Posté à une fenêtre, vous observez un lieu de votre choix... (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - L'écriture d'invention
Type : Écriture d'invention | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un état d’âme dans une fenêtre…
 
 

France métropolitaine 2014, série L • Invention

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Roman

4

CORRIGE

 

France métropolitaine • Juin 2014

Série L • 16 points

Écriture d’invention

> Posté à une fenêtre, vous observez un lieu de votre choix. En vous inspirant, par exemple, des procédés employés dans les textes du corpus, rédigez la description détaillée de ce paysage, de façon à ce qu’elle reflète vos états d’âme.

Comprendre le sujet

  • Genre : extrait de roman ou d’autobiographie.
  • Type de texte : « description ».
  • Situation d’énonciation : qui ? « vous » (utilisez la 1re personne).
  • Niveau de langue: courant ou soutenu.
  • Registre : non indiqué.
  • « Définition » du texte à produire, à partir de la consigne.
 

Extrait de roman autobiographique (genre) qui décrit (type de texte) un paysage vu d’une fenêtre (thème) et rend compte d’états d’âme (thème), lyrique ? élégiaque ? pathétique ? mélancolique ? (registres), détaillé, subjectif (adjectifs) pour associer le regard et les sentiments (but).

Chercher des idées

La description

  • « Posté à une fenêtre, vous observez » : le lieu vu doit être limité, « encadré » par les contours de la fenêtre, élément très important.
  • « un lieu » : vous avez une grande liberté (variété que l’on retrouve dans le corpus) : décor urbain, campagnard, marin, montagnard…
  • « détaillée » : donnez assez de précisions (formes, couleurs, éléments…) pour que l’on puisse presque dessiner le spectacle, comme un tableau.
  • Vous pouvez rajouter des notations sensorielles (auditives, tactiles…).
  • Le temps verbal : présent ou imparfait.

Les états d’âme

  • « reflète vos états d’âme » : identifiez bien vos émotions et sentiments.
  • Attention ! Ce n’est pas le paysage qui suscite des impressions mais les états d’âme qui se reflètent dans le paysage et le transforment.
  • Mêlez la description du décor (précisions et vocabulaire graphiques) à l’expression des sentiments. Le point de vue est interne.
  • Selon que vos états d’âme sont négatifs (comme Gervaise) ou positifs (comme Fabrice), utilisez des images et des termes mélioratifs ou négatifs.

Le registre et les procédés de style

  • Le registre dépend de votre état d’âme : lyrique, élégiaque ou pathétique… Ton enthousiaste, révolté, indigné…
  • Les « procédés de style […] des textes du corpus » : répertoriez les images (comparaison, métaphore, personnification…), le champ lexical du regard, etc.

S’inspirer de ce que l’on a lu

Voici des poèmes qui pourraient s’appeler « Un état d’âme dans une fenêtre » et qui peuvent vous inspirer : Reverdy, « Il reste toujours quelque chose », La Lucarne ovale ; Éluard, « Le front aux vitres », L’Amour, la poésie ; Brel, « Les Fenêtres » (chanson) ; Guillevic, « Regarder », Étier ; Grand Corps Malade, « Vu de ma fenêtre », Album « Midi 20 ».

>Pour réussir l’écriture d’invention : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
 

Attention !

Quand l’écriture d’invention n’a pas de fond argumentatif, c’est l’expression qui prime. Il vaut alors mieux un texte bref mais bien écrit, avec les figures de style appropriées.

La maison a été désertée, c’est l’heure où je suis seule accoudée à la rambarde en bois de la mezzanine qui surplombe l’océan… Il me semble entendre le couplet nostalgique de la chanson de Joan Baez, I’ve got a house that looks over the ocean.

Pas un bruit, pas un souffle, le temps s’est arrêté. La fenêtre sort des canons architecturaux habituels comme la maison elle-même, et l’île échappe elle aussi au temps et au monde. La forme irrégulière de la fenêtre – un triangle qui refuse obstinément d’être isocèle, à cause de l’étrangeté du lieu –, sa partition en trois divisent le monde vertical en « tranches », en font un étrange kaléidoscope à reconstruire. Mais en même temps elle réalise la symbiose d’un monde ailleurs éclaté : le ciel, la mer et les toits s’imbriquent mélancoliquement, pensivement, presque sans heurt. Ce n’est plus la vue un peu étriquée que j’ai connue à travers les fenêtres étroites des venelles de l’île d’autrefois, qui laissaient entrer la vie grouillante du port, quand j’étais petite. La perspective a pris de la hauteur et s’étend à perte de vue, comme si elle avait pris de la maturité. Et pourtant c’est la même île ; mais les couleurs se sont adoucies – c’est un monde pastel –, les sons se sont estompés et feutrés, les formes sagement arrondies : ils ont pris de l’âge…

Par moments, la vie réelle se rappelle à moi : le bac glisse au loin, aérien, aussi petit et léger qu’une mouette, presque immatériel ; sa sirène, importun rappel à la vie, vient de bousculer quelques secondes le silence hors du temps.

La plage rieuse ne me manque pas. Sa joyeuse trépidation m’arrive étouffée, amortie. Comme un enfant bruyant, elle s’est éloignée, elle sait que ses explosions de joie et sa turbulence troubleraient ma sérénité rêveuse. Mais le sable au loin scintille des éclaboussures enfantines que j’aimais autrefois ; la ribambelle joyeuse et insouciante des petits enfants de la venelle, tout bronzés par le soleil mais aussi par… la nature et les marques de pays exotiques lointains – le « gang des métis » – sautille, formes à peine perceptibles comme resurgies du passé : cette silhouette minuscule et trépidante, est-ce moi redevenue enfant parmi eux ?

Le poirier voisin porte, comme tous les ans, à la même branche, la même poire, aux courbes fermes mais douces, rassurantes, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre…, inaccessible, suspendue hors du temps. Elle me défie : « Je ne vieillirai pas, moi… », me nargue-t-elle doucement, arrogante. Surtout ne pas la cueillir, ne pas la manger ! ce serait manger le temps.

Quelques bribes de souvenirs en haillons s’accrochent au scintillement des vagues douces et floues ; mais ce n’est plus la mer bleu foncé de la Grèce, ni la mer agitée et impérieuse des tropiques. La mer de l’île, sereine, impitoyable, les a chassées dans l’au-delà de la mémoire ; elle a grandi, mûri, s’est assagie. Elle chante mezza voce des airs déjà entendus dans l’enfance, repris cent fois : elle me connaît… Lascia la spinna, cogli la rosa…, Manha de carnaval, Addio dal passato bei sogni… Sa voix immatérielle et sans âge – comme je l’envie ! – s’envole à l’infini, loin vers le continent que je ne vois pas. Elle a largué les amarres… Le paysage, immatériel et illusoire, n’est pas la réalité… C’est un tableau à jamais immobile, emprisonné dans son cadre vitré.

Les éclats de voix des « petits métis », tout dégoulinants de sable et recrus de bruit, viennent brusquement de jeter un pavé dans la vitre de mon rêve : le temps a repris son cours…