Pourquoi vouloir se connaître ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle S - Tle ES | Thème(s) : La conscience
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : Guadeloupe - Guyane - Martinique

Pourquoi vouloir se connaître ?


     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Pourquoi

Le terme peut marquer un questionnement sur l'utilité d'une chose (dans quel but ? À quoi est-ce utile ?), présupposant que cette chose est un moyen en vue d'une fin qui lui est extérieure. On attend alors une réponse sous la forme « afin de... ». Mais « pourquoi » peut aussi appeler la recherche de cause ou de raison. On attend alors une réponse sous la forme « parce que... ». Enfin « pourquoi » peut indiquer que l'on cherche le sens de quelque chose.

Vouloir

Le verbe désigne soit l'action de désirer quelque chose que l'on n'a pas, soit l'exercice de la volonté, faculté rationnelle.

Le verbe désigne le fait de porter un savoir objectif, nécessaire et universel sur soi-même, le fait d'avoir une représentation claire et juste de ce qu'on est.

Dégager la problématique du sujet et construire un plan

La problématique

  • A priori personne d'autre que soi-même n'est le mieux placé pour se connaître, puisqu'il n'y a que soi pour accéder à sa propre pensée. Pourtant, on est toujours curieux de savoir ce que les autres pensent de soi, et on est souvent surpris du jugement d'autrui. Mais pourquoi vouloir se connaître ? Est-on ce que l'on décide d'être et l'on se connaît déjà, ou bien y a-t-il quelque chose qui échappe à la ­conscience et à la connaissance de soi, et alors comment y accéder ?

  • Faire du sujet un objet de connaissance, n'est-il pas contradictoire ? Le sujet, lui-même en devenir, n'est-il pas par définition insaisissable ? Le problème porte donc sur la possibilité de se connaître mais aussi sur cette volonté qui peut se heurter, au sein même du sujet, à une résistance.

Le plan

  • Il s'agit dans un premier temps d'analyser dans quelle mesure la connaissance de soi est constitutive du sujet.

  • On verra ensuite que le sujet lui-même résiste à toute forme d'objectivation.

  • Enfin, dans une troisième partie, on analysera alors la possibilité d'une connaissance de soi non pas sous la forme d'une explication, mais d'une recherche de sens, d'une interprétation infinie.

Éviter les erreurs

  • Il ne suffit pas de lister les raisons de vouloir se connaître, il faut d'abord étudier deux présupposés du sujet : on peut se connaître, et on veut se connaître.

  • Ce sujet a des enjeux psychologiques évidents mais il ne faut pas perdre de vue que c'est une question anthropologique qui peut ramener à la dimension morale de l'homme.

  • Enfin, ce sujet exige aussi que l'on ait analysé ce qu'est une connaissance, et a donc également des enjeux épistémologiques.

Corrigé

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Introduction

Personne ne semble mieux placé que soi-même pour se connaître, pourtant par des expériences, le regard d'autrui ou le récit de ses origines, on cherche toujours à saisir une partie de soi qui pourrait échapper. Dans le film Baisers volés de Truffaut, le patron d'un magasin va jusqu'à embaucher un détective pour savoir ce que son personnel et sa famille pensent de lui.

Mais peut-on établir un savoir sur quelqu'un ? L'être humain, soumis au devenir, n'est-il pas en perpétuel changement ? Pourquoi vouloir alors se connaître ? Est-ce une tentative vaine ou est-il possible de saisir sa personne dans son unité, c'est-à-dire ce qui fonde son identité ?

Une connaissance doit répondre à des exigences d'objectivité, c'est-à-dire de nécessité et d'universalité. Or le propre d'un sujet n'est-il pas d'échapper par sa liberté à toute objectivation ? Et si la connaissance de soi est possible, même partiellement, vouloir se connaître n'est-ce pas se condamner à faire l'épreuve de sa misère et de sa faiblesse ? Veut-on vraiment toujours se connaître ?

Il s'agit de comprendre d'abord en quoi la connaissance de soi est constitutive du sujet. Nous verrons que cette entreprise se heurte à l'impossibilité du sujet à se laisser objectiver. Il faudra alors redéfinir l'entreprise non pas de connaissance mais d'interprétation infinie du sujet qui est à la base de son évolution.

1. La connaissance de soi est constitutive du sujet

A. L'idéal socratique du « Connais-toi toi-même »

L'inauguration de la philosophie par Socrate est marquée par une rupture avec l'explication mythologique du réel et par une volonté de comprendre le monde rationnellement. Or, pour chercher à connaître quelque chose, il faut d'abord avoir conscience de son ignorance, donc savoir quelque chose de soi. Ainsi Socrate aurait fait sa maxime de l'injonction située sur le fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même ».

Cette maxime désigne en réalité la mise en demeure de rester à sa place par rapport aux dieux grecs. Il s'agissait pour les hommes de ne pas vouloir dépasser leurs limites d'humains. La connaissance de soi ici est donc une condition de la sagesse. Or, la sagesse désigne à la fois une connaissance, un savoir théorique - dans le sens où l'âme de l'homme se serait tournée vers des réalités intelligibles pour accéder à la vérité des essences -, et à la fois une pratique juste et morale qui s'appuie sur cette connaissance même de ce qu'est le Bien.

Ainsi, la connaissance de soi serait la connaissance de sa condition humaine. L'homme est un être dont l'âme peut se perdre dans un corps, mais qui peut aussi retrouver sa vraie nature, lorsqu'elle se concentre sur elle-même, dans la mesure où l'essence même de l'âme est l'intelligible. Pour Socrate, l'homme doit prendre soin de son âme, pour connaître l'Idée du Bien et donc de la Justice. À la connaissance théorique de soi est subordonnée la sagesse théorique et pratique.

B. La connaissance de soi à travers l'engagement dans le monde

Pourtant il ne suffit pas de se tourner sur sa propre âme pour se connaître. Savoir que l'on est d'abord une substance pensante, tel que le découvre Descartes au terme de ses Méditations métaphysiques, renseigne sur ce « que » l'on est, mais non pas encore sur « qui » l'on est. Le moi empirique semble constitué par son histoire, son inscription dans le temps et donc sa manière d'exister, son rapport au monde.

En ce sens il y a, dit Hegel dans Esthétique, deux manières de prendre conscience de soi. La première, théorique, consiste à faire son introspection, l'analyse solitaire de ses états d'âmes. La seconde manière est pratique. Elle semble moins artificielle car elle tient compte d'une donnée importante : l'homme est nécessairement engagé dans le monde et toute conscience de soi passe nécessairement par son mode d'être inscrit dans la réalité. L'homme éprouve dès l'enfance le besoin de transformer le monde, pour y laisser une marque qu'il peut contempler et qui lui permet de prendre ainsi conscience de lui-même. L'homme ne veut pas rester tel que la nature l'a fait et ce besoin de s'éprouver à travers son œuvre trouve sa réalisation la plus aboutie dans le travail artistique.

Ainsi, la connaissance de soi est d'abord constitutive de l'identité humaine, dans la mesure où l'homme se distingue des dieux mais aussi des animaux, car en tant qu'être de culture, il peut transformer le monde par la conscience qu'il a de lui-même. Celle-ci est donc constitutive du sujet en tant que pouvoir de déterminer (sujet de la connaissance) et pouvoir de s'autodéterminer (sujet de l'action ou sujet moral). Comment ­comprendre alors qu'il y ait des travaux aliénants, qui nous font demeurer étrangers à nous-mêmes au lieu de nous permettre de mieux nous connaître ?

2. Cependant le sujet ne se laisse pas objectiver comme n'importe quel objet de connaissance

A. Le moi est insaisissable

Il convient de distinguer la conscience de soi de la connaissance de soi. Savoir « que » l'on est, ne signifie pas encore que l'on sait « ce que » l'on est. Se connaître, c'est connaître son identité. Celle-ci désigne ce qui marque le caractère unique et distinct des autres êtres, mais aussi ce qui reste identique en l'homme malgré les changements du temps, ou encore ce qui fait l'unité des caractéristiques de l'homme malgré ses contradictions.

Or, pour ces raisons, le moi est insaisissable selon Pascal. Il argumente sa thèse dans les Pensées en prenant l'exemple de l'expérience amoureuse. En effet, si l'on aime quelqu'un c'est uniquement pour ses qualités, physiques ou morales, car le jour où ses qualités disparaissent, l'amour s'étiole également. L'autre n'est jamais saisi dans sa totalité mais seulement à travers certaines de ses caractéristiques. Il n'y aurait pas d'identité fixe saisissable par une conscience. Mais même si l'on n'accède qu'à une connaissance partielle de soi, est-elle toujours souhaitable ?

B. La possibilité de se mentir à soi-même

La tragédie d'Œdipe qui épouse sa mère et tue son père sans savoir à qui il avait affaire, culmine dans la prise de conscience de son acte, lui révélant ainsi qui il est à travers la conscience de ses origines. La vérité est si insupportable qu'il s'en crève les yeux. Toute vérité n'est pas bonne à dire, mais une fois qu'on la connaît, on ne peut revenir à un état d'ignorance.

On peut donc préférer ne pas se connaître pour ne pas reconnaître sa misère et ses faiblesses et donc s'exposer à une humiliation. En ce sens la morale kantienne, par exemple, est difficile à tenir car elle ne laisse prise à aucune bonne conscience morale. La moralité du sujet ne peut être exemplifiée : si elle dépend non pas du résultat de l'action mais de l'intention qui y préside, cette intention n'est jamais transparente. On ne peut jamais savoir si ses propres intentions sont désintéressées (­condition pour qu'une action soit morale selon Kant). On n'est pas à l'abri d'une action morale faite dans le but de se faire bien voir, de flatter sa bonne conscience ou d'une peur d'une quelconque sanction.

Il est même possible de se mentir à soi-même, pratiquant ce que Sartre appelle la « mauvaise foi ». Il s'agit d'une attitude où le sujet préfère se masquer ses motifs d'actions, se tromper et violer ainsi ses responsabilités, plutôt que d'affronter l'angoisse qu'elles peuvent susciter. En ce sens, vouloir se connaître serait faire preuve d'une lucidité bien inconfortable qui ne semble pas se justifier auprès de celui qui est dénué de morale.

Ainsi, pourquoi vouloir se connaître si, d'une part, une connaissance exacte de soi semble vaine, et d'autre part, la connaissance de soi semble destructrice ? Mais préférer s'ignorer n'est-ce pas simplement accepter sa misère et même l'encourager ? Vouloir se connaître, même si ce n'est qu'un idéal, ne répond-il pas à une exigence d'évolution personnelle ?

3. La connaissance de soi est un idéal de recherche pour un sujet en construction

A. Il n'y a pas de nature humaine

Si la connaissance de soi semble vaine, c'est que l'homme lui-même est en perpétuelle évolution. Selon Sartre « en l'homme, l'existence précède l'essence », ce qui signifie que le sujet, à la différence d'un objet, a toujours la possibilité de devenir autre. À chaque instant, l'homme existe et peut rester tel ou changer. Il est libre, et même paradoxalement « condamné à être libre » parce que cette liberté le renvoie à ses responsabilités angoissantes.

Saisir son « moi » avec toutes ses particularités individuelles, implique de cerner le « moi » empirique comme un objet indentifiable. Or, le propre d'un sujet n'est-ce pas d'être libre de s'autodéterminer, et donc d'échapper à une définition ? L'homme n'est pas un objet, il n'y a pas de nature humaine. La seule définition que l'on pourrait lui attribuer, c'est éventuellement d'être celui qui, à chaque instant, se redéfinit. Condamné à une infinie redéfinition, que peut bien vouloir signifier pour un homme « se connaître » ?

B. Vouloir se connaître c'est donner un sens à sa vie, éviter d'être malade et se placer dans des conditions d'une éthique retrouvée

Dès lors « se connaître » se présente davantage comme un idéal que comme une réalité. Le sujet ne se laissant pas objectiver, la connaissance de soi ne peut être du même ordre qu'une connaissance scientifique, expliquant un objet extérieur. Sujet et objet de la connaissance se confondent, et vouloir donner une explication de soi par soi, comme dans une science de la nature, c'est prendre le risque de manquer son but en étant subjectif. La méthode ne peut donc être explicative, mais seulement interprétative. La connaissance de soi se fait alors de manière rétrospective. Elle constitue une entreprise qui cherche, non pas à expliquer en donnant une définition unilatérale du sujet sur lui-même, mais à interpréter, à ­comprendre ou à donner du sens au sujet.

Pour se faire, il faut d'abord reconnaître qu'il existe une part d'inconnu dans le sujet. Ainsi Freud affirme l'existence d'un inconscient psychique qui échappe à l'analyse volontaire d'une conscience déchiffreuse. Seule l'intervention d'une autre conscience (celle du psychanalyste) peut permettre à l'analysé, par une libre association d'idées, de retrouver des pulsions refoulées conditionnant son identité.

Pour Ricœur, dans la Philosophie de la volonté, la psychanalyse est une guérison par l'esprit dans la mesure où, en plus d'anticiper une maladie à venir par la connaissance de soi, elle permet de restaurer la liberté du sujet qui se trouve alors réconcilié avec son corps, lorsque celui-ci n'impose plus de puissances involontaires au psychisme. Le patient, par la connaissance de soi (de son histoire revenue à la mémoire, de la compréhension de ses désirs, de la prise de conscience du sens de sa vie...), peut alors se retrouver dans des conditions « normales » où sa liberté peut s'exprimer sans contradiction avec le réel, ce qui constitue le présupposé de toute conduite éthique.

Conclusion

« Pourquoi vouloir se connaître ? » pose d'abord la connaissance de soi comme condition pour exister en t
n
qu'individu. Mais paradoxalement cette connaissance se heurte à l'impossibilité métaphysique et morale pour un sujet d'être l'objet d'une explication. Le sujet peut même ne pas vouloir se connaître dans la mesure où l'angoisse peut le conduire à un lâche aveuglement. Dès lors, la connaissance de soi ne peut se présenter que sous la forme de l'idéal régulateur de la vie d'un homme à la recherche de son humanité, de sa liberté donnant sens à sa vie. En ce sens, vouloir se connaître est une fin en soi, au même titre que le bonheur et la liberté.