Pour agir moralement, faut-il ne pas se soucier de soi ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES - Tle L - Tle S | Thème(s) : Le devoir
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Pondichéry

Pour agir moralement, faut-il ne pas se soucier de soi ?

     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Agir moralement

- Agir moralement, c'est agir conformément à la morale, définie comme un système de valeurs permettant d'ordonner nos actions selon les critères du bien et du mal.

- Mais l'action morale peut aussi se définir comme une action bonne pour ma nature singulière, le principe d'action n'étant plus la valeur, donnée pour absolue, du bien ou du mal, mais celui du bon et du mauvais. Ces critères sont propres à l'éthique, que l'on distingue ainsi de la morale.

« Pour… faut-il »

La question porte sur les conditions requises pour qu'une action soit morale, c'est-à-dire sur ce qui va permettre de définir l'action morale, ce sans quoi on ne peut évaluer une action comme étant de nature morale.

Se soucier de soi

- Se soucier de soi, c'est prendre en compte sa propre personne, ­comprise comme un ensemble d'intérêts particuliers ou égoïstes. Il peut donc s'agir de faire passer ses propres intérêts avant ceux des autres.

- Mais se soucier de soi, c'est aussi prendre soin de soi, c'est-à-dire ne pas se négliger, cultiver ce que l'on est. Ego en latin signifie « moi », et le souci de soi peut être aussi cette attention portée à ce que je suis, cette discipline par laquelle je veille à vivre conformément à mes propres principes.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Le problème propre au sujet est la compatibilité entre morale et souci de soi. La problématique découle de ce problème central, puisqu'il s'agira en particulier de se demander si un acte moral exige une forme d'oubli de soi. Autrement dit, faut-il sacrifier ses intérêts personnels pour agir moralement ? Un acte n'est-il moral qu'à condition de viser l'intérêt des autres ? On pourrait alors se demander si l'attitude morale est celle par laquelle je peux aller à l'encontre de mes propres intérêts. Mais qu'est-ce qui, dans le désintéressement, peut être moral ? N'est-on moral qu'à condition de se négliger ?

Le plan

Dans un premier temps, nous verrons que l'action morale présuppose la capacité à faire abstraction de nos intérêts égoïstes, en ce que son but est le devoir. Mais n'est-ce pas faire de l'acte moral un acte contraire à notre nature ? Nous verrons alors qu'il n'est ni possible ni souhaitable de se négliger soi-même, dans la mesure où la vertu exige la connaissance de soi et le respect de notre nature singulière. Finalement, loin d'être ce qui empêche une action d'être morale, le souci de soi est la condition nécessaire de la vertu.

Éviter les erreurs

Il faut, dans ce sujet, veiller à ne pas oublier la double définition du « souci de soi » il s'agit d'être égoïste, mais cela peut signifier se détourner des autres ou ne pas se négliger. Oublier cette deuxième dimension vous conduirait à paralyser votre réflexion. Les distinctions centrales seront les suivantes : éthique/morale, intérêt personnel/désintéressement, souci de soi/souci des autres.

Corrigé

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Introduction

Se demander si, pour agir moralement, il faut ne pas se soucier des autres, c'est s'interroger sur les conditions de l'acte moral. A priori, on serait enclin à penser qu'agir moralement présuppose la capacité à prendre en compte les autres, et l'action morale est vécue en ce sens comme contraignante, allant à rebours de mon égoïsme naturel. Agir moralement, c'est en effet agir conformément à la morale, définie comme un système de valeurs permettant d'ordonner nos actions selon la distinction du bien et du mal. Mais l'action morale peut aussi se définir comme une action bonne selon ma nature singulière, le principe d'action n'étant plus la valeur, donnée pour absolue, du bien et du mal, mais le critère du bon et du mauvais. Ces critères sont propres à l'éthique, que l'on distingue ainsi de la morale. Or, se soucier de soi, ce n'est pas seulement prendre en compte sa propre personne, comprise comme un ensemble d'intérêts particuliers ou égoïstes, et faire passer ses propres intérêts avant ceux des autres. Se soucier de soi, c'est aussi prendre soin de soi, c'est-à-dire ne pas se négliger, cultiver ce que l'on est. Ego en latin signifie « moi », et le souci de soi peut être aussi cette attention portée à ce que je suis, cette discipline par laquelle je veille à vivre conformément à mes propres principes. Alors, la morale est-elle incompatible avec le souci de soi ? Il s'agira donc de se demander si un acte moral exige nécessairement une forme d'oubli de soi. Autrement dit, faut-il sacrifier ses intérêts personnels pour agir moralement ? Un acte n'est-il moral qu'à condition de viser l'intérêt des autres ? On pourrait même se demander si l'attitude morale est celle par laquelle je peux aller à l'encontre de mes propres intérêts. Mais qu'est-ce qui, dans le désintéressement, peut être moral ? N'est-on moral qu'à condition de se négliger ?

Dans un premier temps, nous verrons que l'action morale présuppose la capacité à faire abstraction de nos intérêts égoïstes, en ce que son but est le devoir. Mais n'est-ce pas faire de l'acte moral un acte contraire à notre nature ? Nous verrons alors qu'il n'est ni possible ni souhaitable de se négliger soi-même, dans la mesure où la vertu exige la connaissance de soi et le respect de notre nature singulière. Finalement, loin d'être ce qui empêche une action d'être morale, le souci de soi serait la condition nécessaire de la vertu.

1. Agir moralement exige de ne pas se soucier de soi

A. Agir moralement, c'est écouter sa raison

Dans un premier temps, on peut penser que l'acte moral se caractérise précisément par l'oubli de nos intérêts personnels. Notre aptitude à distinguer le bien du mal étant liée à l'usage de notre raison, comme l'indique Kant, et la raison étant la capacité proprement humaine qui nous permet de ­combattre notre instinct – qui vise notre conservation et, partant, ordonne notre action à des motifs égoïstes –, alors, agir moralement c'est agir contre son égoïsme. Agir moralement n'est rien d'autre qu'écouter notre raison : la loi morale est en nous et, souligne Kant, est la même pour tous puisque nous sommes tous des créatures raisonnables. D'où le caractère universel de ses impératifs qui s'imposent à nous indépendamment de nos intérêts particuliers, marqués, eux, par leurs divergences.

B. Pour agir moralement, il faut agir par devoir et non conformément au devoir

Encore faut-il, pour que l'acte soit réellement vertueux, que son but soit réellement la vertu. Autrement dit, agir moralement n'est pas seulement se conformer aux impératifs de notre raison et, par là, mettre de côté nos ­égoïsmes particuliers. Car je peux donner l'impression que j'agis moralement (j'aide une vieille dame à traverser la rue, je mets donc de côté mon intérêt égoïste qui aurait exigé que je passe mon chemin) sans pour autant agir moralement (en réalité, j'attends une récompense de sa part, ou le regard attendri des passants). C'est là le sens de la distinction kantienne entre « agir par devoir » et « agir conformément au devoir ». Dans le premier cas, il s'agit de la définition même de l'acte moral : j'agis moralement pour agir moralement, par pur amour du devoir (j'aide la vieille dame à traverser sans rien attendre en retour). Au contraire, agir « conformément au devoir », c'est faire son devoir, se conformer à ce que me dit la loi morale quand j'écoute ma raison, mais sans perdre de vue mon propre intérêt égoïste (au fond, j'attends une récompense, je crains une punition…). Cet acte, en apparence moral, ne l'est donc pas.

C. L'acte moral est donc par essence un acte désintéressé

L'acte moral est ainsi conditionné par ma capacité à oublier totalement mes intérêts égoïstes. Il est, par définition, un acte désintéressé, c'est-à-dire un acte effectué indépendamment de mon intérêt personnel, voire un acte qui va à l'encontre de mon intérêt personnel. Ce n'est pas non plus un acte fait dans l'intérêt des autres : en réalité, il exclut absolument toute considération relative aux intérêts. Je n'agis pas pour moi ni pour les autres : j'agis par pur amour du devoir, c'est-à-dire que ce qui motive mon action est le souci exclusif d'obéir à la loi morale. L'acte moral est donc un acte sacrificiel par lequel un sujet met de côté le jeu des intérêts et, ce faisant, réalise ce qu'il est en son fond, c'est-à-dire une créature raisonnable.

Transition


Mais alors si je dois, pour que ma conduite soit morale, me sacrifier, on peut douter de la possibilité même de l'acte moral. Car l'attitude désintéressée est-elle seulement possible ? Être vertueux pour être vertueux, à supposer que cela soit humainement possible, serait tout de même être vertueux dans un certain but. Par ailleurs, que peut-il bien y avoir de moral dans le sacrifice de soi ?

2. Pour agir moralement, il faut se soucier de sa nature

A. Définir la vertu par le désintéressement rendrait l'acte moral impossible

Car à bien y regarder, peut-il exister un acte purement désintéressé, c'est-à-dire un acte qui n'aurait pour but ni l'intérêt des autres ni le mien ? Dans le cadre d'une morale religieuse, je dois me donner pour but d'être vertueux, c'est-à-dire qu'il me faut agir selon des règles morales qui se donnent pour universelles, et définissent un mal et un bien absolus (c'est-à-dire, étymologiquement, « séparés » du contexte, de ce que je suis personnellement, de mon époque…). Pourtant, si cette vertu n'a pas pour but mon intérêt égoïste immédiat – elle ne me garantit pas un bonheur instantané – elle conditionne bien mon accès à un bonheur futur. La promesse du paradis, la menace de l'enfer, sont l'horizon de ma vertu ou de mon vice. Ainsi, je suis vertueux dans le but d'aller au paradis ou de me garantir de l'enfer. Est-ce là une attitude désintéressée ?

B. La nature ne saurait exiger de nous aucun sacrifice

Enfin, outre la difficulté, voire l'impossibilité de l'action morale ainsi définie, il pourrait sembler paradoxal d'affirmer que, pour réaliser son essence de créature raisonnable, l'homme pourrait être amené à se sacrifier lui-même – qu'il s'agisse du sacrifice de son bonheur ou d'autres préoccupations qui semblent être les siennes par nature. C'est ce que souligne Spinoza, en montrant que réalisation de soi-même et vertu sont une seule et même chose. La nature, dit-il, ne saurait exiger de nous aucun sacrifice, c'est-à-dire que la vertu ne peut s'éprouver dans la souffrance, celle-ci étant d'abord le signe que nous tournons le dos à ce que veut notre nature. Or, être vertueux c'est se conformer à ce que veut notre nature, la nature humaine étant définie par ce « conatus » par lequel Spinoza désigne cette force consciente ou inconsciente qui nous porte à nous conserver et à nous accroître du point de vue de notre corps et de notre esprit. La souffrance étant le signe d'un amoindrissement de notre puissance d'agir, il est impossible de voir de la vertu dans le sacrifice de soi.

Transition


Mais alors, à quelle condition un acte est-il moral ? S'il ne peut s'agir d'un acte par lequel nous nous détournons de nos propres intérêts, si un acte désintéressé n'est pas possible, qu'est-ce qu'un acte moral ?

3. Pour agir moralement, il faut se soucier de soi

A. Être vertueux, c'est se soucier de ce qui est bon ou mauvais pour nous

En réalité, la critique spinoziste de la morale, pensée comme système de jugements extérieurs à nous et, en cela, inadéquats à nos singularités, n'est pas une critique de la vertu. C'est que la vertu doit être redéfinie comme la posture de celui qui veille précisément à vivre en accord avec sa nature singulière. Il s'agit donc de rejeter les catégories absolues du bien et du mal pour celles du bon et du mauvais, chacun étant apte à déterminer ce qui est bon ou mauvais pour lui selon les signes que sa nature lui adresse : c'est là le sens d'une éthique. Chaque homme doit donc se diriger vers ce qui augmente et conserve sa puissance d'agir, et fuir ce qui la diminue. Ainsi, être vertueux suppose nécessairement qu'il faut se soucier de soi, c'est-à-dire être attentif à ce que notre nature singulière nous indique.

B. Être vertueux, c'est être égoïste

Ainsi, l'égoïsme bien compris, c'est-à-dire compris comme un art de soi, ne saurait disqualifier nos actions. C'est ce que souligne Nietzsche, en distinguant deux égoïsmes : à celui entendu comme considération exclusive de nos intérêts aux dépens de ceux des autres, et qui se définit donc par leur exclusion du champ de nos préoccupations, s'oppose l'égoïsme compris comme aptitude à se soucier de soi, c'est-à-dire à ne pas se perdre dans l'impersonnel mais à cultiver ce que l'on est. Or, cette aptitude n'exclut pas les autres. Bien agir, écrit Nietzsche dans Aurore, c'est prendre soin de soi, et par là « être utile aux autres » en se formant soi-même pour devenir « quelque chose qu'autrui voit avec plaisir, par exemple un beau jardin tranquille et fermé sur lui-même, avec de hautes murailles contre les tempêtes et la poussière des grandes routes, mais aussi une porte accueillante ».

Conclusion

En définitive, le souci de soi n'est pas ce qui empêche nos actions d'être morales, mais bien au contraire ce qui conditionne notre vertu. Car le souci de soi n'est pas la tendance aveugle à laquelle nous nous livrons par goût de la facilité, mais l'effort par lequel nous tendons à nous réaliser. Ainsi, il n'y a pas d'acte moral qui néglige la connaissance de soi et le soin pris à se cultiver. Se soucier de soi n'est pas se détourner des autres, s'oublier soi-même ni se sacrifier, mais s'exercer, se développer, et s'efforcer ainsi d'être à la hauteur de nos potentialités. C'est à cette seule condition que notre conduite sera vertueuse.