Pour exister aux yeux du lecteur, un personnage de roman doit-il nécessairement réussir ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
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7

Le roman

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Sujet inédit

Le personnage de roman • 14 points

Dissertation

> Pour exister aux yeux du lecteur, un personnage de roman doit-il nécessairement réussir ? Vous répondrez en fondant votre réflexion sur les textes du corpus et vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • Vous devez parler du « personnage de roman ».
  • La perspective à adopter sur le thème est indiquée par les verbes :
  • « exister » : il faudra préciser les sens que vous donnez à ce verbe ;
  • « réussir » : le verbe, qui a plusieurs sens, est aussi à définir.
  • La problématique est : « Pour exister (gagner une épaisseur et rester dans l’esprit du lecteur), un personnage de roman doit-il réussir ? »
  • La forme interrogative « doit-il » et le mot « nécessairement » suggèrent que :
  • d’autres conditions permettent à un personnage d’« exister » ;
  • d’autres types de personnages peuvent avoir une épaisseur, notamment ceux qui ne « réussissent » pas ;
  • le romancier dispose d’autres moyens que la réussite pour faire exister un personnage.
  • Scindez la problématique générale en « sous-questions » : « Pourquoi la réussite fait-elle accéder un personnage à l’existence ? » ; « Les personnages qui ne réussissent pas n’ont-ils pas eux aussi une existence ? » ; « Qu’est-ce qui fait exister un personnage ? » ou : « Quels moyens un romancier a-t-il pour faire exister un personnage ? » ; « Que faut-il à un personnage pour qu’il existe ? » ; « N’y a-t-il pas divers types d’existences pour un personnage ? »

Chercher des idées

  • Le verbe « exister » peut signifier « avoir de la consistance », mais aussi « sembler réel », ou encore « rester gravé dans l’esprit du lecteur », « se distinguer des autres personnages, qui se perdent dans l’anonymat ».
  • Les différents sens de « réussir » : parvenir socialement ? ou, plus généralement, « accomplir ce que l’on a le désir d’atteindre » ? Récapitulez les types de réussites (la notion de réussite est très subjective). Dépassez le sens étroit (réussite sociale).
  • Récapitulez les éléments qui peuvent faire exister un personnage : son identité, le monde qui l’entoure, ses contours (physique, personnalité…).
  • Demandez-vous si certains personnages n’ont pas une « existence » d’un autre ordre que l’existence humaine.
  • Citez des exemples précis, tirés surtout des romans du xixe siècle (Balzac, Zola, Maupassant…), mais aussi de ceux du xxe siècle (Mauriac, Malraux…), que vous pourrez opposer au Nouveau Roman.

> Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

> Le roman : voir lexique des notions.

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] L’imaginaire des lecteurs de romans abrite une galerie de personnages d’une diversité extrême, êtres fictifs qui pourtant s’imposent à nous et peuvent nous être plus familiers que des personnes réelles.

[Annonce du plan] Cette existence romanesque n’appartient-elle qu’aux personnages exceptionnels, à ces héros qui ont été capables de « réussir » dans l’univers du roman qui les accueille, sachant que réussir et exister, lorsqu’il s’agit d’un personnage de roman, ne peut avoir la même signification que dans la vie réelle ? Les personnages ordinaires, humbles ou en situation d’échec, seraient-ils, eux, dépourvus de cette capacité à « exister » ?

I. Pour exister, le personnage de roman doit « réussir »

L’existence d’un personnage romanesque tient-elle à sa réussite ? Force est de reconnaître que le roman a besoin de personnages « héroïques », tout comme la tragédie ou le drame ont besoin de protagonistes hors norme.

1. De quelle réussite s’agit-il ?

La réussite peut prendre diverses formes.

  • On pense d’abord à la réussite sociale, qui se mesure par la reconnaissance du personnage par la société ou, plus concrètement, par la fortune : c’est le cas d’Octave Mouret dans Au Bonheur des dames, qui a su donner une nouvelle dimension au commerce et contemple son magasin à la fin d’une folle journée de vente avec la satisfaction d’un général vainqueur ou d’un « despote ». C’est aussi celui de Georges Duroy, dans Bel-Ami de Maupassant, qui connaît une fulgurante carrière de journaliste, anoblit son nom en Du Roy, épouse une riche héritière et se sent comme un « roi qu’un peuple [vient] acclamer ».
  • Mais, de façon plus large, la réussite peut prendre la forme d’un destin exceptionnel qui va jusqu’au bout de lui-même, par opposition aux existences ordinaires, condamnées aux compromis. Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, fils d’un modeste charpentier dans un village de province, même s’il ne réussit pas vraiment puisqu’il meurt décapité, a connu, au fil du roman, une destinée à la hauteur de ses capacités exceptionnelles. En effet, le simple fait d’avoir satisfait à son ambition personnelle et d’avoir choisi lui-même son destin est pour lui une réussite.
  • Avant lui, le Jean Valjean des Misérables de Hugo, forçat évadé devenu M. Madeleine, industriel et maire d’une ville de province dont le seul souci est de faire le bien, finit certes misérablement. Mais, s’il ne « réussit » pas au sens étroit du terme, son destin exceptionnel et sa réconciliation avec lui-même peuvent s’apparenter à une « réussite ».
  • Le mal aussi a ses héros, personnalités hors du commun qui réussissent dans la voie du vice : la terrible Mme de Merteuil, dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, finit sa vie défigurée, ruinée financièrement et socialement, mais après avoir longtemps imposé sa toute-puissance par ses intrigues libertines et son cynisme machiavélique. Vautrin, chez Balzac, satisfait sa volonté de puissance, sa frénésie de ­conquête au mépris de toutes les valeurs morales et « réussit » dans ses stratagèmes diaboliques.

2. La réussite fait accéder le personnage à l’existence

Pourquoi la réussite est-elle essentielle dans l’accession du personnage à l’existence ?

  • Le lecteur satisfait avec le roman son goût pour les destinées et les personnages hors norme ; à la base de cette attirance, se trouve le besoin d’éprouver de l’admiration. Le héros, comme le personnage des contes pour enfants, est capable de surmonter les épreuves, d’aller jusqu’au bout de sa quête, qu’il s’agisse du bien ou du mal. Celui qui réussit se place au-dessus de l’humanité moyenne, il est nimbé d’une aura qui fascine, qu’il s’agisse d’un héros exemplaire comme Fabrice dans La Chartreuse de Parme de Stendhal ou de l’inquiétant Raskolnikov qui, dans Crime et Châtiment de Dostoïevski, se situe « au-delà du bien et du mal ».
  • Le personnage qui réussit donne au lecteur une image de ses potentialités : il réalise ce que le lecteur voudrait être et s’imprime dans son esprit comme l’image d’une compensation à la vie qu’il n’aura pas. Si Rastignac reste l’un des personnages les plus mémorables de Balzac, c’est parce que, jeune homme idéaliste, aux qualités de cœur et d’esprit prometteuses, il accepte de jouer sans scrupule le jeu qu’impose la société à ceux qui veulent réussir. Son triomphe a fait rêver des générations de jeunes ambitieux.
  • Enfin, comme dans la tragédie, le personnage qui réussit est la concrétisation de ce que le lecteur craindrait d’être : à défaut de pouvoir assouvir ses passions, le lecteur prend plaisir à voir un Vautrin arriver à ses fins les plus immorales et le personnage acquiert une telle existence que son nom est désormais devenu un nom commun.

3. La réussite comme moteur de l’intrigue

Les personnages qui réussissent assurent aussi la progression du récit, et parfois son suspense : c’est autour d’eux que se construit l’intrigue, et, de leur fonction dramatique, ils reçoivent en retour l’existence parce qu’ils sont ceux par qui naît le roman et par qui le rythme est donné. Julien Sorel donne, par ses différents succès, sa progression et sa vie au Rouge et le Noir : sans lui, le roman manquerait de rythme, n’existerait presque pas, ce qui est bien la preuve de l’intensité de l’existence du personnage.

II. Les personnages qui ne réussissent pas existent aussi

Est-ce à dire que seuls les personnages qui vont au bout de leurs désirs ou de leurs ambitions accèdent à l’existence ?

1. Les personnages de l’humanité moyenne existent aussi

D’autres personnages que ceux qui « réussissent » peuvent donner au lecteur l’illusion qu’il a affaire à une personne réelle.

  • Pour Zola, « le premier personnage qui passe est un héros suffisant » (Deux Définitions du roman). Ainsi, des personnages ordinaires, sans éclat particulier, qui appartiennent à l’humanité moyenne – comme on en trouve souvent dans les romans réalistes du xixe siècle –, s’imposent au lecteur qui s’en souvient, s’y attache ou les rejette, s’identifie à eux.
  • Le simple fait d’entrer dans une vie fait exister le personnage, même médiocre. Devant Gervaise, l’héroïne de L’Assommoir de Zola, qui n’a de satisfaction ni en amour, ni sur le plan social, ni dans la vie en général, le lecteur ressent un plaisir différent de celui que lui procure le personnage gâté par le sort : le plaisir d’entrer dans une vie, toute humble qu’elle soit, d’en suivre le début et la fin, de prendre par rapport à cette vie un recul qu’il ne peut pas avoir par rapport à sa propre existence.
  • C’est aussi l’impression du lecteur de se sentir supérieur à ces personnages qui leur donne vie : parce qu’ils deviennent des points de repère par rapport à nous-mêmes et à notre propre sort, les personnages de l’échec acquièrent une réalité et se mettent à exister.

2. Ce qui permet à un personnage d’exister

De fait, pour accéder à l’existence, plus que du succès dans ses entreprises, le personnage a besoin de certaines caractéristiques que lui accorde – ou non – son créateur.

  • Disposer d’un état civil, avoir un passé, une situation sociale, une profession font naître le personnage. Sorti de l’anonymat par le romancier, il vient s’insérer dans un tissu social ou dans un monde. Ainsi, Jean-Joachim Goriot est un ancien négociant enrichi dans le commerce des pâtes, qui s’est retiré à la pension Vauquer, au Quartier latin, à Paris, c’est-à-dire quelqu’un que l’on pourrait rencontrer dans la rue.
  • C’est aussi l’aptitude du romancier à lui donner un physique, une personnalité et des caractéristiques morales qui confère au personnage son épaisseur et sa réalité. La plupart des personnages de La Comédie humaine de Balzac nous donnent l’impression qu’ils existent et Balzac lui-même ne cachait pas sa fierté d’avoir inventé des milliers de personnages plus vrais que nature, faisant ainsi « concurrence à l’état civil ».
  • Pour vraiment exister, le personnage doit aussi évoluer dans un monde, au milieu d’autres personnages : ils se font exister mutuellement, les uns éclairant les autres. Ainsi, Balzac décrit minutieusement le cadre dans lequel évoluent ses personnages : la ville, la rue, l’appartement qu’ils habitent, les mœurs et les habitudes des gens qu’ils fréquentent. Ce foisonnement de personnages qui vont et viennent, donne naissance à une société imaginaire aussi organisée que la société réelle, qui, par réfraction, confère une existence à chacun d’eux.
  • Le romancier dote ses personnages d’une personnalité qui les fait exister. Ainsi, les héros balzaciens sont animés d’une passion simple mais dominante, devenant par là même des types intensément vivants : Grandet représente l’avare, Goriot la dévotion paternelle, Vautrin le génie diabolique et manipulateur.
  • Ainsi « construits », les personnages secondaires acquièrent eux aussi l’existence : dans Germinal, la famille Maheu, les mineurs, les patrons semblent réels, et le lecteur s’attache aux gens sympathiques et ressent de l’aversion pour Maigrat, l’épicier odieux, ou Chaval, le mineur brutal.

3. Aller au bout de son destin

  • Aller au bout de son destin confère à un personnage en situation d’échec une forme de grandeur qui donne de la cohérence à son existence. Emma Bovary veut retrouver dans sa vie de femme les situations qui la faisaient rêver dans les romans qu’elle dévorait à l’adolescence. Ses efforts désespérés pour échapper à la médiocrité de sa vie d’épouse en se lançant dans des rêves de liaisons passionnées et son suicide en font une héroïne inoubliable.
  • Le personnage existe aussi par son retour d’un livre à l’autre : chez Balzac, on retrouve le colonel Chabert dans le roman qui porte son nom et dans La Rabouilleuse, Goriot et Vautrin réapparaissent dans Le Père Goriot, Splendeurs et misères des courtisanes, Gobseck.
  • Enfin, certains personnages accèdent à une existence qui est d’un autre ordre que l’existence humaine, sans rapport avec la réussite. Ce sont les créatures allégoriques de Zola, tels le Voreux, le puits de mine de Germinal, qui devient un monstre mangeur d’hommes, ou la Lison, la locomotive que Jacques Lantier, son conducteur, aime comme une maîtresse, ou encore l’alambic inquiétant de L’Assommoir. Ils s’imposent par leur présence et leur influence sur les personnages humains qui les entourent.

Conclusion

L’existence d’un personnage de roman ne dépend donc pas de sa réussite, elle est liée à l’étincelle d’humanité, à la vie dont le romancier l’anime. Le Nouveau Roman, dans les années 1960, s’est défié des personnages, créatures immatérielles n’existant que par les mots. Mais, contrairement à ce qu’il annonçait, le roman et ses personnages ne sont pas morts. Voltaire disait que les livres les plus réussis sont ceux dont le lecteur fait la moitié. La formule peut être reprise pour le personnage de roman : le romancier le fait naître et l’imagination du lecteur le fait exister.