Pouvons-nous dissocier le réel de nos interprétations ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : L'interprétation
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Polynésie française
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
Pouvons-nous dissocier le réel de nos interprétations ?

L’interprétation

La raison et le réel

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Polynésie française • Juin 2012

dissertation • Série L

Définir les termes du sujet

Interprétation

  • Selon le Petit Robert, ce terme désigne en premier lieu « l’action d’expliquer, de donner une signification claire à une chose obscure ». Ce serait donc analyser mais au sens où cette analyse conduit à une compréhension qui s’achève par un jugement.
  • L’interprétation apparaît ainsi comme un procédé consistant à dire le sens de quelque chose, de le rendre accessible. Cependant, une ambiguïté apparaît : le sens est-il déjà présent ou est-ce l’acte interprétatif qui le crée ?

Le réel

  • « Réel » vient du latin res, la chose. On désigne d’abord par ce terme ce qui existe indépendamment de l’esprit. Est réel ce qui n’est pas imaginaire, fictif, ou possible.
  • L’article défini « le », vient renforcer l’idée d’un ensemble de phénomènes qui forment un domaine particulier. La réalité est de l’ordre du fait établi.

Dissocier

Ce verbe signifie séparer, distinguer clairement.

Pouvons-nous

Ce verbe a toujours deux sens : ce qui est possible et ce qui est légitime. Dans le cas présent les deux sont à considérer car si la dissociation est impossible, elle entraîne nécessairement l’illégitimité de la prétention de la dissociation.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

Elle consiste à montrer que la dissociation du réel et de nos interprétations, si elle apparaît fondée, conduit à une impasse si nous en faisons une opposition irréconciliable. Que dirions-nous du réel, qu’en saurions-nous si toute interprétation n’était qu’un ajout superficiel ou trompeur ?

Le plan

  • Dans un premier temps, nous montrerons la complexité de la relation entre ces deux notions.
  • Puis, nous approfondirons la réflexion sur le problème du sens et la spécificité de l’interprétation.
  • Enfin, nous dirons pourquoi l’interprétation ne doit pas être dissociée du réel si nous voulons produire des connaissances à son sujet.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas simplifier la notion d’interprétation en en faisant une simple opinion. L’idée de réel doit aussi être examinée car c’est déjà une représentation de l’esprit.

Corrigé

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Introduction

Une opinion répandue soutient qu’interpréter est un acte subjectif qui qualifie le réel en fonction de nos opinions, de nos goûts, voire de nos préjugés. À l’objectivité et à l’unité du réel s’opposeraient la subjectivité et la diversité de nos jugements. Aussi, en demandant si nous pouvons dissocier le réel de nos interprétations le sujet ouvre la voie à différentes réflexions. Il peut s’agir de faire valoir le bien-fondé d’une distinction. Mais la question est plus difficile. Qu’entendons-nous par « le réel » ? Le fait même d’en parler est déjà une représentation de l’esprit. L’interprétation n’est-elle qu’un ajout incapable de toute vérité au sujet de la réalité ? Si ce n’est pas le cas, la dissociation devient illégitime.

1. Une relation complexe

A. La réalité de la dissociation

Le réel est ce qui existe indépendamment de nos pensées. On appelle réalisme, en philosophie, la position qui soutient que nos idées ne déterminent pas le monde extérieur lequel peut parfaitement subsister sans elles. En ce sens, il est possible de dire que la dissociation du réel et de nos interprétations est un fait primitif. Interpréter est un acte du jugement par lequel nous donnons une signification à ce qui se présente. C’est une qualification du réel, une évaluation susceptible de degrés et surtout de divergences.

Face à un même phénomène, il n’est pas rare d’assister à des conflits d’interprétation. Comment estimer, par exemple, la portée historique de Napoléon ? A-t-il été un grand homme ou un massacreur ? Devons-nous distinguer dans son action des aspects positifs et d’autres négatifs ?

Quelle que soit l’ampleur des débats, ils présupposent l’existence de faits objectivement établis et nous disons que les interprétations portent sur le réel mais sans se confondre avec lui. À l’unicité signifiée par l’article défini « le » s’oppose la multiplicité de nos avis à son sujet. Ces deux domaines sont donc dissociables puisqu’ils sont originairement dissociés. Reconnaître cette séparation serait même la condition d’un jugement éclairé.

B. Le rapport perceptif

Cependant, cette distinction ne détaille pas les façons dont nous nous relions au réel que nous jugeons. Pouvons-nous accéder au réel indépendamment d’une relation interprétative ? Comment commençons-nous à en avoir la notion ?

Un premier rapport est créé par la perception. Celle-ci semble être une opération naturelle qui nous donne le monde extérieur en le faisant apparaître devant nous. Percevoir n’est pas un acte de la raison qui aborde le réel à travers des concepts et tente de formuler des lois. C’est, comme le dit Merleau-Ponty, le « lien natal » entre nous et le monde où nous existons. Mais ceci n’exclut pas la présence d’une interprétation.

La perception est un acte plus élaboré qu’une sensation car elle se définit par l’organisation d’un champ qui nous donne accès à des réalités particulières. Percevoir est donc déjà une façon de qualifier ce qui se présente à nous. Merleau-Ponty montre que les animaux sélectionnent dans leur milieu ce qui a pour eux une valeur positive ou négative. Ceci vaut également dans notre cas. Que nous contemplions le monde ou que nous y prenions des repères pour notre action, nous ne sommes jamais indifférents. Le subjectif et l’objectif sont indissociablement unis dans la perception.

[Transition] Devons-nous en conclure que notre rapport au réel n’est jamais neutre mais qu’il est toujours interprétatif ?

2. Le problème du sens

A. Le risque de l’irrationalisme

Tout n’est-il qu’interprétation ? En écrivant qu’« il n’existe pas de phénomènes moraux mais seulement une interprétation morale des phénomènes », Nietzsche dénonce une mystification idéaliste qui voudrait nous faire croire que les valeurs morales viennent du ciel des idées religieuses. La réalité empirique du phénomène n’est pas niée mais sa valeur semble être une qualification extérieure à lui. Cette méfiance critique a un sens mais il faut savoir se garder d’un excès menant à l’irrationalisme.

Si le sens du réel n’est affaire que d’interprétation, n’est-ce pas la porte ouverte à une équivalence générale des points de vue menant à un relativisme total ? Parler de crimes politiques, d’idéologies haineuses, d’actions glorieuses, tout cela ne serait que des appellations conventionnelles et facilement contestables. Le réel apparaît alors comme un ensemble de faits que nous pouvons qualifier à notre guise puisqu’il n’existe pas de critères permettant de hiérarchiser les jugements. Ce subjectivisme annule toute idée de vérité. Est-il recevable ?

B. Interprétation et démonstration

Précisons la spécificité de l’acte interprétatif. Il renvoie d’abord à l’idée d’explication mais cela ne suffit pas. En effet, expliquer signifie étymologiquement « développer ». Cette opération fait voir comment des effets ou des propriétés dépendent nécessairement de certaines causes. Or ceci convient avant tout à la démonstration. Les géomètres raisonnent à l’aide de figures pour établir que la somme des angles d’un triangle est toujours égale à celle de deux droits, quel que soit le triangle considéré. Ils enchaînent des propositions et procèdent par déductions à partir d’hypothèses tenues pour assurées. Ce mouvement aboutit à une et une seule conclusion dont la vérité ou la fausseté peuvent être prouvées par le fait que son contraire implique contradiction. Une démonstration n’est donc valide que si elle arrive à poser l’impossibilité logique d’admettre une conclusion différente de celle qu’elle obtient. Ce point est fondamental car il sous-entend que la démonstration est régie par le principe d’identité ou de contradiction.

Ceci permet de saisir l’écart avec la notion d’interprétation. La démonstration ne concerne que des énoncés susceptibles d’être jugés vrais ou faux car ils affirment ou nient quelque chose de quelque chose. Or nous constatons que certaines réalités ne sont pas de cet ordre. L’expérience montre qu’un texte littéraire, une partition de musique, une pièce de théâtre, un rêve, n’ont pas qu’un seul sens et que celui qui est donné n’exclut pas les autres. Nous devons reconnaître la pluralité et la diversité des significations quand la démonstration ne tolère que l’unité et l’identité. La logique de l’interprétation n’est donc pas gouvernée par le principe de contradiction.

[Transition] Ce dernier point signifie-t-il que rien de vrai ne peut être dit au sujet du réel ?

3. La vérité dans l’interprétation du réel

A. Les leçons de l’histoire

Dans son étude consacrée au Dimanche de Bouvines, Duby montre la complexité de l’idée de réel. L’historien est semblable au jeune héros de Stendhal, Fabrice Del Dongo, qui prend part, sans y rien comprendre, à la bataille de Waterloo. Il ne suffit pas de collecter des témoignages authentiques pour comprendre le sens d’un événement.

L’historien doit construire l’objet de son étude, ce qui revient à dire que l’objectivité à laquelle il parviendra sera le résultat d’un travail de mise en forme du réel. Celui-ci doit être reconstitué à partir de documents qui sont étudiés puis ordonnés en fonction du problème que l’on se pose. Le réel à connaître est mis en forme par des concepts dont la pertinence doit être justifiée pour éviter l’anachronisme. Ce travail critique aboutit à la constitution de séries explicatives. Mais on ne doit pas oublier qu’il s’agit de comprendre ce que signifiaient pour les hommes de l’époque les mots qu’ils employaient pour qualifier les événements. Comme l’écrit H. Marrou dans De la connaissance historique, « l’histoire est vraie dans la mesure où l’historien possède des raisons valables d’accorder sa confiance à ce qu’il a compris de ce que les documents lui révèlent du passé. » Marrou admet la nécessité d’une interprétation pour conclure le patient travail d’analyse et d’établissement des documents.

La dimension subjective ne peut donc pas être éliminée, ce qui n’autorise pas n’importe quelle interprétation même si plusieurs vues parfois discordantes peuvent être proposées.

B. Les leçons de l’expérimentation

Le cas de l’expérimentation scientifique est remarquable car ce domaine apparaît être à l’abri des querelles d’interprétation. Les sciences procéderaient par démonstration ou par des vérifications telles que toute interprétation du résultat deviendrait superflue. La connaissance scientifique n’est-elle pas par définition objective ?

Or, ici aussi, l’objectivité est un résultat et non le fruit d’une perception immédiate du réel. Dans la Formation de l’esprit scientifique, Bachelard critique le sensualisme « qui prétend recevoir directement ses leçons d’un donné clair, net, sûr, constant, toujours offert à un esprit toujours ouvert ». Aux yeux du vrai scientifique, le réel n’est qu’un ensemble confus de phénomènes dont nous n’avons pas la clé. La science moderne construit son objet dans des laboratoires en mettant en œuvre un matériel technologique de plus en plus sophistiqué.

On pourrait faire valoir qu’une fois le résultat obtenu, il est indiscutable. Mais la chose s’avère être plus complexe, comme le montre Duhem, qui définit une expérience de physique par l’observation et une interprétation. Or si la première est à la rigueur accessible à tous, la seconde requiert d’être physicien : « Tout homme peut, s’il voit clair, suivre les mouvements d’une tache lumineuse sur une règle transparente (…) mais s’il ignore l’Électrodynamique, il ne pourra achever l’expérience, il ne pourra mesurer la résistance de la bobine. » Duhem nomme « interprétation », le travail consistant à substituer aux données concrètes recueillies par l’observation « des représentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des théories admises par l’observateur. » Les unités de mesure, les concepts de masse, de force, de pression, etc. n’ont de sens que par des théories complexes qui sont autant d’intermédiaires menant au résultat final. Duhem écrit alors que « Le résultat des opérations auquel se livre un physicien expérimentateur n’est point du tout la constatation d’un groupe de faits concrets. C’est l’énoncé d’un jugement reliant entre elles certaines notions abstraites, symboliques, dont les théories seules établissent la correspondance avec des faits réellement observés ».

Le travail scientifique n’est pas non plus étranger à la possibilité d’une pluralité d’interprétations.

Conclusion

Nous sommes partis de l’idée reçue selon laquelle le réel et nos interprétations sont dissociés comme l’objectif du subjectif. Il nous est ensuite apparu que même un acte simple, comme la perception, inclut un travail interprétatif et qu’il n’est pas possible d’éliminer cette dimension de l’entreprise de connaissance du réel.

Une dissociation totale mènerait donc à une impasse. Dès lors le problème consiste à voir dans quelle mesure l’interprétation peut posséder une valeur de vérité. L’exemple de la connaissance historique et scientifique montre qu’il est possible de lui en accorder une sans supprimer l’existence de divergences.