Pourquoi une œuvre de fiction est-elle efficace pour inciter à réfléchir sur l’homme et sur le monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L - 1re ES - 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL - 1re S | Thème(s) : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Inédit
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Dénoncer la guerre
 
 

Dénoncer la guerre • Dissertation

Question de l’homme

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Sujet inédit

la question de l’homme • 16 points

Dissertation

> Pourquoi une œuvre de fiction est-elle efficace pour inciter à réfléchir sur l’homme et sur le monde ? Vous vous appuierez sur des exemples tirés du corpus et sur des exemples tirés de vos lectures personnelles.

Comprendre le sujet

  • Les mots importants sont : « fiction », « réfléchir sur l’homme et sur le monde » : « fiction » renvoie aux apologues et à tout genre qui ­comporte une histoire fictive (roman, théâtre, poésie allégorique), ou encore à la bande dessinée et au cinéma ; « inciter à réfléchir » implique la notion d’idée, donc d’argumentation ; « l’homme et le monde » renvoie aux grands thèmes humains (voir « Chercher des idées »).
  • La thèse que vous devez soutenir est : « Le recours à la fiction en art est efficace pour transmettre des idées sur le monde. »
  • Vous n’avez pas à discuter cette thèse. « Pourquoi » suggère de chercher les raisons qui rendent la fiction efficace, donc d’analyser ses atouts et ses moyens pour argumenter.
  • Reformulez la problématique : « Pourquoi une argumentation qui repose sur une fiction est-elle efficace pour susciter la réflexion ? » ou : « Quels intérêts présentent les fictions littéraires pour entraîner l’adhésion du lecteur ? »
  • Implicitement, cela amène à comparer la fiction, argumentation indirecte, aux genres qui proposent une argumentation directe (l’essai, par exemple). Cela suggère : « Pourquoi les fictions (faits imaginaires, irréels) sont-elles un moyen plus efficace pour transmettre un message que les faits réels ou les argumentations directes ? »
  • Vous n’avez pas à préciser les limites de l’efficacité de la fiction pour « inciter à réfléchir », mais vous pouvez les évoquer rapidement (ouverture en fin de devoir).

Chercher des idées

  • Pour trouver des idées et construire le plan, répertoriez les éléments d’une fiction : personnages, péripéties, éventuellement merveilleux…
  • Puis, prenez plusieurs points de vue : celui du créateur (la fiction donne plus de liberté à l’auteur, elle permet d’intéresser en divertissant, donc de s’adresser à un lectorat plus large) ; celui du lecteur (la fiction intéresse par sa vivacité, mais l’implicite oblige à interpréter son sens).
  • Répertoriez les grands thèmes de la littérature argumentative : s’interroger sur l’homme, c’est prendre en compte ses divers aspects en tant qu’individu (physique, sensibilité, esprit, conscience) mais aussi en tant que membre d’un groupe social (famille, milieu et mœurs, travail, nation…), et aborder les questions d’ordre social, politique, scientifique, éthique, religieux (valeurs qui doivent guider la vie : bonheur, pouvoir, liberté…).
  • Exemples. Récapitulez les apologues que vous connaissez : fables de La Fontaine ; contes, notamment contes philosophiques de Voltaire ; romans/apologues (Le Petit Prince de Saint-Exupéry, L’Alchimiste de Coelho) ; utopies (l’abbaye de Thélème dans Gargantua, Les Voyages de Gulliver de Swift…).
  • Pensez aussi à d’autres genres de la fiction : pièces de théâtre à teneur argumentative (Beaumarchais, Le Mariage de Figaro ; Marivaux, L’Île des esclaves, La Colonie ; Anouilh, Antigone ; Ionesco : Rhinocéros) ; romans : Hugo, Les Misérables ; Zola, Germinal ; Camus, La Peste
  • Au moment de rédiger, pour éviter de répéter le mot « fiction » et aussi pour trouver des idées, faites-vous une réserve de mots renvoyant à son champ lexical : imaginaire, imagination, imaginer ; fable ; inventer, invention ; irréel, irréalité ; mensonge, mensonger ; mythe ; légende ; fantaisie, fantaisiste ; illusion ; conte…

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Les genres de l’argumentation : voir mémento des notions.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Pour éduquer les enfants, on recourt à la fiction, à des histoires peuplées de personnages inventés, à des apologues, souvent destinés à forger leur vision de la vie ou à les édifier. Les adultes oublient un peu ce goût du récit, considéré comme moins sérieux que les autres formes d’argumentation, mais le retrouve et le satisfait par le théâtre, le cinéma ou le roman.

[Problématique] Pourquoi la fiction est-elle efficace pour transmettre une vision de l’homme et du monde ? Pour emporter l’adhésion de son auditoire, quels atouts présente-t-elle ?

[Annonce du plan] Une grande liberté pour le créateur. Le plaisir de la fiction pour le lecteur. Une façon originale d’instruire, de faire passer sa vision de l’homme et du monde.

I. Une grande liberté pour le créateur

1. La variété des genres de la fiction pour argumenter

  • Les genres de la fiction sont très variés : l’apologue (fables au xviie siècle, contes philosophiques au xviiie siècle), à travers une histoire merveilleuse et mouvementée, délivre un message. Pour Hugo, « le théâtre est une tribune » (Giraudoux, dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, plaide pour la paix avant que n’éclate la Deuxième Guerre mondiale). Certains romans ont une portée sociale (Germinal de Zola).
  • Le recours à une histoire permet de varier les types de personnages : les bons et les méchants s’opposent (Jean Valjean et Javert dans Les Misérables), l’auteur peut choisir des personnages proches de la réalité ou fantaisistes (comme les animaux dans les fables).
  • L’auteur d’une histoire peut aussi varier les registres : dans le corpus, le dessin de Plantu est humoristique ; le discours d’Hector a des accents lyriques, épiques et par endroits pathétiques (cf. sujet 34).

2. La marge de liberté pour mieux persuader

  • L’auteur peut composer son histoire et ses personnages selon ses visées pour mieux diriger la réflexion du lecteur.
  • Il peut adapter situations, événements et personnages pour les mettre au service de la dénonciation ou du plaidoyer, pour apitoyer (pathétique : Fantine dans Les Misérables) ou pour mieux dénoncer (Javert dans Les Misérables), ou encore pour faire rire (comique, ironie).
  • L’auteur peut simplifier et grossir pour rendre sa démontration plus évidente : l’avarice d’Harpagon dans L’Avare est considérablement grossie par rapport à la réalité ; Candide n’a pas de réelle profondeur psychologique et sa naïveté permet à Voltaire de révéler les ravages de la philosophie optimiste.

3. La reconstitution d’une époque et l’illusion du réel

  • La création de personnages fictifs permet d’élargir le champ de l’argumentation à tous les groupes d’une époque. Ainsi Beaumarchais peut-il, dans Le Mariage de Figaro, critiquer plusieurs types de la société du xviiie siècle : les aristocrates et les séducteurs à travers le comte Almaviva, les gens de justice à travers Brid’oison, mais aussi prendre la défense des opprimés (les femmes à travers Marceline, les valets à travers Figaro) : toute la société de l’époque est réunie sur le plateau dans la scène 15 de l’acte III pour dénoncer les privilèges et défendre les faibles.
  • La fiction semble parfois plus vraie que le réel. Le traitement de l’intrigue et des personnages, le style de l’écrivain laissent à croire qu’il s’agit d’histoires vraies (romanciers réalistes et naturalistes). Balzac, pour « faire concurrence à l’état civil », donne à ses personnages (fictifs) de La Comédie humaine un nom et un prénom, une origine, un passé, un physique très précis, une situation sociale qui font que le lecteur y croit.
  • Les personnages mythiques, parce qu’ils incarnent un aspect universel de l’être humain et renaissent au fil du temps, acquièrent une consistance telle qu’ils semblent réels (l’Antigone de Sophocle au ve siècle avant J.-C. et l’Antigone d’Anouilh au xxe siècle ; Dom Juan) et prennent plus de force persuasive.

II. Le plaisir de la fiction pour le lecteur

1. Le goût pour les histoires

  • L’œuvre de fiction satisfait le goût pour les histoires. Le lecteur s’intéresse aux personnages, aux rebondissements de l’action, il se laisse prendre par le plaisir du « divertissement » de la lecture ou du spectacle : Candide sillonne le monde et le lecteur se demande comment vont se terminer ses pérégrinations ; le spectateur soutient Figaro dans sa lutte contre les injustices du Comte… [exemples personnels]. La Fontaine lui-même confesse dans « Le Pouvoir des fables » (VIII, 4) : « Si Peau d’Âne m’était conté,/ J’y prendrais un plaisir extrême ».
  • La fiction permet l’évasion dans d’autres mondes : les utopies, description d’un monde idéal servant de repoussoir à la société que l’écrivain critique, comme Utopia de Thomas More, l’abbaye de Thélème dans Gargantua, les Voyages de Gulliver de Swift, les contes et la science-fiction, attirent le lecteur en le transportant dans un monde merveilleux.
  • Le charme de la fiction tient aussi à une façon poétique de présenter le monde à travers certaines situations et certains personnages : Giraudoux introduit dans Électre le personnage fantaisiste du Jardinier, qui se situe entre fiction et réalité et transmet de façon poétique la leçon d’humanité qu’il veut donner au spectateur. Panturle, dans Regain de Giono, est un personnage plein de poésie qui exprime l’amour de Giono pour la nature.

2. La force d’identification

  • La fiction entraîne la sympathie (au sens propre) ou l’identification avec le(s) personnage(s) : le lecteur s’attache aux personnages et vibre avec émotion au gré de leurs aventures [exemples du corpus]. Les spectateurs pleurent au théâtre ou au cinéma [exemples personnels].
  • Quand le lecteur s’identifie à un personnage, il adhère à sa conception du monde, il subit inconsciemment son influence [exemples personnels]. L’identification à un monde fictif peut être si forte qu’elle investit complètement le lecteur : à force de lire des romans de chevalerie, Don Quichotte croit être un chevalier et perd la raison ; Emma Bovary croit pouvoir vivre comme une héroïne romanesque (Madame Bovary, I, 6).
  • Tout cela est plus propre à persuader qu’à convaincre : le récit fictif est efficace car il s’adresse à l’imagination et à l’affectivité.

III. Une façon originale de faire passer un message

La comparaison avec l’argumentation directe met en relief la spécificité de la fiction pour faire passer un message sur l’homme et le monde.

1. Un message perçu concrètement : des idées incarnées

  • La fiction donne corps à des abstractions en les incarnant. Les idées « en action » (allégories animales de La Fontaine ; Étienne Lantier, symbole de la révolution dans Germinal) sont perçues concrètement, rendant le message plus facile à comprendre et à mémoriser. Au théâtre, la fiction s’impose avec d’autant plus de force que le personnage est vu et entendu : l’illusion théâtrale joue par le biais des sensations.
  • Dans le cas de personnages non humains, le lecteur est « piégé » par la fiction. Dans les apologues (fables par exemple), le recours à des personnages allégoriques (animaux, végétaux…) facilite le passage à la critique, que le lecteur admet aisément contre un personnage différent de lui, présenté comme fictif. Le récit fini, la transposition dans le monde humain lui est imposée (le Lion représente le roi).

2. Le lecteur sollicité

Cela met le lecteur dans de bonnes dispositions pour recevoir le message.

  • La fiction propose une démarche inductive. Le cheminement de la réflexion va de l’exemple à la généralisation, du concret à l’abstrait. L’auteur joue ainsi de la force et de la vertu de l’exemple. La fiction parle à l’imagination avant de parler à l’esprit. Le lecteur se laisse entraîner par l’histoire et… surprendre par la logique du raisonnement inductif.
  • La fiction exige aussi un lecteur actif : celui-ci doit réfléchir pour interpréter le récit et transposer le message qu’il délivre, en trouver les implications dans notre monde. Ainsi, la dernière phrase de Candide : « Il faut cultiver notre jardin », directement liée à la fiction et au parcours du héros, doit être interprétée : elle comporte toute la philosophie du bonheur de Voltaire. Le lecteur trouve à cet exercice intellectuel le même plaisir que dans les devinettes.

Conclusion

Les œuvres de fiction qui transportent dans l’imaginaire touchent un large public, de tous âges, et peuvent permettre de mieux comprendre le monde en remplissant une double mission : « plaire et instruire ». Cependant, l’argumentation à travers la fiction a des limites : elle ne doit être ni trop simple ni artificielle ; elle doit éviter que la séduction du récit ne fasse passer le message à l’arrière-plan ou ne l’occulte, ou qu’elle ne banalise des situations tragiques ; enfin, elle doit s’adapter au public qu’elle vise.