Pourquoi le conflit entre les personnages pourrait-il être ce que vous retenez avant tout d’une pièce de théâtre ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Polynésie

 Pourquoi le conflit entre les personnages pourrait-il être ce que vous retenez avant tout de la lecture ou de la représentation d'une pièce de théâtre ? Vous présenterez votre argumentation en prenant appui sur les textes du corpus et sur les œuvres que vous avez pu étudier ou voir.

Se reporter aux textes du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

  • Le sujet pose une question au style direct, mais qui n'est pas clairement exprimée. Il faut l'analyser et la reformuler de façon simple.

  • Objet d'étude : « personnages, une pièce de théâtre » « le théâtre ».

  • Thème précis autour duquel tournera la réflexion : « le conflit entre les personnages ».

  • Perspective, point de vue à adopter sur ce thème :

    • « ce que vous retenez avant tout » expression un peu compliquée pour dire : un des éléments essentiels pour assurer l'efficacité de la pièce ;

    • « Pourquoi » : signifie « Pour quelles raisons ? » ;

    • « de la lecture ou de la représentation » : le sujet allie bien les deux pôles de l'objet d'étude : « texte et représentation » il faut penser aux situations mais aussi à leur exploitation scénique, à la matérialisation du conflit dans la mise en scène (le spectacle).

  • Analysez précisément le mot clé :

    • « conflit » : rencontre de sentiments ou d'intérêts contraires, qui s'opposent. Il se traduit souvent par un affrontement ;

    • l'affrontement, c'est la traduction concrète du conflit, la traduction dans les faits de la rivalité.

  • Comme vous aurez à utiliser de nombreuses fois ces mots, vous avez intérêt à vous constituer une « banque » de mots synonymes ou à construire le champ lexical de chacun d'eux. Cela permet de trouver peut-être de nouvelles idées et de disposer d'un « stock » de mots au moment de rédiger.

    • Pour « conflit » : antagonisme, discorde, lutte, opposition / s'opposer ; tiraillement, désaccord ; différend ; dissensions ; dissentiment ; diverger / divergence ; litige ; adversaire ; rivalité / rivaliser ; contester / contestation ; (se trouver) face à face / face-à-face (le nom) ; controverse / controverser ; débat / débattre ; discorde.

    • Pour « affrontement » : se heurter / heurt ; se battre ; combattre / combat ; se disputer / dispute ; guerre ; se quereller / querelle ; polémiquer / polémique ; agresser / agression ; attaquer / attaque ; en découdre ; résister / résistance ; concurrence ; invective / invectiver ; démêlés.

  • Dégagez la problématique, redites-la avec vos propres mots.

    Attention : On ne vous demande pas de discuter une affirmation : il ne s'agit pas de se demander si la confrontation est ou non un des éléments primordiaux du théâtre (c'est un postulat accepté d'avance), mais de se demander pourquoi le conflit est essentiel au théâtre.

  • La problématique est donc :

    « Pourquoi / pour quelles raisons (et éventuellement par quels moyens ?) le conflit entre les personnages est-il un des éléments les plus importants d'une pièce de théâtre, rend-il la pièce plus efficace ? »

Chercher des idées

  • Quels types de conflits / leurs intérêts

    • Commencez par faire la liste des pièces que vous ­connaissez bien.

    • Identifiez pour chacune : qui s'oppose à qui (ou à quoi) ? à quel sujet ?

      Cherchez ce qui différencie ces conflits :

      • les forces en présence : types de personnages ? relations entre les deux personnages ? issue du conflit ?

      • contexte du conflit : famille, société, politique… ;

      • enjeu du conflit : amour, argent, pouvoir, bonheur…

Groupez les pièces selon la ressemblance des conflits.

Cherchez, pour chaque type de conflit, l'intérêt qu'il peut présenter.

  • Réfléchissez aussi aux moyens de la représentation pour donner à ces conflits toute leur efficacité.

    • Récapitulez les différents éléments d'une pièce, notamment de la représentation (décor, costumes, objets, espace, jeu des acteurs…).

    • Indiquez les moyens dont disposent auteur, metteur en scène, acteurs… Faites référence à des mises en scène que vous avez vues.

  • Le sujet ne limite pas le champ de vos exemples : vous pouvez les chercher dans toutes sortes de pièces de théâtre.

    Vous pourrez donc montrer que les scènes de conflit sont aussi efficaces dans la comédie que dans la tragédie, mais qu'elles n'ont pas les mêmes buts dans chacune de ces sortes de pièces (résolution heureuse dans la comédie, intensification du conflit dans la tragédie).

Réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Nous vous proposons un plan détaillé. Vous pouvez vous exercer à rédiger quelques parties du devoir.

Introduction (rédigée)

Curieusement, dans le théâtre grec, le mot qui désignait l'action d'une pièce – « agôn » – signifiait aussi le « jeu », le « concours », la « lutte », le « combat » ; ce terme marquait déjà clairement que le conflit, ainsi que sa concrétisation – l'affrontement – sont primordiaux au théâtre. Pascal, au xviie siècle, va dans le même sens quand il affirme : « Les scènes contentes » (c'est-à-dire les scènes où les personnages sont en harmonie) « ne valent rien ».

  • Le texte théâtral exploite une gamme de conflits et d'affrontements très large par la diversité des forces en présence, des enjeux, des champs d'action ou des issues. Ces antagonismes donnent toute leur mesure à la représentation : les moyens dramaturgiques, les ressources de la mise en scène, techniques et scénographiques permettent de rendre ce type de situation concrètement visible, audible « sur scène », et par là plus efficace que dans les autres genres littéraires, comme le roman.

  • Pourquoi le conflit entre les personnages, aussi bien dans la comédie que dans la tragédie, est-il un élément essentiel, voire même primordial ? Il peut présenter une efficacité dramatique et donner de l'intensité à l'action ; il peut aussi éclairer la psychologie des personnages ; il peut enfin permettre à l'auteur d'éclairer diverses visions du monde.

I. Le potentiel dramatique du conflit : le conflit comme ressort de l'action / intrigue

Le conflit est primordial au théâtre parce que…

1. … il peut exposer et éclairer une situation, un problème

  • Il fournit l'occasion d'exposer clairement un problème.

    Exemple : Ferrante soulève le problème du mariage politique entre Pedro et l'Infante (La Reine morte) ; autres exemples hors corpus : Silvia et Lisette débattent du mariage dans la première scène de Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux ; la première scène du Mariage de Figaro met en place la rivalité amoureuse du Comte et de Figaro ; dans la première scène des Femmes savantes, deux sœurs posent le problème de l'éducation et du rôle des femmes ; Tirésias et Œdipe s'opposent violemment dans le premier épisode d'Œdipe Roi (tragédie).

    À travers ces conflits, l'auteur expose au lecteur ou au spectateur les raisons de l'opposition entre les personnages et précise la nature de leur relation (La Reine morte) ou l'enjeu de l'action (L'Avare).

  • D'où la fréquence des conflits dans les scènes d'exposition au théâtre.

2. … il peut mettre en évidence un rapport de forces

Le conflit permet de faire comprendre et d'expliciter, d'éclairer les rapports de forces entre les divers personnages.

Exemples : supériorité morale et autorité de Ferrante sur Pedro ; égalité entre Van Buck (qui a l'argent) et Valentin (qui se permet l'ironie) et, somme toute, complicité implicite (Il ne faut jurer de rien) ; complicité entre Cléante et Élise, mais aussi crainte face à leur père (L'Avare) ; autres exemples hors corpus : complicité d'Almaviva et de Figaro dans la scène 2 de l'acte I du Barbier de Séville (comédie), mais supériorité tantôt du Comte, tantôt de Figaro dans diverses scènes du Mariage de Figaro de Beaumarchais ; emprise provisoire d'Agrippine sur Néron au début de l'acte IV de Britannicus (tragédie).

3. … il peut faire progresser l'action, il « met de l'action »

  • Le conflit permet aussi des révélations qui font progresser l'action.

    Exemple : Cléante confronté à son père Harpagon qui lui révèle qu'il se destine à lui-même celle que le jeune homme aime ; celui-ci comprend la rivalité et la « guerre » est déclarée ; l'action prend un nouveau tour.

    Le conflit porte à leur comble d'intensité les enjeux de la pièce.

  • Il « met de l'action », met de la vivacité. Fonction particulièrement évidente à la représentation, où le conflit peut se traduire par :

    • des injures (Le Médecin malgré lui de Molière) ;

    • des mouvements ou des coups (Les Fourberies de Scapin de Molière) : cela « bouge » sur scène et crée de l'animation ;

    • des joutes oratoires : défi entre Don Diègue et Don Gormas dans Le Cid de Corneille ; confrontation entre Bartholo et Figaro dans Le Barbier de Séville de Beaumarchais (acte II, scène 5)…

4. … il est l'occasion de faire jaillir la vérité, de baisser les masques

Exemples : dans la fin du Mariage de Figaro, le conflit entre Figaro et le Comte permet de dévoiler les supercheries, les tromperies, les hypocrisies… La tombée des masques dans le théâtre de Marivaux.

5. … il laisse présager sa résolution future ou la fin d'un malentendu

Le conflit porte en lui la possibilité de sa résolution et le retour à la paix : dans la comédie, mais aussi dans le drame, le conflit laisse attendre conciliation et réconciliation.

Exemples : L'Île aux esclaves, scène 9 : Arlequin, le valet, et Iphicrate, le maître, se réconcilient et le conflit entre maître et valet est heureusement résolu ; scènes de reconnaissance chez Molière ou Beaumarchais qui sont l'issue (heureuse) du conflit.

Dans tous les cas de figure, il crée la tension et permet l'alternance tension / détente, gage de l'efficacité dramatique d'une pièce.

II. L'importance du conflit pour éclairer la psychologie des personnages, jouer avec les émotions du spectateur et créer le registre de la pièce

1. Le conflit éclaire les personnages et crée l'émotion

  • Le conflit favorise l'expression des sentiments et éclaire la psychologie des personnages ; c'est un « ressort » psychologique.

  • D'où l'importance du confident dans la tragédie, du valet ou de la servante dans la comédie : par ses objections, ses questions, il / elle suscite la confidence et l'expression des sentiments.

    Exemples : Phèdre et Œnone dans Phèdre.

  • Lorsqu'il y a conflit, émotions et sentiments n'en sont que plus fortement mis en évidence.

    Exemples : le cas du conflit amoureux, le potentiel dramatique du « couple » de personnages (exemple rédigé).

Le conflit amoureux permet au dramaturge d'explorer toute la gamme des sentiments et toutes les facettes du comportement humain : de la jalousie à l'explosion de colère, de la duplicité à la noirceur (Néron dans Britannicus), de la ruse à l'euphorie de la victoire… Dans Le Misanthrope de Molière, Alceste, pourtant amoureux de Célimène, se dresse contre elle et sa jalousie le pousse à la quereller ; au cours de ces « scènes » (au sens sentimental du terme), Célimène parvient à maîtriser Alceste en le réduisant à l'obéissance. Cette lutte d'influence va d'une tension extrême à un apaisement final et fait passer le spectateur par diverses émotions totalement opposées.

Le conflit amoureux peut aussi prendre la forme de la rivalité et dresser l'un contre l'autre deux prétendants à un même « objet » de leur amour. Beaumarchais construit son Mariage de Figaro sur ce schéma : le Comte Almaviva a des visées sur Suzanne, promise – elle doit se marier quand le rideau s'ouvre – à Figaro obligé de défendre sa fiancée contre celui qui avait juré de la lui donner : « Non, Monsieur le Comte, vous ne l'aurez pas ! »

Ce type de rivalité sert de ressort tant à la comédie qu'à la tragédie.

2. Le conflit donne à la pièce son registre

Le conflit donne son registre à la pièce ou du moins peut l'intensifier.

  • Le potentiel comique de la confrontation

    Le conflit engendre diverses sortes de comique : comique de contraste de deux personnages en opposition ; effets de symétrie entre deux personnages (L'Avare : scène où Élise et son père Harpagon se font des courbettes : acte I, scène 4).

  • Le potentiel pathétique du conflit

    • Le conflit peut mettre en évidence la situation pathétique d'un des personnages.

      Exemple : dans La Reine morte, l'entretien conflictuel entre Ferrante et son fils suscite le pathétique (voir question 2) ; autres exemples hors corpus : dans Britannicus, l'empereur Néron, menaçant, force Junie à confronter son amant Britannicus et à feindre la froideur (Néron les épie, caché), sous peine de causer la mort de son amant  torture morale de Junie.

    • Le conflit est aussi parfois intérieur : il est alors encore plus pathétique et donc efficace sur scène.

      Exemples : dans Le Cid, Rodrigue est déchiré par un conflit intérieur entre des valeurs et des aspirations contradictoires : l'amour et la gloire (dilemme cornélien) ; il exprime ce conflit dans ses stances ; voir aussi le héros romantique (Hernani ou Ruy Blas de Hugo).

  • Tous ces conflits sont aussi mis en relief par le fait que l'œuvre théâtrale est relativement courte – par comparaison avec le roman –, donc plus condensée : l'intensité du conflit n'en prend que plus de force.

III. Le conflit permet de concrétiser et d'éclairer des idées, de faire passer un message

1. Le conflit social et politique : le jeu des contrastes comme ressort

Le personnage est souvent confronté sur scène à ceux qui le briment…

  • … socialement : le conflit de classe : conflits qui prennent une valeur sociale ; le personnage devient alors un « représentant » de son rang et transmet des idées.

    Exemple : Le Mariage de Figaro : la confrontation s'élargit  conflit de classe : c'est à « Monsieur le Comte », au « grand seigneur » que Figaro s'adresse, mais aussi, à travers lui, à ces puissants qui ne se sont donné que « la peine de naître et rien de plus ».

    Ce sont les valets contre les maîtres qui dynamisent l'intrigue dramatique.

    Exemples : depuis la comédie antique ou les farces de Molière jusqu'aux compagnons d'Arlequin – les ex-esclaves – contre ceux d'Iphicrate – les ex-maîtres –, en passant par les nombreuses combinaisons maîtres-valets dans les comédies de Marivaux. Voir le théâtre de contestation du xviiie siècle et le théâtre contemporain (Les Bonnes de Jean Genet).

    Ces confrontations portent sous les yeux de tous le
    débat d'idées et invitent à la réflexion sur les inégalités de la société.

  • … politiquement : seul contre le pouvoir ; l'inégalité des forces, un jeu sur le déséquilibre

    Du conflit social au débat politique il n'y a qu'un pas. Voir les grandes tragédies de l'Antiquité (mythes).

    Exemple : l'Antigone de Sophocle se dresse seule et soutient les valeurs familiales – le devoir fraternel – et la piété à l'égard des dieux contre Créon qui incarne l'exigence politique. Deux fois le conflit se concrétise dans une confrontation sur scène entre Antigone et le représentant de l'ordre social.

2. Le potentiel tragique du conflit : l'homme confronté à la fatalité incarnée

  • Parfois, l'un des personnages – notamment de tragédie ou de drame – est l'incarnation de la fatalité, force supérieure contre laquelle se (dé)bat le héros, en conflit avec elle.

    Exemple : l'adversaire fondamental de Dom Juan est le « Ciel » contre lequel il ne pourra rien, adversaire qui prend la forme du Pauvre (III, 1), du Commandeur ou du spectre.

  • Intérêt de ce type de conflit : donner une traduction visible des grands problèmes existentiels de l'homme, devenu au théâtre spectateur de sa propre destinée.

Conclusion

Au théâtre, le conflit – et éventuellement l'affrontement – entre les personnages sur scène sont primordiaux. Ce qui a fait dire à Eugène Ionesco : « Sans conflit, il n'y a pas de théâtre. »

Aussi utile dans la comédie que dans la tragédie, le conflit ne poursuit cependant pas les mêmes finalités : il peut mener à une résolution heureuse dans la comédie, il sert au contraire à porter à son maximum d'intensité le conflit dans la tragédie et à mettre en valeur toute sa portée.

Mais le conflit imaginé par l'auteur dramatique ne prend toute sa mesure que dans la représentation qui en démultiplie l'efficacité. Car « toutes les comédies (= pièces) ne sont faites que pour être jouées », comme le rappelle Molière… Et la représentation donne plus d'intensité à l'affrontement, le rend plus comique ou dramatique, parce qu'elle le concrétise et l'incarne : le spectateur l'appréhende directement, avec ses sens, il voit et il entend.