Quel intérêt présente, pour un écrivain et pour ses lecteurs ou ses spectateurs, la réécriture d’une œuvre ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet & Corrigé
 
À quoi bon les réécritures ?
 
 

À quoi bon les réécritures ? • Dissertation

Objets d’étude L

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France métropolitaine • Septembre 2012

Série L • 16 points

Dissertation

> Quel intérêt présente, pour un écrivain et pour ses lecteurs ou ses spectateurs, la réécriture d’une œuvre ?

Vous répondrez à cette question dans un développement organisé, en vous appuyant sur les textes du corpus, les lectures faites en classe mais aussi vos connaissances personnelles.

Comprendre le sujet

  • « Quel intérêt présente… » signifie : Quels avantages/quels plaisirs offre la réécriture ? pour l’écrivain ? pour le destinataire ?
  • La question invite à analyser les avantages des réécritures et exclut la discussion. Pas de plan dialectique mais par centres d’intérêt ou avantages.
  • Reformulez la problématique avec vos propres mots : Qu’est-ce qui peut pousser un écrivain à faire des réécritures ? un lecteur à en lire ?

Chercher des idées

  • Commencez vos réflexions par : Un écrivain pratique la réécriture parce que et : Un lecteur lit des réécritures parce que
  • Explorez au moins deux perspectives : parce que la réécriture peut être utile (en quoi ?)/parce qu’elle peut être agréable (en quoi ?).
  • Cherchez des exemples. Ne vous limitez pas au théâtre (« spectateur ») : les réécritures peuvent consister en un changement de genre.
  • La Fontaine, inspiré par Ésope, Phèdre, et imité par Anouilh en 1962.
  • Réécriture des mythes : Dom Juan (Molière), Amphitryon (Molière, Giraudoux), Antigone (Sophocle, Anouilh), Électre (Giraudoux), Faust…
  • Le pastiche et la parodie : Gargantua (1534) de Rabelais, parodie d’épopée ; le Roman comique (1651-1657), parodie du roman précieux ; le Virgile travesti (1648-1652) [Scarron], parodie de l’Énéide (Virgile).

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé

Certains passages de ce corrigé se présentent comme un plan que vous pouvez vous exercer à rédiger. Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Tout texte porte la marque d’un héritage culturel parce qu’à travers lui, comme en filigrane, on peut repérer les influences multiples dont il témoigne : les auteurs se nourrissent de leurs prédécesseurs. Lorsque l’imitation est volontaire et revendiquée, on parle de « réécriture » : l’auteur emprunte, imite, adapte des œuvres sources et cherche à faire entendre sa voix en s’inscrivant dans une tradition, pour la suivre ou la contester, pour imiter ou innover. [Problématique] D’où vient le succès des réécritures ? [Annonce du plan] Quel parti les artistes – et notamment les écrivains – peuvent-ils tirer de la réécriture d’une œuvre ? [I et II] Et quel intérêt un lecteur peut-il prendre à lire une œuvre dont il connaît déjà la substance ? [III]

I. Du côté de l’écrivain : réécrire pour apprendre et se démarquer

1. Réécrire pour « faire ses armes »

  • Une « réserve » inépuisable pour l’inspiration. Le fonds culturel et littéraire sert de « réserve » pour stimuler et aider l’inspiration. C’est un héritage dans lequel l’auteur peut puiser à son aise et butiner (la réécriture peut emprunter à des sources différentes : exemples du corpus).
  • Réécrire pour « faire ses armes ». Dans les écoles de rhétorique, les élèves orateurs composaient sur des sujets récurrents, avec des schémas de discours préétablis, souvent inspirés des maîtres de l’art oratoire [exemples]. Les contraintes imposées sont stimulantes – par leur difficulté même –, aiguisent les techniques et obligent l’auteur à connaître et à suivre les règles du genre.
  • Dans les arts et dans la littérature européenne, jusqu’à une époque récente imiter les œuvres de l’Antiquité grecque et latine n’était pas considéré comme un plagiat. On imitait les Anciens, dont la qualité était reconnue par tous, pour s’exercer. L’imitation est au cœur de l’esthétique de la Renaissance et, un siècle plus tard, des auteurs classiques.
  • Ces réécritures par imitation supposaient des contraintes : les écrivains s’exerçaient à « traiter » un thème, à rendre compte d’une situation et, en rhétorique, à soutenir des thèses, les topoi. Comme les peintres composant une nativité, une descente de croix ou une pietà, les auteurs s’exerçaient aux scènes obligées : la scène de combat dans l’épopée, la rencontre amoureuse dans le roman, la scène de reconnaissance dans le théâtre [exemples].

Le but final des réécritures est alors d’essayer de dépasser les modèles.

2. J’admire donc j’imite : hommage au modèle

  • Un écrivain confirmé, qui n’a plus besoin de se former, peut néanmoins choisir de réécrire l’œuvre d’un auteur qu’il admire. La réécriture est alors un hommage au modèle. Quand Louise Labé (xvie siècle) écrit son poème « Je vis, je meurs… », elle a manifestement sous les yeux le sonnet de Pétrarque.
  • Ainsi, le pastiche est un jeu littéraire dans lequel l’auteur imite le style ou la manière d’un écrivain, sans intention agressive ou moqueuse. Il vise à mettre en évidence la supériorité de son modèle pour qui il éprouve une admiration sincère (exemples des premiers poèmes de Rimbaud : « Les Étrennes des orphelins » ou « Les Effarés » semblent avoir été écrits par Victor Hugo).
  • En même temps celui qui réécrit s’inscrit dans une lignée, crée et renforce le lien entre les écrivains, marquant ainsi la permanence des préoccupations humaines (réécritures des mythes). Exemples : Œdipe [Roi] de Sophocle, de Sénèque, de Corneille, de Voltaire…

3. Réécrire pour ­affirmer son originalité

  • Réécrire pour innover et inventer. La réécriture permet de se démarquer des prédécesseurs et d’innover. Ainsi La Fontaine s’inspire d’Ésope et de Phèdre, mais il renouvelle la fable en accordant au récit une place prépondérante : « Mon imitation n’est pas un esclavage » (Épître à Huet).
  • Réécrire pour apporter un point de vue différent. Pascal emprunte à Montaigne, mais son optique est différente : il adopte le point de vue du chrétien qui veut « convertir » les libertins et met au service de son projet apologétique ce qui, chez Montaigne, n’était qu’une réflexion philosophique née des constatations de la vie quotidienne. Il précise que son imitation est aussi une émulation : « Qu’on ne dise pas que je n’ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume […], c’est une même balle dont joue l’un et l’autre, mais l’un la place mieux » (Pensées).
  • Réécrire pour moderniser, réactualiser des sujets éternellement humains et les adapter au contexte, au public visé, et en montrer de nouveaux aspects. L’Antigone de Sophocle traite des relations de l’homme avec sa famille, sa cité et ses dieux, du conflit entre les lois divines et les lois de la cité. Quinze siècles plus tard, l’Antigone d’Anouilh (1944) se révolte par idéalisme, par refus d’accepter les compromis dans une société trop matérialiste.

II. Du côté de l’écrivain : réécrire pour se distancier

1. Réécrire pour jouer

Notez bien

Dans ses Exercices de style, Queneau s’amuse à raconter 99 fois la même histoire, de 99 façons différentes selon les différents contextes ou les formes choisies (« Comédie », « Vulgaire », « Sonnet », « Lettre officielle », « Précieux »…)

  • Un champ d’expérience ludique. La réécriture devient aussi champ d’expérience et exercice de style à la fois ludique et sérieux pour les auteurs de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle) fondé par Raymond Queneau, dont les recherches visent à renouveler le langage.
  • Jouer à désacraliser. La parodie procède d’un tout autre esprit que le pastiche : c’est aussi l’imitation d’une œuvre célèbre, mais dans le registre comique [exemple du texte de Cocteau]. Le parodieur est insincère, comme l’indique l’étymologie grecque du mot parôdia : « chanter à côté » (chanter faux) [exemples]. Il fait descendre de son piédestal le texte source qui n’est plus un modèle, mais une « matière » à désacraliser.
  • Jouer à se moquer. C’est une pratique littéraire aussi vieille que le théâtre. À Athènes, au ve siècle avant J.-C., Aristophane, dans ses comédies, parodie les tragédies de son ennemi Euripide. La parodie, caricature l’œuvre originale en forçant le trait. Elle change le cadre spatial ou temporel et joue des anachronismes [exemples]. Elle mélange les registres et les genres.

2. Réécrire pour critiquer le monde

La réécriture, et notamment la parodie, est aussi une arme : Voltaire dans Candide reprend en partie la forme du conte pour dénoncer la théorie optimiste du philosophe Leibniz [exemple à développer + exemples personnels].

3. Réécrire comme remise en cause littéraire]

  • Par la réécriture, l’écrivain remet parfois en cause la tradition et redéfinit les formes et les genres littéraires. Dans La Machine infernale, Cocteau ne suit plus les règles traditionnelles de la tragédie.
  • La réécriture fait alors évoluer les genres littéraires. Cocteau redéfinit la notion de tragique et l’adapte au monde moderne. Dans Candide, en dénonçant le merveilleux trompeur des contes de fées qui font croire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes », Voltaire donne naissance à un nouveau genre : le conte traditionnel devient le conte philosophique.

III. Du côté du lecteur [en partie rédigé]

1. Un pacte de lecture et un plaisir d’initié

  • La réécriture, et notamment le pastiche et la parodie, ne prend son sens que si le texte modèle est connu du lecteur. On ne peut parodier ou pasticher qu’un texte connu, ce qui suppose une certaine culture du lecteur.
  • Elle lui procure alors le plaisir intellectuel de l’initié, qui sait reconnaître derrière l’œuvre réécrite le texte modèle (exemple : West Side Story, réécriture de Roméo et Juliette de Shakespeare ; La Folie des grandeurs, réécriture de Ruy Blas). L’auteur et le lecteur deviennent complices [exemples].
  • En outre, la réécriture provoque chez le lecteur un plaisir plus ambigu qu’il n’y paraît, le plaisir de l’iconoclaste : celui de voir un « grand » texte dénaturé et donc son auteur rabaissé. C’est l’esprit même du Carnaval durant lequel on peut, sous le masque, se moquer des représentants de l’autorité.

2. Comparer, prendre conscience et mieux comprendre

  • La comparaison que suppose la lecture de la réécriture permet de prendre conscience de l’évolution des mentalités et des goûts. Le texte source éclaire sa réécriture par l’écart qui l’en sépare [exemples].
  • Inversement, la réécriture permet de mieux comprendre les textes fondateurs et les rend plus accessibles à un public qui a changé.
  • Si l’on considère que la traduction est une réécriture, celle-ci rend accessible au lecteur quantité d’œuvres auxquelles il n’aurait pas accès. Dans ce cas, la réécriture enrichit la connaissance du lecteur, lui permet de confronter cultures et civilisations, dans l’espace et dans le temps (œuvres de l’Antiquité), et donc de se forger une opinion [exemples personnels].

Conclusion

[Synthèse] De nos jours l’imitation n’a pas bonne presse à cause des dérives qu’elle peut engendrer (plagiat) et de la notion légale de propriété intellectuelle (droits d’auteurs et copyrights). Mais, si elle est pratiquée avec discernement, la réécriture est fructueuse, utile et agréable tant pour l’écrivain que pour son destinataire. [Ouverture] C’est un phénomène qui ne se limite pas à la littérature, mais s’étend à tous les arts.