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Que peut apporter à l'argumentation la beauté d'un récit ?

QUESTION DE L'HOMME

Efficacité de la beauté d'un récit • Dissertation

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Polynésie française • Juin 2017

Séries ES, S • 16 points

Efficacité de la beauté d'un récit

Dissertation

« Yuko remercia le maître de lui enseigner l'art d'une façon si subtile, si belle » est-il écrit dans Neige de Maxence Fermine (texte D). Selon vous, que peut apporter à l'argumentation la beauté d'un récit ?

Vous répondrez à la question en vous fondant sur les textes du corpus, ainsi que sur les textes et œuvres que vous avez étudiés et lus.

Les textes du corpus sont reproduits ici.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

Le sujet comporte une citation et une consigne. La citation vous invite à réfléchir à partir des textes du corpus ; c'est cependant la consigne qui vous indique la problématique.

Le présupposé est : Le recours au récit littéraire est efficace pour argumenter.

L'expression « que peut apporter… » n'implique pas de discussion (plan dialectique) mais un plan thématique.

« beauté » suggère que le récit doit avoir des qualités artistiques, littéraires, qu'il s'agit de « plaire ». Cela renvoie au principe de La Fontaine : « En ces sortes de feintes il faut instruire et plaire ».

Reformulez la problématique avec vos propres mots : Quels sont les avantages, les intérêts d'un récit – avec ses qualités esthétiques – pour transmettre ses idées/ses thèses ?

Chercher des idées

Implicitement le sujet renvoie à l'argumentation indirecte (mais uniquement celle qui repose sur un récit).

Précisez la notion de récit : « Quels sont les éléments d'un récit ? » (personnages, péripéties, merveilleux, paroles rapportées…).

Le plan

Subdivisez la problématique en sous-questions :

Quels sont les atouts d'une argumentation qui repose sur un récit : pour le lecteur ? pour l'auteur ?

Pourquoi, comment (par quels moyens) le récit peut-il donner plus d'efficacité à une argumentation ?

Quels sont les effets d'un récit sur le lecteur ?

Les exemples

Répertoriez les genres littéraires argumentatifs qui recourent à un récit : les apologues (parabole, fabliau, fable, conte, conte philosophique, utopie…), éventuellement le roman et la nouvelle, la poésie narrative. Mais cela exclut le théâtre.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Dans « Le Pouvoir des fables », La Fontaine raconte comment un orateur grec dans l'Antiquité peine à capter l'attention de son auditoire jusqu'à ce qu'il fasse un récit sous forme de fable : tout le monde se met alors à l'écouter avec attention. [Problématique] Comment expliquer ce revirement ? D'où vient l'efficacité de l'art du récit pour faire prévaloir une opinion ? [Annonce du plan] C'est que le récit a pour vertu de « plaire » au lecteur qui pourrait dire, comme l'avoue le fabuliste : « Si Peau d'Âne m'était conté,/J'y prendrais un plaisir extrême. » [I] Mais La Fontaine précise aussi que « conter pour conter [lui] semble peu d'affaire » : il faut aussi « instruire » ; or argumenter à travers un récit propose une démarche pédagogique très efficace sur le lecteur [II]. Le détour narratif offre aussi à l'auteur de nombreuses ressources que l'argumentation directe ne lui procure pas [III].

I. « Une morale nue apporte de l'ennui »

« Une morale nue apporte de l'ennui ;/Le conte [le récit] fait passer le précepte [la thèse] avec lui. » (La Fontaine, « Le Pâtre et le Lion »). Le récit est nécessaire : il satisfait le goût des hommes pour les « histoires ».

1. Pour l'imagination : distraire et captiver

Le récit sollicite l'imagination. Il transporte le lecteur ailleurs, dans des mondes étranges ou lointains qui font rêver. Au xviiie siècle, Voltaire répond au goût de ses contemporains pour l'exotisme, notamment oriental, dans ses contes philosophiques [exemples à développer : La Princesse de Babylone, Zadig]. Le Petit Prince de Saint-Exupéry, les romans de science-fiction aux xxe et xxie siècles (1984 de Orwell) emmènent dans espaces interstellaires qu'affectionnent les lecteurs d'aujourd'hui.

Pourquoi cela rend-il le récit efficace ? Parce que le lecteur est pris d'emblée par les sensations que sollicitent les descriptions (parfois très esthétiques), par les sentiments que suscite la découverte d'un monde nouveau, sans avoir à mobiliser la réflexion : il se laisse charmer.

2. Pour le « cœur » : émotion et art de persuader

Le récit comporte des péripéties et des personnages. Des émotions naissent alors au gré des péripéties, des rebondissements de l'action. Le lecteur s'intéresse au sort des personnages. Un récit bien mené, qui ménage le suspense, crée des renversements de situation, intrigue le lecteur : que va-t-il arriver à Candide chassé du château de Thunder-ten-Tronk ? retrouvera-t-il Cunégonde ? est-elle morte ou vivante ?

Le lecteur se lie affectivement aux personnages. Il éprouve pour eux sympathie [exemples à développer : Le Petit Prince, le Renard dans le roman de Saint-Exupéry], pitié (l'Âne dans « Les Animaux malades de la Peste »), admiration (l'habileté du Cerf dans « Les Obsèques de la Lionne »). Parfois, au contraire, il se révolte du comportement de certains d'entre eux (Le Lion et les courtisans dans « Les Animaux malades de la peste », le Père tout-à-tous dans L'Ingénu de Voltaire, la sorcière dans Blanche-Neige…). Les uns servent de modèles, les autres de contre-modèles.

II. Les qualités du récit pour « instruire » le lecteur

Au-delà du plaisir qu'il procure, le récit a des vertus didactiques qui en font un moyen efficace pour mieux faire comprendre ses idées, pour « instruire ».

1. La simplicité du concret

Fondé sur des péripéties concrètes et sur des personnages que le lecteur peut visualiser, le récit, qui touche d'abord les sens et l'affectivité, est facile à suivre et à imaginer. Les personnages, souvent allégoriques, sont l'image incarnée des abstractions, matérialisent des idées et rendent ainsi le message de l'auteur plus facile à appréhender.

Ainsi, certains personnages ou éléments du récit prennent une valeur symbolique facilement identifiable. Dans les fables, le Lion incarne la force, la cruauté, le pouvoir ; le Loup le mal et l'injustice ; l'Agneau la jeunesse et l'innocence. Dans les contes, le loup est l'image de l'homme dangereux et pervers. Les lieux sont symboliques : la forêt est le lieu emblématique des dangers (Le Petit Chaperon rouge, Le Petit Poucet) ; le sérail oriental, chez Montesquieu (Lettres persanes) et Voltaire est synonyme de volupté et de despotisme…

[Transition] Néanmoins, le récit argumentatif met aussi la raison et les qualités intellectuelles à l'épreuve.

2. Faire réfléchir et participer le lecteur

Que les récits soient ancrés dans une réalité (roman qui recrée un monde et donne l'illusion de la réalité : Zola) ou dans un univers fictif fantaisiste qui crée l'impression du vrai, formuler des arguments abstraits sous la forme d'exemples concrets leur confère la valeur de preuves irréfutables.

Cette dualité abstrait/concret implique un double niveau de lecture : le sens « premier », l'histoire, et son sens métaphorique et symbolique. Au lecteur donc de dégager ce sens second, de fournir l'effort intellectuel pour « traduire » l'histoire, en extraire la thèse, la « morale », les enseignements. Or, ce que le lecteur trouve par lui-même s'ancre mieux dans son esprit.

Cette démarche inductive – qui va d'un exemple particulier à l'idée générale – est celle des sciences expérimentales : le lecteur observe, analyse et tire des conclusions du récit. Ainsi, à la lecture des utopies (Utopia de Thomas More, l'Eldorado dans Candide, le pays des Troglodytes dans Lettres persanes…), est-on amené à comparer ces pays merveilleux avec notre propre société, à en discerner les défauts et les vices. Argumenter à travers un récit aiguise l'esprit critique.

[Transition] Bénéfique pour le lecteur, l'argumentation à travers un récit offre aussi à son auteur des ressources multiples.

III. Les multiples ressources du récit

1. Un déguisement commode

Dans la mesure où le récit se présente comme fictif et offre un premier niveau de lecture ludique, apparemment inoffensif, dans la mesure où l'auteur ne « parle » pas en son nom mais s'exprime à travers ses personnages, la fiction sert de masque et permet à son auteur de déjouer la censure et de critiquer même violemment les autorités le pouvoir, la religion.

Même si de nombreux ouvrages argumentatifs fondés sur des récits n'y ont pas échappé (parce que les autorités en avaient compris le sens et les dangers : Lettres Persanes de Montesquieu, 1984 d'Orwell interdit en Union soviétique…), ils sont beaucoup moins exposés que les ouvrages d'argumentation directe (L'Encyclopédie, L'Esprit des lois de Montesquieu, Le Dictionnaire philosophique de Voltaire).

2. Une variété inépuisable et une liberté propice à la création

Le récit offre aussi à l'auteur une variété inépuisable. Variété des personnages – humains mais aussi animaux, végétaux (« Le Chêne et le Roseau »), objets (« Le Pot de terre et le Pot de fer »), êtres surnaturels (dieux et déesses, fées et génies…), concepts (la Mort, la Fortune). Variété des situations, qui multiplie les expériences : cela permet de donner plusieurs points de vue (Candide, L'Ingénu de Voltaire ; Le Paysan parvenu de Marivaux), de croiser les opinions et d'éclairer selon de multiples perspectives le sujet abordé. Variété des registres aussi : pathétique, tragique, comique, ironique… [exemples personnels]. Cette variété permet à l'auteur de toucher un large public, de tous âges (les fables « plaisent » aux enfants comme aux adultes).

Enfin l'auteur jouit d'une liberté totale dans la composition de son récit, liberté qui est une aide précieuse pour donner de l'efficacité à la « démonstration » : il peut en effet créer sans contrainte personnages et situations en fonction de son projet argumentatif, de ses thèses : l'Ingénu de Voltaire rencontre le père Tout-à-tous, parce que Voltaire veut faire la satire des Jésuites. Dans Candide, Pangloss l'optimiste est disciple de Leibniz parce que Voltaire veut s'en prendre aux théories de ce philosophe allemand ; mais Candide côtoie aussi Martin, philosophe pessimiste radicalement opposé à Pangloss ; en fait tous deux, par leur conception de la vie extrême, sont là pour servir le projet de Voltaire qui prône une attitude intermédiaire, défendue à travers Candide.

3. Le plaisir d'artiste : la « beauté » du récit

Enfin, en utilisant le récit, l'argumentateur laisse libre cours à sa créativité artistique. À la différence de ses inspirateurs Ésope et Phèdre, qui « sacrifient » le récit à la morale, La Fontaine prend plaisir à faire du récit une véritable œuvre d'art, fruit d'un travail littéraire qui lui donne sa « beauté » par des moyens variés.

Comme un peintre, l'auteur y déploie l'art de la description (description des lieux dans les contes, dans les utopies, les fables, les romans… ; exemples personnels).

Il y insère des dialogues vivants et dynamiques [exemples personnels], qui mobilisent des qualités d'un dramaturge (La Fontaine voit dans ses fables « une ample comédie aux cent actes divers »).

L'art du récit réside aussi dans la peinture des sentiments des personnages (notamment l'amour et l'amitié) qui offre une large gamme de tons : lyrique (La Fontaine : « Les Deux Amis », « Les Deux Pigeons »), dramatique ou pathétique [exemples personnels].

Enfin, le récit privilégie la beauté du style, secondaire dans l'argumentation directe, depuis les ressources de l'art oratoire, jusqu'à celles de la poésie : les images, personnifications, métaphores et allégories [exemples]. Les fabulistes tirent parti des ressources des vers, dont la longueur épouse le sens ou l'impression à produire : vers courts pour précipiter l'action, longs pour l'expression des sentiments lyriques (« Les Deux Pigeons »), de la nostalgie ou de la majesté (discours du Lion dans les « Animaux malades de la peste »).

Plaisir d'artiste pour l'auteur, la beauté d'un récit ajoute de l'agrément à l'argumentation pour le lecteur.

Conclusion

[Synthèse] La beauté d'un récit quand il s'agit d'argumenter procède d'un détour (l'argumentation indirecte), qui présente bien des intérêts à la fois pour le lecteur et pour l'écrivain. [Ouverture] Il n'en reste pas moins que cette « façon si subtile et si belle » peut aussi avoir ses limites et même présenter des inconvénients. L'idéal pour emporter l'adhésion des lecteurs réside peut-être dans l'alliance habile entre argumentation directe et argumentation indirecte.

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