Pour dénoncer les injustices et défendre la condition de l’homme, la littérature doit-elle nécessairement choquer la sensibilité du lecteur ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation
Type : Dissertation | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
La dénonciation de l’esclavage
 
 

La dénonciation de l’esclavage • Dissertation

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Question de l’homme

31

CORRIGE

 

France métropolitaine • Septembre 2013

La question de l’homme • 14 points

Dissertation

> Pour dénoncer les injustices et défendre la condition de l’homme, la littérature doit-elle nécessairement choquer la sensibilité du lecteur ? Ne peut-elle recourir à d’autres moyens pour susciter la réflexion ?

Vous appuierez votre développement sur les documents du corpus et les textes étudiés pendant l’année, ainsi que vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • « choquer la sensibilité » renvoie aux registres pathétique et tragique (pitié, souffrance, horreur, angoisse…) et à la notion de persuasion.
  • « Persuader », c’est argumenter en s’adressant aux émotions et sentiments du lecteur ; cela s’oppose à « convaincre », où l’on s’adresse à la raison et à la logique.
  • Analysez l’efficacité des différentes stratégies argumentatives littéraires.
  • La problématique est double et le plan vous est déjà indiqué. Cherchez :
  • les atouts de la stratégie qui consiste à choquer la sensibilité, à émouvoir.
  • les « autres moyens » efficaces pour faire réfléchir le lecteur.

Chercher des idées

Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions

Variez les mots interrogatifs :

  • En quoi (ce qui inclut : pourquoi et comment) choquer la sensibilité du lecteur est-il efficace quand il s’agit de dénoncer et critiquer ?
  • Peut-on argumenter efficacement autrement ?

Analysez la notion de « choquer la sensibilité »

  • Cherchez quelles émotions fortes un auteur éveille chez le lecteur : pitié ? horreur ? effroi ? dégoût ? révolte ?…
  • Faites une liste d’œuvres bouleversantes (pour vous) et identifiez l’émotion qu’elles ont suscitée en vous.

Identifier les « autres moyens »

  • Cherchez des exemples où l’auteur touche la sensibilité du lecteur sans pour autant choquer.
  • À quelles autres capacités de l’être humain un auteur peut-il faire appel ? La raison, la réflexion, la conscience…
  • À quels registres autres que le pathétique peut-on recourir pour dénoncer ?

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> La question de l’homme : voir mémento des notions.

Corrigé

Ce corrigé se présente sous forme de plan, que vous pouvez vous exercer à rédiger. Les exemples sont à développer mais vous devez ajouter des exemples personnels. Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction rédigée

 

Conseil 

Faites-vous un « stock » de courtes citations sur les genres littéraires ; elles servent d’arguments d’autorité aussi bien pour la dissertation que pour l’écriture d’invention.

[Amorce] « Ce livre-ci sera violent. Ma poésie est honnête mais pas modérée. […] J’effaroucherai le bourgeois peut-être, qu’est-ce que cela me fait si je réveille le peuple ? Enfin n’oubliez pas ceci : je veux avoir un jour le droit d’arrêter les représailles, de me mettre en travers des vengeances, d’empêcher, s’il se peut, le sang de couler, et de sauver toutes les têtes… », écrit Hugo dans une lettre à Hetzel. Il éclaire ici la démarche de l’écrivain qui met son œuvre au service de la libération de l’homme dans des luttes concrètes, politiques ou sociales : pour dénoncer et défendre, il faut choquer son lecteur. [Annonce du plan] Certes, toucher la sensibilité est hautement persuasif pour argumenter [I], mais l’écrivain dispose de multiples autres moyens d’expression [II].

I. Choquer la sensibilité pour mieux dénoncer et défendre

Presque instinctivement, les premières réactions face aux injustices et à la misère humaine sont inspirées par la pitié ou l’effroi devant la souffrance.

1. Créer une empathie entre lecteur et victime

  • Le pathétique fait ressentir directement, sans distance, la souffrance et le tragique de la condition humaine. L’émotion forte touche ce qu’il y a de plus profond dans l’être humain. [Exemple à développer : « Souvenir de la nuit du 4 », extrait des Châtiments de Victor Hugo.]
  • Par empathie le lecteur s’identifie au personnage qui souffre car « Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition » (Montaigne). [Exemples à développer : Hugo, « Melancholia » ; Primo Levi, Si c’est un homme ; Malraux, « Discours du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon ».]

2. Les instruments pour choquer la sensibilité

L’écrivain dispose pour cela de multiples outils rhétoriques, autant de moyens de persuasion.

  • Il peut impliquer le lecteur dans le texte par des apostrophes, des questions rhétoriques, éventuellement en l’incluant dans l’énoncé (utilisation de la première personne du pluriel.)
  • Il peut aussi solliciter les sens par des notations précises et variées ; frapper l’imagination en peignant des scènes qui restent ancrées dans la mémoire. [Exemple à développer : « Le Mal », poème de Rimbaud.]
  • Il peut enfin dramatiser son propos en recourant au lexique de l’émotion, à des mots forts, en mobilisant des procédés d’écriture frappants (répétitions, anaphores, amplifications…).

3. Choquer la sensibilité conduit à réagir

  • Le pathétique a une forte efficacité argumentative : une fois l’émotion passée, le lecteur réagit d’autant plus vivement qu’il a ressenti en lui-même la douleur d’un de ses semblables. Sa révolte, sa colère, son sursaut de dignité le portent à la réflexion, à la recherche de remèdes et à l’action. [Exemples : scènes de mort dans Les Misérables de Hugo ; l’agonie de Gervaise dans L’Assommoir de Zola ; la description de la mort de l’enfant dans La Peste de Camus.]

[Transition] Cependant, de nombreux auteurs ont choisi une autre voie pour défendre, à travers la dénonciation des injustices, la condition humaine.

II. D’autres moyens pour défendre la condition humaine

Au lieu de choquer, ils sollicitent plus discrètement la sensibilité du lecteur, ils font appel à la raison ou ils choisissent la mise à distance.

1. Émouvoir autrement

  • Un auteur peut solliciter la sensibilité du lecteur sans la choquer mais en suscitant des émotions plus discrètes. [Exemple : le poème de Rimbaud « Les Effarés », dénonciation sans violence de la misère, à travers la description de petits enfants affamés et la sollicitation des sens.]
  • Éveiller des émotions positives comme l’admiration ou le respect pour des victimes héroïques est un moyen de critiquer. [Exemple : « L’Affiche rouge » d’Aragon glorifie les valeurs humaines conte la barbarie nazie.]

2. Convaincre par la raison

  • Certains auteurs croient en la force de la logique, ils fondent leur dénonciation sur un raisonnement composé d’arguments et d’exemples selon une stratégie rigoureusement construite. Une démonstration rationnelle semble imparable. [Exemple : discours de Badinter contre la peine de mort.]
  • Ils font aussi confiance à l’efficacité de l’objectivité, en s’appuyant sur des exemples vrais, sur des faits vérifiables, sur la réalité objectivement observée et utilisée comme preuve pour leur dénonciation.

3. Prendre de la distance

Tirer parti de la puissance du rire, de l’imaginaire est une autre stratégie.

  • Certains auteurs traitent de sujets graves avec légèreté. Ils font appel au rire, qui empêche de se laisser submerger par l’émotion et permet une prise de conscience. Le rire est une marque de lucidité. Il est aussi une arme de contestation : tourner en dérision par la satire « l’ennemi » contre lequel, dans la réalité, on ne peut rien, est une manière de lui résister. Rire de l’oppresseur, c’est le rapetisser, lui tenir tête. Enfin, l’ironie (et surtout l’antiphrase), parce qu’elle invite le lecteur à lire entre les lignes, est une arme particulièrement efficace : elle stimule l’intelligence, en incitant à interpréter l’implicite. [Exemples : texte de Voltaire (document A) ; De l’esclavage des Nègres de Montesquieu.]
  • Le recours à l’imagination est une autre façon de prendre de la distance. Créer un univers imaginaire idéal, utopique (ou contre-utopique) met en évidence les travers de la société et conduit indirectement à une réflexion critique sur les injustices. [Exemples : L’Eldorado dans Candide de Voltaire ; L’Île des esclaves de Marivaux ; Le Meilleur des mondes de Huxley.]

Conclusion rédigée

[Synthèse] Homme parmi les hommes, l’écrivain engagé est, lorsqu’il défend une cause, un éveilleur de conscience. Pour le combat qu’il mène, il dispose de nombreux moyens : choquer l’affectivité du lecteur – et notamment susciter sa pitié – est une arme puissante ; mais il lui faut varier les voies d’accès, divertir, parler à la raison, à la conscience et mobiliser toute la panoplie de la littérature, toutes les formes de l’éloquence. [Élargissement] Les autres formes artistiques d’argumentation – dessin, ou, plus récemment, bande dessinée et cinéma – usent elles aussi d’une grande diversité de moyens : quand il s’agit de dénoncer la barbarie nazie, La vie est belle, film de Benigni sur les camps de concentration, à la fois comédie plaisante, fable et conte philosophique, a sa place à côté de Nuit et Brouillard, film documentaire poignant d’Alain Resnais sur la déportation.