Pourquoi, selon vous, les romanciers mettent-ils volontiers en scène des relations familiales ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Dissertation | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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7

Antilles, Guyane • Juin 2016

Le personnage de roman • 14 points

Figures de mères

Dissertation

Pourquoi, selon vous, les romanciers mettent-ils volontiers en scène des relations familiales ?

Vous appuierez votre réflexion sur des exemples puisés dans les textes du corpus, dans les romans que vous avez étudiés ainsi que dans votre culture personnelle.

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Les clés du sujet

Comprendre le sujet

« les relations familiales » : le mot « famille » prend plusieurs sens. Partez de l’étymologie du mot, répertoriez ses divers sens et leur évolution (sens étroit, sens large).

Identifiez les diverses relations familiales : parents-enfants, grands-parents et petits-enfants, oncles, tantes, couple… Distinguez la famille par le sang de la famille par alliance.

Le présupposé du sujet est que la famille est intéressante pour le romancier et ses lecteurs.

« Pourquoi ? » : cherchez les raisons pour lesquelles les romanciers s’attachent aux relations familiales, l’intérêt qu’elles présentent pour eux – et pour les lecteurs.

Reformulez la problématique : Quels intérêts présente pour un romancier et son lecteur la peinture des relations familiales ?

Pour répondre, demandez-vous quelles sont les visées d’un romancier et ce qui suscite l’intérêt d’un lecteur (action, émotion, pouvoir d’identification, incitation à la réflexion…).

Chercher des idées

Les arguments

Cherchez en quoi le romancier peut tirer parti de la famille par rapport aux différentes composantes du roman : thèmes, personnages (identité, types de relations, sentiments), action, peinture d’une société ou d’un monde, portée morale…

La famille peut intéresser le lecteur : action mouvementée, possibilité d’identification, analyse du monde et lucidité sur soi…

Mesurez les conséquences de l’absence de famille sur les personnages.

Analysez l’évolution de la famille au fil des siècles dans le roman.

Pensez à comparer sur ce point le roman avec les autres genres, notamment le théâtre.

Les exemples

Répertoriez des romans sur la famille (surtout à partir du xixe siècle) : Le Père Goriot, de Balzac ; Le Rouge et le Noir, de Stendhal ; Madame Bovary, de Flaubert ; Thérèse Desqueyroux et La Fin de la nuit, de Mauriac ; Vipère au poing, d’Hervé Bazin ; Le Petit Chose, d’Alphonse Daudet…

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie. Dans ce corrigé vous devez illustrer chaque idée d’exemples personnels.

Introduction

[Amorce] « La famille, ça se porte sur le dos du matin au soir de la vie », écrit Alice Ferney dans Les Autres. Par sa présence comme par son absence, la famille est un élément primordial pour tout être humain. [Problématique] Quels profits les romanciers peuvent-ils tirer de la peinture du premier milieu qui entoure ses personnages : les parents, proches ou éloignés ? [Annonce du plan] [I] D’un point de vue littéraire, par la diversité des réalités qu’elle recouvre, la famille permet au romancier d’aborder des sujets très variés. [II] D’un point de vue dramatique, elle lui offre aussi de multiples occasions de nourrir l’intrigue de son roman et de la rendre plus intense. [III] Enfin, elle est aussi un milieu favorable à l’analyse du cœur humain et elle permet de mesurer l’évolution des personnages mais aussi de la société.

I. Un monde varié porteur de multiples sujets

1. Qu’est-ce qu’une famille ?

Polysémique, dérivé du latin famulus, « serviteur », le mot famille, chez les Romains, désigne à l’origine l’ensemble des serviteurs attachés à un citoyen, puis toutes les personnes qui vivent sous le même toit. Elle implique donc une relation sociale de pouvoir et une communauté de vie.

Le sens du mot comme ensemble des personnes d’un même sang, avec la notion de filiation, est plus tardif. La famille prend alors une dimension à la fois biologique et légale. Elle crée entre ses membres une obligation de solidarité matérielle et morale.

Les familles fournissent ainsi au romancier un large éventail de personnages : père, mère, beau-père et belle-mère, enfants (légitimes, illégitimes ou adoptés, enfant unique ou fratrie multiple, jumeaux…), conjoints, aïeux, morts ou vivants, de tous âges et de tous sexes.

2. La famille permet d’aborder une infinité de sujets

Le couple, base traditionnelle de la famille, implique l’amour, le dévouement, mais aussi la jalousie, le mensonge, la trahison et leurs diverses expressions [exemples].

Le tandem parents-enfants permet au romancier de traiter des problèmes du choc des générations et les thèmes de l’autorité et du pouvoir [exemples], de l’éducation [exemples], de l’argent et, en corollaire, de la reconnaissance ou de l’ingratitude des enfants (Le Père Goriot, de Balzac ; L’Enfant, de Vallès…). En revanche, le tandem grands-parents et petits-enfants consacre l’équation « perte de pouvoir égale gain en affection » (le grand-père dans En famille, d’Hector Malot ; Charlie et la chocolaterie, de Roald Dahl).

Les rapports dans la fratrie (entre frères et sœurs), qui se déclinent dans des positions très variées (aînés, cadets, benjamins), entraînent la connivence, la complicité, l’entraide (Un sac de billes, de Joffo), mais aussi la jalousie, la compétition pour gagner sa place au sein de la cellule familiale (Poil de carotte, de Jules Renard ; Vipère au poing, d’Hervé Bazin).

3. Une structure qui pose des questions morales

Comme la famille n’est pas une structure naturelle (les animaux n’en ont pas réellement), elle montre la lutte entre la liberté liée à l’état de nature et la coercition sociale. Les humains, nés libres, se trouvent comme enchaînés ; c’est le sens du « Familles, je vous hais » d’André Gide, dans Les Nourritures terrestres (1897).

Corollairement, dans cette « organisation », les forts peuvent abuser impunément (du moins jusqu’à nos jours) des faibles : cela pose le problème de la conscience morale (L’Enfant, de Vallès ; Le Bal, de Némirovski).

La famille met aussi en scène la compétition et souvent la guerre des sexes, qui pose un problème existentiel majeur (cas du mariage, exemples).

II. La famille, un milieu générateur de passions et d’action

1. « Familles, je vous ai ! »

Hervé Bazin transforme le « Familles, je vous hais ! de Gide en « Familles, je vous ai » (Ce que je crois). Un être humain – et, par conséquent, un personnage de roman – ne peut naître que dans une famille – biologique ou adoptive.

Le romancier, pour donner l’illusion de la réalité, doit donc insérer ses personnages dans ce groupe social élémentaire que tout lecteur connaît.

2. Génératrice de passions et de tensions

La famille est le plus souvent un monde clos que l’individu n’a pas choisi et dans lequel, du moins pour un temps de sa vie, il doit rester pour survivre.

Comme dans la tragédie, à l’intérieur de ce vase clos, les passions et les tensions s’exacerbent parce que souvent elles ne trouvent pas d’exutoire. Les titres métaphoriques des romans de Mauriac (Le Nœud de vipères) ou d’Hervé Bazin (Vipère au poing, qui se déroule dans un huis clos entre une mère cruelle, ses trois enfants maltraités et un père presque inexistant) rendent bien compte de ce phénomène. Paul Alexis, ami d’Émile Zola, définit la famille comme « la marmite où mijotent toutes les pourritures familiales et tous les relâchements de la morale ».

Les débats, les querelles et les malédictions familiales sont au centre de la tragédie grecque (les horreurs des Atrides, le parricide et l’inceste d’Œdipe, le désir incestueux de Phèdre pour son beau-fils) ; mais, dans le roman, la fatalité apparaît comme un effet de la vie familiale en tant que telle.

3. Génératrice d’action, puissant moteur pour l’intrigue

Ces passions viennent alimenter l’action. « La base des sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du pouvoir et de la loi » (Balzac, Le Médecin de campagne).

Si, avant l’essor du roman, la famille apparaissait dans des fictions (farce, drame, conte…), c’était presque toujours comme décor et non comme sujet en elle-même. Dans le roman, elle devient un thème indispensable.

Les divers événements qui s’inscrivent dans le milieu familial (mariage, naissance, crise d’adolescence, divorce, mort…) mais aussi le jeu complexe des sentiments et les conflits qu’ils suscitent multiplient les péripéties et permettent le croisement des fils de l’action. La capacité du roman à parcourir une durée assez étendue – parfois une vie entière – permet donc de « couvrir » des moments très variés d’une existence [exemples].

III. Un laboratoire d’analyse des cœurs et de l’évolution de l’être humain

1. Un milieu permettant de pénétrer le cœur humain

Avec la famille, le romancier dispose d’un milieu privilégié pour mettre en lumière la complexité de l’être humain. Les regards croisés des membres de la famille du personnage (un père, une mère, un frère…), qui vivent dans son intimité, l’éclairent aussi.

À l’inverse, les réactions du personnage face à son milieu familial, souvent traduites par le monologue intérieur [exemples] ou le roman à la première personne (L’Enfant, Sido), nous renseignent aussi sur lui et éclairent son comportement et son univers mental.

Remarque

Pour juger de l’intérêt d’un élément littéraire (thème, fait d’écriture…), il est bon d’analyser les conséquences de son absence dans une œuvre.

Paradoxalement, l’absence de famille, en créant le manque, génère aussi des passions et éclaire l’être humain (exemples : héros de Dickens, de Hugo ; Sans famille, de Malot). Quand elle vient à disparaître, la famille est une réserve de souvenirs qui colorent le paysage mental du personnage.

Enfin, la présence d’un narrateur qui « dirige » les fils de ce groupe viscéral et social, les focalisations auxquelles il a recours – notamment le point de vue interne – font du roman un genre privilégié pour sonder l’être humain.

2. Un milieu permettant d’éclairer l’évolution de l’être humain

À la différence du dramaturge qui « capte » son personnage dans un moment de crise, le romancier éclaire l’évolution de ses personnages dans la durée et rend compte de la société et du monde qui l’entourent. Or, la famille est la source de la formation d’un être et l’enfant est un produit familial avant d’être un produit social. C’est le lieu de la germination de l’être humain et de sa préparation à la vie en société. Le romancier met donc en scène la famille pour démonter, analyser, comprendre le développement ultérieur de son personnage et son évolution dans la vie (Le Rouge et le Noir, de Stendhal).

Déjà à la Renaissance, Rabelais considère la famille comme essentielle dans la construction de l’individu : il consacre une grande partie de Gargantua et de Pantagruel à l’enfance et à la famille de ses héros. Dans La Princesse de Clèves (1678), les préceptes de Mme de Clèves expliquent comment sa fille devient un « modèle de vertu » à la Cour. La plupart des romans d’apprentissage montrent l’influence de la famille sur le héros « en formation ».

Conseil

Dans la dissertation, pensez à adopter un point de vue chronologique d’histoire littéraire, à analyser l’évolution du genre dont vous parlez.

Au xixe siècle, les romanciers naturalistes prennent en compte l’importance de la famille dans l’analyse de la part d’inné et d’acquis chez l’être humain (Les Rougon Macquart, de Zola). La mise en scène de la famille permet de comparer la destinée et l’évolution différente de deux frères nés dans la même famille (Pierre et Jean, de Maupassant). Au xxe siècle, la psychanalyse conforte les romanciers dans cette voie.

3. Un milieu permettant d’éclairer la société et son évolution

Le champ d’investigation du romancier concerne aussi la société en général. Or, en mettant en scène des familles, il peut pointer les antagonismes entre divers milieux sociaux et leurs conséquences dans la destinée des hommes : la famille de Julien Sorel, modeste et besogneuse, côtoie celle, aristocratique et fière, de Mathilde de la Mole (Le Rouge et le Noir)…

Le romancier s’intéresse aussi à l’histoire de l’humanité, qui est affaire de familles, de lignées, de parentés. À travers les diverses figures de familles que propose la littérature romanesque, le lecteur perçoit comment cette cellule a évolué et a changé la donne sociale.

Les figures patriarcales des romans de Rabelais perdent de leur poids dans ceux des siècles suivants ; les liens au sein d’une même génération prennent de l’importance et dessinent une société aux rapports plus « horizontaux » que verticaux. Les romans les plus récents qui mettent en scène des couples homosexuels (Colette, Gide, Proust, Zola dans Nana) témoignent de l’évolution de la notion de couple, du changement des mœurs et des liens sociaux.

Conclusion

Réduite ou nombreuse, monoparentale ou recomposée, la famille est la cellule de base qui forge l’individu et tisse les liens sociaux. Elle présente pour le romancier de multiples intérêts : fertile en événements, elle satisfait le goût du lecteur pour une action mouvementée ; lieu des passions, elle éclaire les mouvements de l’âme de l’être humain ; creuset où se forme et se déforme la personnalité de chacun, elle en éclaire l’évolution et témoigne des changements sociétaux.