À quoi bon expliquer une œuvre d’art ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle Générale | Thème(s) : L'art
Type : Dissertation | Année : 2019 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2019

dissertation • Série L

À quoi bon expliquer une œuvre d’art ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

À quoi bon

On remet en cause ici l’utilité, la capacité d’un moyen à réaliser une fin.

Expliquer

C’est identifier les causes d’un phénomène ou les finalités d’une action.

Une œuvre d’art

Production humaine présentant une certaine forme d’exellence qui, à la différence de l’objet technique simplement utilitaire, vise à l’expression sensible du beau, du sublime ou d’une idée.

Dégager la problématique et construire le plan

La problématique

L’œuvre d’art est-elle explicable au même titre qu’un phénomène physique ou un théorème mathématique ? Ou bien résiste-t-elle de manière irréductible à sa traduction en mots ou en relations causales mécaniques, à cause du lien qui l’attache à notre sensibilité et à notre liberté créatrice ?

Le plan

La science peut incontestablement venir à notre secours en nous fournissant les clés d’une compréhension objective des œuvres d’art.

L’œuvre d’art résiste cependant à être entièrement explicable et répugne à être traduite en mots.

L’œuvre d’art ne renonce pas pour autant à produire du sens mais suivant des modalités sensibles et en revendiquant un droit à l’équivocité. Elle ouvre ainsi à la pluralité des interprétations.

Éviter les erreurs

Vous vous devez de maîtriser ici la distinction entre expliquer et comprendre : elle figure dans votre liste de « repères ».

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Les œuvres d’art ne sont pas des objets comme les autres. Elles nous fascinent par leur excellence. Les conditions de leur apparition nous intriguent tant elles suscitent notre incompréhension. Elles nous désarçonnent parfois quand leurs significations nous échappent comme c’est le cas de l’art du passé ou aujourd’hui de l’art contemporain. Pour toutes ces raisons, nous aspirons à percer le secret des œuvres d’art, même si simultanément nous sommes attachés à ces mystères. Aussi nous tournons-nous vers la science ou les spécialistes de l’art pour nous apporter des réponses, des explications, des clés de compréhension.

Mais que peut la science en la matière ? Peut-elle expliquer la grâce d’une Madone de Raphaël comme on explique un phénomène climatique ? N’y a-t-il pas dans une œuvre d’art, en tant qu’elle relève de notre sensibilité, une singularité impossible à traduire en mots et en concepts, quelque chose d’ineffable ?

info

Interpréter, c’est ­dévoiler le sens caché d’une œuvre.

Mais si le discours scientifique ne saurait rendre intégralement compte de l’œuvre d’art, il serait tout aussi erroné d’en faire un simple objet de la sensibilité, duquel ne pourrait jaillir aucun sens, ni aucune idée. L’œuvre d’art donne aussi à penser : elle appelle une pluralité d’interprétations, un discours, plus proche cependant de la poésie que du concept.

1. Face à l’opacité d’une œuvre, un besoin d’explication

A. Des œuvres parfois difficiles d’accès

Les œuvres d’art se présentent souvent à nous comme des objets étranges, dont le sens ou la finalité nous échappent. À la différence des objets usuels dont la finalité est évidente, l’œuvre d’art bien souvent désarçonne. Comment comprendre une peinture abstraite ? Quel sens attribuer à une miniature persane du xve siècle ou à une danse extra-européenne dont nous ne possédons pas les codes ? La rencontre entre une œuvre d’art, parfois complexe, et un spectateur est loin d’être évidente. Face à l’opacité d’une œuvre, nous sommes souvent en demande d’explications : quel est le personnage représenté ? Que signifie ce geste de la main ? Qu’a voulu dire l’artiste ?

B. Fournir des éléments de compréhension des œuvres

C’est à ce type de questions que tentent de répondre les conférenciers dans les musées ou les musicologues dans les concerts afin de réduire la distance qui nous sépare des œuvres d’art. En identifier les causes, les éléments techniques constitutifs, les significations perdues, les intentions de l’artiste, c’est tout le travail de la critique et des sciences de l’art. En fournissant au public dans toute sa diversité des éléments d’explication, nous rendons possible ce que l’on peut appeler la formation du goût, processus que le philosophe David Hume a bien analysé. Sans vouloir ni pouvoir en effet convaincre de la beauté d’une œuvre d’art, il est possible par des moyens détournés de susciter un intérêt préalable, éveiller l’attention, l’éclairer en pointant tel enchaînement d’accords ou tel contraste coloré passés inaperçus, et rendre ainsi possible dans la durée et la fréquentation répétée, la rencontre avec une œuvre. Daniel Arasse lui-même, grand historien d’art, reconnaît avoir attendu près de vingt ans avant que la Joconde se révèle à lui et, selon son expression, que le tableau « se lève ».

[Transition] Mais si assurément quelques connaissances factuelles et théoriques peuvent contribuer à susciter l’intérêt du public pour une œuvre d’art, elles semblent quelque peu réductrices ou anecdotiques, voire constituer parfois un obstacle à l’établissement d’un rapport authentique à l’œuvre d’art.

2. L’art résiste pour l’essentiel à cette tentative d’explication

A. La beauté ne se démontre pas, elle s’éprouve

Si la finalité première d’une œuvre d’art est de produire en nous un émerveillement ou, pour reprendre les termes de Walter Benjamin, un « choc esthétique », que m’importe de savoir reconnaître tel ou tel personnage d’un tableau ? Le but premier de l’art n’est pas de porter un message susceptible d’être déchiffré par un spécialiste mais de produire en nous un plaisir d’un genre très particulier. La grâce d’une mélodie de Fauré paraît difficilement explicable. Elle s’éprouve avant toute chose. Peu nous importent les raisons d’un tel ravissement. Une analyse des procédés techniques qui la constituent échouerait certainement à saisir l’harmonie d’ensemble, voire en romprait le charme. Le sentiment de beauté, nous dit Kant, résulte d’un accord mystérieux en nous, imprévisible et libre, des facultés de l’imagination et de l’entendement. Elle ne se démontre pas. Elle est ce qui « plaît universellement sans concept ».

B. Le mystère de la création artistique

Expliquer une œuvre d’art, c’est tenter également de percer l’énigme de son origine. Et là encore, il semble que nous soyons peu enclins à renoncer à nos croyances au Génie et au caractère surnaturel de l’inspiration artistique. Comme le montre bien Nietzsche dans Humain, trop humain, nous avons plaisir à voir dans la figure de l’artiste un être supérieur, quasi divin.

Réduire l’œuvre d’art à un ensemble de procédés techniques et de recettes, en faire le résultat d’un travail acharné, quasi névrotique, c’est rabaisser la figure de l’artiste à celle de l’artisan qui manie avec brio des savoir-faire. C’est d’une certaine manière réduire l’art à sa dimension technique.

C. L’art est une pensée impossible à traduire en mots

Enfin, n’y aurait-il pas une profonde contradiction à mettre des mots sur une œuvre d’art ? Le langage, nous dit Bergson, est ce qui s’interpose entre moi et le monde, voire entre moi et moi-même. Les mots enferment le réel et le monde intérieur de nos sentiments dans des étiquettes grossières et fallacieuses. Or, l’artiste est celui qui accède par l’intuition à la singularité de ce monde : il voit mieux que le commun des mortels, poursuit Bergson. Sa grande force, c’est de disposer ou d’inventer des moyens d’expression qui ne dépendent justement pas des contraintes du langage, des moyens d’expression non conceptuels, faits de sons et d’images, ou de mots aux significations entièrement bouleversées. En ce sens, l’art n’est pas un système de signes. Sa fonction est d’aider le spectateur, le lecteur ou l’auditeur à se détacher du langage conceptuel et à se réapproprier nos intuitions profondes, complexes et toujours mobiles du monde et de nous-mêmes, mélanges de sensations et de souvenirs, d’impressions et d’émotions.

[Transition] Mais si l’œuvre d’art est le lieu du sentiment et de l’ineffable, s’il faut renoncer à l’expliquer, en raison de sa nature ou de notre besoin d’irrationalité, faut-il pour autant renoncer à la comprendre ? Faut-il renoncer à l’idée d’une œuvre d’art porteuse de sens ?

3. Par-delà l’explication, comprendre et interpréter une œuvre d’art

info

Comprendre, c’est saisir le sens, la justification profonde des choses (le pourquoi). L’explication se contente d’en analyser le fonctionnement (le comment).

A. Une réserve infinie de sens

Si l’art, à la différence de la philosophie ou des mathématiques, n’utilise pas de concepts et donc ne peut en ce sens être considéré comme un langage, il donne à penser. Mais il n’impose pas pour autant une signification unique. C’est ce qu’Umberto Eco appelle l’« œuvre ouverte » : « L’œuvre d’art est un message fondamentalement ambigu, une pluralité de signifiés qui coexistent en un seul signifiant ».

Si l’œuvre d’art constitue une réserve infinie de sens, c’est au spectateur qu’il revient de porter le sens à l’existence, en laissant libre cours en partie à sa subjectivité, en s’appropriant ce que l’œuvre possède simplement en puissance. C’est en ce sens que Marcel Duchamp déclare : « C’est le regardeur qui fait l’œuvre ». L’œuvre d’art est inexplicable et ne peut se réduire à la signification univoque voulue par son auteur. Elle ouvre un champ infini de significations possibles, une pluralité d’interprétations.

B. L’art invite à l’interprétation philosophique

Le propre de l’art est de donner toujours à penser en même temps qu’à sentir. L’œuvre d’art est la manifestation sensible de l’idée, nous dit Hegel. L’idéal de l’art est de « manifester, sous une forme sensible et adéquate, le contenu qui constitue le fond des choses ». Elle semble dès lors appeler à un travail de déchiffrement et d’interprétation. Mais un tel travail ne saurait se réduire à une explication. On n’explique pas une œuvre d’art comme on explique un théorème ou les causes d’une éclipse de Lune. Comprendre et interpréter une œuvre, c’est tenter d’en élucider le sens profond, ce qui s’y exprime de manière parfois inconsciente ou confuse mais qui en constitue le cœur. C’est montrer qu’une œuvre d’art ne se réduit jamais à une simple prouesse technique mais que s’y exprime toujours quelque chose de plus fondamental. Interpréter une œuvre, c’est montrer qu’elle est porteuse de sens, qu’elle a des choses à nous dire sur ce qu’il y a d’essentiel dans nos existences, que se loge en son sein une conception de l’homme, de la beauté, du bien ou du vrai, autrement dit une signification philosophique.

Conclusion

La tentation est grande de faire d’une œuvre d’art un objet d’analyse. La psychanalyse, la sociologie ou l’histoire de l’art passionnent. Mais une œuvre d’art ne peut se réduire à l’ensemble des conditions de sa production. C’est un objet à part n’obéissant pas aux règles qui régissent les objets simplement utilitaires. Une œuvre d’art digne de ce nom manifeste quelque chose de plus profond. Elle signale toujours la volonté d’un dépassement de nos existences. Elle fait d’une certaine manière toujours signe vers un élargissement du sens.