Pourquoi chercher à se connaître soi-même ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La conscience
Type : Dissertation | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaineJuin 2014

dissertation • Série ES

Pourquoi chercher à se connaître soi‑même ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Pourquoi

« Pourquoi » peut questionner sur l’utilité d’une chose, présupposant que cette chose est un moyen en vue d’une fin qui lui est extérieure. On attend alors une réponse sous la forme « afin de… » ou « parce que… ». « Pourquoi » peut indiquer également que l’on cherche le sens de quelque chose.

Chercher à

L’expression désigne soit l’action de désirer quelque chose que l’on n’a pas, soit l’exercice de la volonté, faculté rationnelle dont la finalité est de comprendre.

Se connaître soi-même

L’expression renvoie à un savoir objectif, nécessaire et universel sur soi-même, au fait d’avoir une représentation claire et juste de ce qu’on est.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

A priori personne d’autre que soi-même n’est le mieux placé pour se connaître, puisqu’il n’y a que soi pour accéder à sa propre pensée. Pourtant, on est toujours curieux de savoir ce que les autres pensent de soi, et on est souvent surpris du jugement d’autrui. Mais pourquoi vouloir se connaître ? Ou bien, on est ce que l’on décide d’être et l’on se connaît déjà, ou bien il y a quelque chose qui échappe à la conscience et à la connaissance de soi, mais alors comment y accéder ? Faire du sujet un objet de connaissance, n’est-il pas contradictoire ? Le sujet lui-même en devenir, n’est-il pas par définition insaisissable ? Le problème portera donc sur la possibilité même de se connaître mais aussi sur ce désir de comprendre qui peut se heurter, au sein même du sujet, à une résistance.

Le plan

Il s’agit dans un premier temps d’analyser dans quelle mesure la connaissance de soi est constitutive du sujet, pour ensuite voir que le sujet lui-même résiste à toute forme d’objectivation.

Enfin, dans une troisième partie, on analysera alors la possibilité d’une connaissance de soi non pas sous forme d’explication, mais d’une recherche de sens, d’une interprétation infinie.

Éviter les erreurs

Ce sujet a des enjeux psychologiques évidents, mais il ne faut pas perdre de vue que c’est une question anthropologique qui peut ramener à la dimension morale de l’homme.

Ce sujet exige aussi que l’on ait analysé ce qu’est une connaissance, et a donc également des enjeux épistémologiques.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Personne ne semble mieux placé que soi-même pour se connaître, pourtant que ce soit par des expériences, par le regard d’autrui ou par le récit de ses origines, on cherche toujours à saisir une partie de soi qui pourrait échapper. Dans le film Baisers volés de Truffaut, le patron d’un magasin va jusqu’à embaucher un détective pour savoir ce que son personnel et sa famille pensent de lui.

Mais peut-on établir un savoir sur quelqu’un ? L’être humain soumis au devenir n’est-il pas en perpétuel changement ? Pourquoi chercher alors à se connaître soi-même ? Est-ce une tentative vaine ou est-il possible de saisir sa personne dans son unité, sur ce qui fonde son identité ?

Une connaissance doit répondre à des exigences d’objectivité, c’est-à-dire de nécessité et d’universalité, or le propre d’un sujet n’est-il pas d’échapper par sa liberté à toute objectivation ? Et si la connaissance de soi est possible ne serait-ce que partiellement, vouloir se connaître n’est-ce pas se condamner à faire l’épreuve de sa misère et de sa faiblesse ? Veut-on vraiment toujours se connaître ?

Info

L’introduction donne immédiatement les enjeux psychologiques et épistémologiques du sujet. Les enjeux moraux viendront avec le développement.

 

Il s’agit de comprendre d’abord en quoi la connaissance de soi est constitutive du sujet, puis de montrer que cette entreprise se heurte à une impossibilité du sujet à se laisser objectiver. Il faudra alors redéfinir, dans une troisième partie, l’entreprise non pas de connaissance mais d’interprétation infinie du sujet qui est à la base de son évolution.

1. La connaissance de soi est constitutive du sujet

A. L’idéal socratique du « connais-toi toi-même »

L’inauguration de la philosophie par Socrate est marquée par une rupture avec l’explication mythologique du réel et par une volonté de comprendre le monde rationnellement. Or, pour chercher à connaître quelque chose, il faut d’abord avoir conscience de son ignorance, donc savoir quelque chose de soi. Ainsi Socrate aurait fait sa maxime de l’injonction située sur le fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ».

Cette maxime désigne en réalité la mise en demeure de rester à sa place par rapport aux dieux grecs. Il s’agissait pour les hommes de ne pas vouloir dépasser leurs limites d’humains. La connaissance de soi ici est une condition de la sagesse. Or la sagesse désigne à la fois une connaissance, un savoir théorique dans le sens où l’âme de l’homme se serait tournée vers des réalités intelligibles le faisant accéder à la vérité des essences, et une pratique juste et morale qui s’appuie sur cette connaissance même de ce qu’est le Bien.

Info

La devise de Socrate n’a donc pas qu’une valeur anecdotique et illustrative. Elle situe la question sur un plan épistémologique et la rattache au problème de la connaissance en général.

 

Ainsi, pour Socrate, l’homme doit prendre soin de son âme, pour connaître l’idée du Bien et donc de la Justice. À la connaissance théorique de soi est subordonnée la sagesse théorique et pratique.

B. La connaissance de soi à travers l’engagement dans le monde

Pourtant il ne suffit pas de se tourner vers sa propre âme pour se connaître. Savoir que l’on est d’abord une substance pensante, tel que le découvre ­Descartes au terme de ses Méditations métaphysiques, renseigne sur ce « que » l’on est, mais non pas encore sur « qui » l’on est. Le moi empirique semble constitué par son histoire, son inscription dans le temps et donc sa manière d’exister, son rapport au monde. En ce sens il y a, dit Hegel dans Esthétique, deux manières de prendre conscience de soi. La première, ­théorique, consiste à faire son introspection, l’analyse solitaire de ses états d’âme.

La seconde manière est pratique. L’homme, nécessairement engagé dans le monde, éprouve dès l’enfance le besoin de le transformer, pour y laisser une marque qu’il peut contempler et prendre ainsi conscience de lui-même. L’homme ne veut pas rester tel que la nature l’a fait et ce besoin de s’éprouver à travers son œuvre trouve sa réalisation la plus aboutie dans le travail artistique.

Attention

Il faut être vigilant à la dimension pratique du sujet.

 

Ainsi la connaissance de soi est d’abord constitutive de l’identité humaine dans la mesure où l’homme se distingue des dieux mais aussi des animaux, car en tant qu’être de culture, il a ce pouvoir de transformer le monde par la conscience qu’il a de lui-même. Celle-ci est donc constitutive du sujet en tant que pouvoir de déterminer (sujet de la connaissance) et pouvoir de s’autodéterminer (sujet moral).

[Transition] Mais comment comprendre alors qu’il y ait des travaux aliénants, qui nous font demeurer étrangers à nous-mêmes, au lieu de nous permettre de mieux nous connaître ?

2. Le sujet ne se laisse pas objectiver comme n’importe quel objet de connaissance

A. Le moi est insaisissable

Se connaître, c’est connaître son identité. Celle-ci désigne ce qui marque le caractère unique et distinct des autres êtres, mais aussi ce qui reste identique en l’homme malgré les changements du temps, ou encore ce qui fait l’unité des différentes caractéristiques de l’homme malgré ses contradictions.

Or, pour ces raisons, le moi est insaisissable selon Pascal. Il argumente sa thèse dans les Pensées en prenant l’exemple de l’expérience amoureuse. En effet, si l’on aime quelqu’un c’est uniquement pour ses qualités, physiques ou morales, car le jour où ses qualités disparaissent, l’amour s’étiole également. L’autre n’est jamais saisi dans sa totalité mais seulement à travers certaines de ses caractéristiques. Il n’y aurait pas d’identité fixe saisissable par une conscience. Mais même si l’on n’accède qu’à une connaissance partielle de soi, est-elle toujours souhaitable ?

Attention

La question de l’identité reste en filigrane tout au long du devoir.

 

B. La possibilité de se mentir à soi-même

La tragédie d’Œdipe qui épouse sa mère et tue son père sans savoir à qui il a affaire, culmine dans la prise de conscience de ce qu’il vient de faire, lui révélant qui il est à travers la conscience de ses origines. La vérité sur ses parents est si insupportable qu’il s’en crève les yeux. Toute vérité n’est pas bonne à dire, mais une fois qu’on la connaît, on ne peut revenir à un état d’ignorance.

On peut préférer ne pas se connaître, car se connaître c’est aussi reconnaître sa misère et ses faiblesses et donc s’exposer à une humiliation. Par exemple, pour Kant, en morale, on peut se masquer à soi-même la volonté de se donner bonne conscience ou une peur peu flatteuse d’une sanction.

Pour Sartre, la « mauvaise foi » désigne une attitude où le sujet préfère se cacher ses motifs d’actions, se tromper en voilant ainsi ses responsabilités, plutôt que d’affronter l’angoisse qu’elles peuvent susciter. En ce sens, vouloir se connaître serait faire preuve d’une lucidité violente et inconfortable qui ne semble pas se justifier auprès de celui qui est dénué de morale.

Conseil

Il est judicieux de contrebalancer la première partie par une thèse qui s’y oppose. Ici, la possibilité de ne pas vouloir se connaître soi-même.

 

Ainsi, on peut se demander pourquoi chercher à se connaître soi-même, dans la mesure où une connaissance exacte de soi semble vaine voire destructrice.

[Transition] Mais préférer s’ignorer, n’est-ce pas simplement accepter sa misère et même l’encourager ? Vouloir se connaître, même si ce n’est qu’un idéal, ne répond-il pas à une exigence d’évolution personnelle ?

3. La connaissance de soi est un idéal de recherche pour un sujet en construction

A. Il n’y a pas de nature humaine

Si la connaissance de soi semble vaine, c’est que l’homme est en perpétuelle évolution. Selon Sartre « en l’homme, l’existence précède l’essence », ce qui signifie que le sujet, à la différence d’un objet, a toujours la possibilité de devenir autre. À chaque instant, l’homme existe et a la possibilité de rester tel qu’il est ou de changer. Il est libre, il est même paradoxalement « condamné à être libre », dans la mesure où cette liberté le renvoie à ses responsabilités angoissantes.

Saisir ce qu’est notre moi avec toutes ses particularités individuelles implique de cerner le moi empirique comme un objet identifiable. Or, le propre d’un sujet n’est-ce pas précisément d’être libre de s’autodéterminer, et donc d’échapper à une définition et à toutes chosifications ? L’homme n’est pas un objet, il n’y a pas de nature humaine. La seule définition que l’on pourrait lui attribuer, c’est éventuellement d’être celui qui, à chaque instant, se redéfinit. Condamné à une infinie redéfinition, que peut bien vouloir signifier pour un homme « se connaître » ?

B. Vouloir se connaître c’est donner un sens à sa vie

Dès lors « se connaître » se présente davantage comme un idéal que comme une réalité. Le sujet ne se laissant pas objectiver, la connaissance de soi ne peut être du même ordre qu’une connaissance scientifique, expliquant un objet extérieur, ou distinct du scientifique. Dans la connaissance de soi, sujet et objet de la connaissance se confondent, et vouloir donner une explication de soi par soi comme dans une science de la nature c’est prendre le risque de manquer son but en étant subjectif. La méthode ne peut donc être explicative, mais seulement interprétative. La connaissance de soi se fait alors de manière rétrospective. Elle constitue une entreprise qui cherche, non pas à expliquer en donnant une signification, une définition unilatérale du sujet sur lui-même, mais à interpréter, à comprendre ou à donner du sens au sujet.

Attention

Il faut bien maîtriser le repère « expliquer/comprendre ».

 

Pour ce faire, il faut d’abord reconnaître qu’il existe une part d’inconnu dans le sujet. Ainsi Freud affirme l’existence d’un inconscient psychique qui échappe à l’analyse volontaire d’une conscience déchiffreuse. Seule l’intervention d’une autre conscience (celle du psychanalyste) peut permettre à l’analysé, par une libre association d’idées, de retrouver des pulsions refoulées conditionnant son identité.

Pour Ricœur, dans la Philosophie de la volonté, la psychanalyse est une guérison par l’esprit dans la mesure où, en plus d’anticiper une maladie à venir par la connaissance de soi, elle permet de restaurer la liberté du sujet qui se trouve alors réconcilié avec son corps, lorsque celui-ci n’impose plus de puissances involontaires au psychisme. Le patient peut alors se retrouver dans des conditions « normales » où sa liberté peut s’exprimer sans contradiction avec le réel, ce qui constitue le présupposé de toute conduite éthique.

Conclusion

Avec la question « pourquoi chercher à se connaître soi-même ? », on pose d’abord la connaissance de soi comme condition pour exister en tant qu’individu. Mais, paradoxalement, cette connaissance se heurte à l’impossibilité métaphysique et morale pour un sujet d’être l’objet d’une explication. Le sujet peut même ne pas vouloir se connaître dans la mesure où l’angoisse peut le conduire à un lâche aveuglement. Dès lors la connaissance de soi ne peut se présenter que sous la forme d’idéal régulateur dans la vie d’un homme à la recherche de son humanité, c’est-à-dire de sa liberté donnant sens à son existence. Vouloir se connaître est une fin en soi, au même titre que le bonheur et la liberté.