Pourquoi la poésie est-elle un mode d’accès privilégié au monde ? (L)

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Écriture poétique et quête du sens - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Amérique du Nord
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Poésie et musique
 
 

Poésie et musique • Dissertation

Poésie

fra1_1206_02_06C

 

Amérique du Nord • Juin 2012

Série L • 16 points

Dissertation

> Pourquoi la poésie est-elle un mode d’accès privilégié au monde ? Vous fonderez votre réflexion sur les poèmes du corpus, les textes étudiés en classe et votre culture personnelle.

Comprendre le sujet

  • « mode d’accès (à) » signifie « moyen de connaître quelque chose ».
  • « privilégié » signifie que les poètes font voir le monde d’une façon originale, différente de ce dont nous avons l’habitude ou des autres moyens d’appréhension du monde. Vous n’avez pas à discuter cette thèse (le plan ne doit pas être dialectique), mais à la confirmer.
  • Vous devez préciser ce que recouvre l’expression « le monde ».
  • « Pourquoi » vous invite à chercher les raisons de cette aptitude de la poésie, mais aussi les moyens auxquels elle a recours pour cela.
  • La problématique peut être reformulée ainsi : Pourquoi la poésie est-elle particulièrement apte à faire connaître le monde ?

Chercher des idées

  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions, en variant les mots interrogatifs : « Pourquoi les poètes voient-ils mieux que d’autres le monde ? » ; « En quoi la poésie permet-elle de se rapprocher de la réalité ? » ; « Par quels moyens les poètes parviennent-ils à la connaissance du monde et à sa révélation ? »…
  • Le mot « monde » renvoie à la réalité qui nous entoure : les objets, les activités de la vie, la nature, la société… Il peut aussi renvoyer au monde intérieur (être intime, sentiments…).
  • Cherchez des poèmes qui prennent leur sujet dans le monde qui nous entoure et des poèmes qui, par leurs images et leur symbolisme, permettent de percer le mystère des choses, d’aller au-delà des apparences (Baudelaire, « Correspondances »).
  • Comme vous aurez à faire souvent référence aux notions de « accès à » et de « monde », constituez une réserve de mots pour éviter les répétitions.

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>La poésie : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les définitions de la poésie, de ses fonctions, et plus précisément de ses rapports avec le monde, sont souvent contradictoires et les poètes manifestent à l’égard du réel un mélange d’attirance et de répulsion. Ainsi, Charles Cros, dans « Sonnet », se décrit comme un individu décalé : « Moi, je vis la vie à côté,/ Pleurant alors que c’est la fête. » Pour Balzac au contraire, seul le poète est capable d’« exprimer la réalité ». [Problématique] Pourquoi peut-on dire que la poésie est particulièrement apte à faire voir et comprendre le monde qui nous entoure ? [Annonce du plan] [I] Cela tient d’abord à ce que le poète est un homme parmi les hommes, qu’il est immergé dans la réalité dont s’inspire sa poésie. [II] Cela tient aussi à l’identité du poète, artiste sensible, « voyant » dont le regard cherche à déchiffrer le monde, à en dévoiler la face cachée et à le renouveler. [III] Cela tient enfin à « l’outil » du poète, le langage poétique, dont il exploite les ressources pour exprimer la réalité profonde du monde.

I. Le poète est attentif à la réalité du monde qui l’entoure

1. La vie quotidienne comme sujet de la poésie

  • Le poète puise son inspiration dans la réalité quotidienne qu’il peint parfois de façon très réaliste. Il trouve ses sujets dans les objets, les choses de la vie même et dans les lieux coutumiers qui émaillent notre existence.
  • Après le surréalisme qui dédaigne le réel dans sa forme immédiate, Ponge revient dans Le Parti pris des choses aux réalités les plus usuelles : le pain, le cageot… Dans « Fenêtres ouvertes », Hugo rend compte des bruits de la vie quotidienne qu’il perçoit de sa chambre. Cadou consacre un poème à « La maison du poète ». Le poète s’efforce de rendre le monde dans toute sa plénitude.

2. Peindre le monde et la vie des hommes

  • Homme mortel, le poète peint aussi les phases obligées de la vie de tout un chacun, qu’il nous fait voir et comprendre dans toute dans leur crudité.
  • Villon décrit dans la « Ballade des pendus » les pendus aux yeux « plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre » ; Ronsard se peint lui-même proche de la mort : « Je n’ai plus que les os… » ou évoque la jeune Hélène devenue « bien vieille […] au foyer accroupie »…

3. Peindre la réalité sociale, politique…

  • Le poète vit dans une société et est capable de faire prendre conscience de la réalité sociopolitique. Il se sert parfois de la poésie comme d’une arme et s’engage pour que les lendemains soient meilleurs.
  • Ainsi, Hugo se met au service de causes humaines : il dénonce le travail des enfants dans « Melancholia », l’analphabétisme dans L’Année terrible, les crimes de Napoléon III dans Les Châtiments. Desnos dans « L’honneur des poètes », Éluard dans « Liberté » font avec leurs poèmes acte de résistance.

II. Le poète est un « déchiffreur » du monde

1. Il voit et perce les mystères du monde qu’il déchiffre

  • Mais le poète est plus qu’un homme ordinaire : être doué d’une sensibilité exacerbée, « voyant » (Baudelaire), il perçoit le monde différemment, d’un regard capable de percer la réalité et ses mystères.
  • « Déchiffreur », il devine le monde qui se cache derrière la rationalité et en montre la réalité profonde. Le poète symboliste « comprend […]/ Le langage des fleurs et des choses muettes » (« Élévation », Les Fleurs du mal).

2. Il dévoile les liens secrets entre les éléments de la réalité

  • Baudelaire, dans « Correspondances », traduit par un jeu d’images les liens invisibles entre le monde caché et les sensations que l’on ne saurait exprimer : dans ce poème un dialogue de regards et de sons silencieux s’instaure entre l’homme et la nature (« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants/Doux comme les hautbois, verts comme les prairies »).
  • Ce mode de connaissance plus approfondie du monde qu’est la poésie permet au lecteur de se rapprocher de la réalité de manière peu habituelle.

3. Le regard du poète redynamise le quotidien

  • Jean Cocteau, dans Le Rappel à l’ordre (1926), explique que le poète fait voir au lecteur le connu sous la forme de l’inconnu, lui montrant comme pour la première fois « ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour », présenté « sous un angle et une vitesse tels qu’il lui paraît le voir et s’en émouvoir pour la première fois ».
  • Ainsi, Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, tisse des liens étranges entre les petites choses du quotidien et les vastes univers de l’espace et de la nature par de surprenantes comparaisons et métaphores. Sous sa plume, le pain prend une dimension cosmique : c’est « une masse amorphe en train d’éructer [qui] fut glissée dans le four stellaire […] où elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses ».

III. Le langage poétique pour exprimer la réalité profonde du monde

1. Un langage différent des discours habituels

  • Le langage poétique diffère fondamentalement des discours philosophique, économique ou scientifique, qui se proposent d’expliquer et non pas d’exprimer le monde, et qui se bornent à en dire explicitement le sens.
  • Le poète rend aux mots leur réalité, il en retrouve le sens originel. Mallarmé voulait « redonner un sens plus pur aux mots de la tribu » et rappelait au peintre Degas : « Ce n’est pas avec des idées que l’on écrit, c’est avec des mots. »
  • Il redonne leur réalité aux mots dans leur multiplicité de sens. En poésie le mot ne recouvre pas une réalité, mais toutes ses réalités, tous ses possibles. « Le poète n’utilise pas le mot, il ne choisit pas entre des acceptions diverses et chacune d’elles […] se fond sous ses yeux avec les autres acceptions […]. Florence est ville et fleur et femme, elle est ville-fleur et ville-femme et fille-fleur tout à la fois », explique Sartre (Qu’est-ce que la littérature ?).
  • C’est cette fonction créatrice que Mallarmé assigne à la poésie, quand il affirme qu’évoquer une fleur, c’est non seulement en parler, mais façonner par la magie du langage un objet nouveau : « Je dis, une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour […] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tout bouquet. » La poésie posséderait donc un pouvoir d’évocation propre, qui permet d’atteindre l’essence même des objets.
  • Le mot et la phrase sont dans la poésie autant porteurs de sens que de musicalité, mode d’accès sensuel au monde : les sonorités des mots rendent compte du monde. Baudelaire dans « La Musique » rend sensibles « Le bon vent, la temte et ses convulsions/Sur l’immense gouffre ».
  • C’est en jouant sur les mots, les sons, les rythmes et les sensations que le poète transfigure le monde qui nous entoure.

2. Un langage qui donne accès au monde par l’imagination

  • Le poète recourt aussi aux images insolites (comparaisons, métaphores…) : il rapproche ainsi des réalités diverses, d’ordinaire séparées, et substitue à notre vision routinière une nouvelle optique. Ainsi, pour Réda, les « rayons » d’une bicyclette deviennent des « rayons » de soleil (« La Bicyclette »). De la tour Eiffel, Apollinaire fait une bergère (« Bergère ô Tour Eiffel, le troupeau des ponts bêle »)…
  • Le poète a le pouvoir d’animer l’inanimé, notamment les objets. Rimbaud donne vie à un meuble, « Le Buffet », Verlaine à un instrument de musique, « Le Piano », Ponge à une « valise ». Les sardines à l’huile de Fourest deviennent des sortes de saintes qu’on invoque (« Priez pour nous »).
  • Les différents domaines de la réalité se trouvent ainsi confondus et mêlés et deviennent plus sensibles au lecteur : dans « La Musique », se confondent les sons musicaux, les mouvements d’un vaisseau dans la tempête pour mieux faire sentir les effets de la musique mais aussi les sensations lors d’un voyage et, plus profondément mais implicitement, le mal-être du poète.
  • Apparaissent ainsi les liens secrets qui existent entre tous les éléments du monde, lequel est dit dans sa globalité, synthétiquement, loin du regard froid de l’analyse raisonnée.

3. La poésie exprime aussi le monde intérieur

  • La poésie traduit la réalité de celui qui écrit, notamment ses mouvements affectifs. En effet, dans la poésie lyrique, le je transparaît et se trahit. La poésie nourrit des liens étroits avec l’inconscient du poète. Ainsi les surréalistes, par des images inattendues, donnent de la réalité à leurs rêves, libèrent leur inconscient. Breton révèle la réalité de son amour par des images insolites : « Ma femme à la chevelure de feu de bois/Aux pensées d’éclairs de chaleur/À la taille de sablier ».
  • La peinture de l’intimité du poète permet au lecteur de s’identifier à lui et de comprendre ses plus grands soucis ou ses plus fortes émotions : le poète nous révèle à nous-mêmes, il peint la réalité de celui qui lit, de son monde intime. Hugo souligne cette aptitude de la poésie lorsqu’il s’adresse à son lecteur : « Insensé qui crois que je ne suis pas toi ». Baudelaire lui fait écho : « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ».

Conclusion

[Synthèse] Le poète, par sa sensibilité et l’acuité de son regard, mais aussi par le langage poétique, parvient à saisir la réalité dans son essence même : il dégage les éléments du monde ordinaire de leur existence contingente et de ce que Ponge appelle la « routine ». [Ouverture] Mais, au-delà, en transformant ce qui nous entoure, le poète crée des mondes nouveaux qui permettent de s’évader de ce que notre vie peut avoir de banal et de rêver.