Pourquoi avons-nous intérêt à étudier l’histoire ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : L'histoire
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2016

dissertation • Série ES

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Pourquoi

Ce mot interrogatif porte sur la cause d’un phénomène ou sur l’intention d’une action. Dans le premier cas, on s’intéresse à ce qui produit l’événement, dans le second cas, à son but. On attend alors que soit formulée une justification.

Avons-nous intérêt à

Cette expression implique la présence d’un désir mû par l’espoir d’un gain. Nous nous intéressons à quelque chose lorsque nous estimons que son obtention améliorerait notre situation. L’intérêt est un mobile de la volonté.

Étudier

Ce verbe signifie travailler à acquérir la connaissance de quelque chose. Il faut rechercher, observer, analyser puis relier les éléments que l’on a distingués. On parle d’une attitude théorique ou spéculative pour la distinguer du comportement de celui qui agit.

L’histoire

Ce terme désigne les actions des hommes et les récits faits à leur sujet. Les deux sens sont liés. Celui qui étudie le passé travaille sur des documents relatifs aux événements. C’est pourquoi l’étude de l’histoire est souvent le fait des historiens de métier. Néanmoins, cette étude peut être faite par ceux qui s’instruisent afin de mieux comprendre leur présent.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Une opinion courante affirme la nécessité de l’étude de l’histoire pour sa capacité à nous enseigner des erreurs à ne pas commettre. Or, on relève que les guerres ne cessent pas et que les passions haineuses sont toujours présentes. Existe-t-il réellement des leçons de l’histoire ? Est-il vraiment de notre intérêt d’étudier cette discipline ? La problématique consiste donc à montrer que le lien entre le passé, objet de l’étude, et le présent n’est pas simple. Il est illusoire de croire que l’on peut rompre avec le passé mais il ne l’est pas moins d’estimer que rien ne change.

Le plan

Dans un premier temps, nous définirons les termes et montrerons en quel sens l’étude de l’histoire est de notre intérêt.

Dans un deuxième temps, nous ferons des objections qui relativiseront cette position.

Enfin, nous verrons que l’intérêt pour l’étude ne doit pas être nié mais réfléchi et nous définirons précisément sa nature.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas considérer que la question est réglée d’avance et transformer le sujet en une énumération des raisons justifiant l’intérêt pour l’étude de l’histoire. Cet intérêt doit être problématisé.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Attention

Tous les mots comptent dans un sujet. Le sens du verbe « étudier » a son importance.

La nécessité d’étudier l’histoire paraît aller de soi. Une opinion très répandue affirme que la connaissance des erreurs du passé évite de les reproduire. Il y aurait ainsi des leçons à tirer de l’histoire. De plus, une nation a besoin de savoir d’où elle vient car elle vit sur des idéologies qui façonnent durablement les mentalités. Ces raisons méritent cependant d’être examinées. Les guerres sont récurrentes ; les passions qui les entretiennent ne semblent donc guère sensibles aux enseignements qu’on pourrait tirer du passé, et le propre du temps historique est de produire des situations nouvelles. Aussi est-il légitime d’interroger le bien-fondé d’une étude de l’histoire. Quel est son intérêt, si elle en a un ?

1. La nécessité de l’étude

A. L’étude de l’histoire

L’intérêt que nous prenons à quelque chose varie en raison de l’importance que nous lui accordons. Nous nous accordons généralement à penser qu’il est nécessaire de fournir des efforts pour acquérir un savoir. L’étude est un travail intellectuel. Elle demande que nous développions des capacités d’analyse afin de nous pénétrer de la mentalité des siècles passés et d’éviter les anachronismes. Aussi, elle est surtout le fait des historiens, de ceux qui ont travaillé afin de comprendre le sens des documents. La connaissance historique ne consiste pas à savoir par cœur des faits. Elle implique un travail d’interprétation, de mise en relation, fondée sur un apprentissage du sens des termes. Marc Bloch l’indique en prenant pour exemple le mot « villa ». Que signifiait-il pour les hommes du haut Moyen Âge ? Qu’entendaient-ils par « guerre », par « honneur » ? Il faut étudier patiemment les textes pour le savoir.

B. Pourquoi la juge-t-on nécessaire ?

Conseil

Faites le point pour justifier un approfondissement de la réflexion.

La connaissance de l’histoire est généralement tenue pour nécessaire. Il faut donc que la raison y trouve un intérêt. Cette étude nous donnerait d’indispensables leçons. Machiavel justifie la lecture des historiens car elle permet de faire des rapprochements éclairants pour notre présent. Leurs analyses nous donnent des leçons de conduite, notamment en matière politique et militaire. Cette thèse présuppose que la diversité des situations historiques est moins importante que la permanence de certaines passions. Il faut croire, comme Hume dans L’Enquête sur l’entendement humain, en l’existence d’une nature humaine qui ne change pas à travers le temps.

L’étude de l’histoire est ainsi le laboratoire de la science de l’homme. Quelle que soit l’époque, nous remarquons la présence de la haine et de l’amour, du courage et de la lâcheté, de la générosité et de l’égoïsme. Les actions humaines ne sont que la combinaison de ces passions et il semble possible de trouver les principes qui les relient. Dès lors, il est légitime de raisonner en disant que les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions. C’est déjà l’idée de Thucydide au début de son Histoire de la guerre du Péloponnèse. Il affirme que son travail est un « trésor pour toujours » car les causes de cette guerre ne sont pas spécifiques à cet événement. Ainsi, leur connaissance pourrait permettre d’éviter de nouveaux drames en permettant de prendre à temps les mesures appropriées.

[Transition] L’intérêt de l’étude de l’histoire a donc un fondement philosophique. Devons-nous pour autant l’accepter sans restriction ?

2. Critique des « leçons de l’histoire »

A. La contingence de l’action

Conseil

Donnez des exemples pour illustrer le raisonnement.

La thèse de Hume a des accents déterministes même si sa position est plus nuancée. S’il écrit que la plupart des observations faites sur les Français d’aujourd’hui sont applicables aux Romains, il maintient que « la nature humaine reste toujours la même dans ses principes et dans ses opérations ». Or cette thèse sous-estime l’importance de l’évolution historique. Dire que les Romains avaient les mêmes passions que nous n’est pas une connaissance historique. On rétorquera, en suivant Machiavel, qu’il existe des situations typiques qu’un dirigeant doit connaître afin de bien gouverner. Mais il n’y a pas deux situations identiques car les actions des hommes sont libres et créent nécessairement de l’inédit. La contingence, c’est-à-dire l’indétermination, est inscrite dans l’histoire humaine. L’étude de l’histoire peut justement nous apprendre l’importance du hasard dans le détail des affaires humaines. Que se serait-il passé si Bonaparte était mort avant de devenir Napoléon ? Les concours de circonstances ne sont pas une invention de l’esprit mais une réalité. L’entrecroisement complexe d’actions qui s’opposent forme des situations mouvantes et singulières dont la résolution est toujours à inventer.

B. La singularité du présent

Cette idée est développée par Hegel qui rejette l’idée des leçons de l’histoire. Les exemples ne manquent pas. Deux guerres rapprochées avec l’Allemagne n’ont pas empêché l’horreur de la Seconde Guerre mondiale. De même, si la grandeur de certaines figures est indéniable, elle ne peut rien nous apprendre de décisif pour notre présent. Ainsi, transposer le comportement des républicains romains, ou des Français de 1789, dans un monde qui n’est plus le leur, reviendrait à vouloir appliquer une recette sans tenir compte de la singularité de chaque situation. Hegel raille ceux qui vont répétant aux gouvernants et au peuple qu’ils doivent s’instruire des leçons du passé sans voir que celles-ci ne sont que des maximes générales qui ne disent pas ce qu’il faut faire précisément ici et maintenant. L’unicité de chaque situation fait que les rapprochements avec ce qui eut lieu ne sont jamais déterminants.

La thèse de départ est donc renversée. L’intérêt de l’étude de l’histoire est précisément de nous apprendre que les peuples n’en ont jamais tiré de leçons car ils ne pouvaient pas en tirer. Les généralités sont sans force face à la nouveauté du présent.

[Transition] Nous sommes dans une situation problématique. Est-il encore sensé de penser que l’étude de l’histoire présente un réel intérêt ?

3. Le réel intérêt de l’étude

A. Le temps historique

L’opposition des deux premières parties a pour centre le statut du temps historique. Hume minore sa portée en affirmant que les changements sont le fait d’une nature humaine aux principes invariables. La variété viendrait de la façon dont ces principes se combinent selon les époques. Hegel fait valoir que le temps historique est une puissance de changement et que les différences comptent plus que les ressemblances. Il est vrai que le recours au passé semble parfois éclairant mais révèle vite ses limites. Il est d’usage de rapprocher la situation française actuelle de celle des années 1930 qui connurent des poussées nationalistes et haineuses. Cependant, la France d’aujourd’hui n’est pas celle d’il y a quatre-vingts ans. Ne pourrait-on pas concilier les deux positions en disant que Hume se place sur un terrain théorique en considérant l’histoire comme un laboratoire pour définir l’homme tandis que Hegel la considère du point de vue de l’action et donc du présent ? L’étude de l’histoire ne peut avoir le même intérêt dans les deux cas. Ce qui vaut pour la théorie ne vaut pas pour la pratique.

B. Le double intérêt de l’étude

Cette séparation a son importance car il est vrai que la philosophie de l’histoire ne guide pas l’homme d’action dont le génie n’est pas d’être un théoricien mais d’avoir le sens de ce qu’il convient de faire pour éviter la violence et la déraison. Aristote nomme « prudence » cette sagesse des limites qui n’exclut pas l’audace et Hegel lui-même ne fait pas du philosophe un guide pour le gouvernant. Il est toutefois possible d’affiner ce rapport en notant que l’étude du passé n’a peut-être pas pour fonction essentielle de nous enseigner des concordances mais des différences qui donnent à penser. Le choix n’est pas entre un empirisme rusé et des vues trop générales pour être instructives. La sensibilité aux écarts entre des situations est une source de réflexion. Disons que l’intérêt doit porter sur ce qui nous rapproche du passé et sur ce qui en diffère. L’étude est donc indispensable mais elle ne suffit pas à éviter les drames. Une action n’est pas de la théorie appliquée.

Conclusion

Nous sommes partis de l’idée commune qui soutient que l’intérêt de l’étude de l’histoire est d’en retirer des leçons puis nous avons montré ce qu’elle a d’insuffisant. Il apparaît finalement qu’étudier l’histoire a du sens dans la mesure où nous n’y cherchons pas des recettes mais des occasions de penser en quoi notre présent ressemble au passé et en quoi il en diffère. C’est cette tension qui est intéressante.