluard, un temps communiste, engagé pour l'Espagne républicaine puis dans la résistance, une formulation spirituelle, un simple jeu sur les mots pour frapper le lecteur et faire prévaloir sa conception du poète engagé ?

III. D'autres conceptions du poète : une fonction multiple

Cette partie se présente sous la forme d'un plan, car sa teneur dépend de votre propre conception de la poésie : à vous de développer les conceptions de la poésie qui vous paraissent pertinentes.

On ne saurait cependant réduire à une question d'« inspiration » la nature et la fonction du poète, qui peut combiner plusieurs facettes et fonctions.

1. Un artiste ou un artisan, un point c'est tout !

Le poète est comme un peintre qui décrit (Horace : « ut pictura, poesis » : la poésie est comme une peinture) [Exemples personnels].

Le poète, esthète, crée un bel objet d'art (théorie de l'art pour l'art ; Théophile Gautier, Leconte de Lisle).

Le poète est comme un musicien (« aède » en grec signifie « qui chante ») qui joue avec les sonorités et charme par les mots (Orphée).

Le poète est un artisan qui jongle avec les mots, divertit – souvent avec humour – (Marot, Queneau, Prévert, Tardieu, l'OuLiPo) et crée un nouveau langage.

2. Un explorateur du monde, un créateur de mondes oniriques

Le poète revivifie le monde quotidien que l'habitude a soustrait à notre regard. Cocteau : grâce au poète, « l'espace d'un éclair nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. »

(Autre exemple : Ponge, Le Parti pris des choses).

Le poète invente des mondes imaginaires nouveaux, oniriques, idéaux pour faire rêver son lecteur (Rimbaud) ou inquiétants (Lautréamont).

Conclusion

[Synthèse] Certes le poète a quelque chose de divin, comme l'indique l'étymologie du mot (poiétès, en grec, signifie « créateur »). Animé d'un don mystérieux (« inspiré ») et d'une force qu'il transmet à son lecteur (« qui inspire »), il se démarque du commun des mortels, mais il dépasse cette définition par les multiples fonctions qu'il peut remplir. [Ouverture] Aède, rhapsode, rimeur, barde, jongleur, ménestrel, rhétoriqueur, trouvère, troubadour, autant de mots divers pour nommer le poète… À quoi bon vouloir l'enfermer dans une fonction ? Son originalité ne lui vient-elle pas justement de cet éclectisme qui le rend indéfinissable ? Et après tout, la poésie, on ne devrait que la dire et la « lyre » !

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