Racine, Phèdre, I, 3

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Racine, Phèdre – Passion et tragédie (bac 2020)
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Racine, Phèdre

épreuve orale

46

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Racine, Phèdre, acte I, scène 3

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Phèdre

Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable,

Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable.

Œnone

Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

Délivrez mon esprit de ce funeste doute.

Phèdre

Tu le veux. Lève-toi.

Œnone

Parlez : je vous écoute.

Phèdre

Ciel ! que lui vais-je dire ? Et par où commencer ?

Œnone

Par de vaines frayeurs cessez de m’offenser1.

Phèdre

Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère !

Dans quels égarements l’amour jeta ma mère2 !

Œnone

Oublions-les, Madame. Et qu’à tout l’avenir

Un silence éternel cache ce souvenir.

Phèdre

Ariane3, ma sœur ! de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !

Œnone

Que faites-vous, Madame ? Et quel mortel ennui4

Contre tout votre sang vous anime aujourd’hui ?

Phèdre

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable

Je péris la dernière, et la plus misérable.

Œnone

Aimez-vous ?

Phèdre

De l’amour j’ai toutes les fureurs.

Œnone

Pour qui ?

Phèdre

Tu vas ouïr le comble des horreurs.

J’aime… À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.

J’aime…

Œnone

Qui ?

Phèdre

Tu connais ce fils de l’Amazone5,

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?

Œnone

Hippolyte ? Grands Dieux !

Phèdre

C’est toi qui l’as nommé.

Œnone

Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.

Ô désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !

Voyage infortuné ! Rivage malheureux,

Fallait-il approcher de tes bords dangereux ?

Jean Racine, Phèdre, acte I, scène 3, 1677.

1. Offenser : blesser, troubler profondément.

2. La mère de Phèdre, Pasiphaé, envoûtée par Vénus, s’est accouplée à un taureau.

3. Ariane a été abandonnée par Thésée après l’avoir aidé à vaincre le Minotaure, monstre né des amours de Pasiphaé avec un taureau.

4. Ennui : douleur, tourment.

5. L’Amazone : reine des amazones, première femme de Thésée et mère d’Hippolyte.

2. question de grammaire.

Aux vers 3 à 5, repérez les différents verbes conjugués puis donnez leur mode et leur temps.

Conseils

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Soignez la prononciation des alexandrins : souvenez-vous que le e se prononce à l’intérieur d’un mot (« égarements ») et en fin de mot suivi d’une consonne (« vaines frayeurs »). N’oubliez pas de faire les liaisons (« Dans quels égarements ») et de prononcer « ouïr » en deux syllabes.

Votre ton doit suggérer le trouble et la détresse croissante de Phèdre, égarée par l’amour, et l’inquiétude d’Œnone, qui progresse jusqu’à l’effroi.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Quand s’ouvre la pièce, un mal mystérieux ronge Phèdre, qui cherche à mourir. Sa confidente, Œnone, craint pour sa vie et l’interroge de manière pressante : la scène 3 de l’acte I est essentielle car elle aboutit au dévoilement du secret que Phèdre souhaitait garder pour elle à jamais.

Vous montrerez qu’ici l’aveu ne se fait pas sans difficultés et que le langage sert autant à multiplier les détours pour le retarder qu’à le formuler explicitement. Vous soulignerez les différentes étapes qui mènent à cet aveu.

Observez l’évolution du discours d’Œnone : elle souligne le drame de la passion, à mesure qu’elle saisit ce qui tourmente sa maîtresse.

2. La question de grammaire

Soulignez les verbes ; faites attention aux formes composées.

Distinguez bien l’indicatif et l’impératif.

Corrigé

Présentation

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Racine s’empare dans sa pièce Phèdre d’une héroïne de la mythologie dévorée par un amour monstrueux : elle s’éprend de son beau-fils Hippolyte et incarne la passion dans toute sa démesure tragique.

[Situer le texte] Lors de sa première apparition, Phèdre semble mourante, minée par un mal qu’elle s’obstine à taire. Poussée par Œnone, elle se résout peu à peu à rompre le silence.

[En dégager l’enjeu] Cet échange haletant éclaire les affres d’une passion qui se sait coupable et peine à se dire.

Explication au fil du texte

Avouer, une décision difficile (v. 1-6)

des points en +

Dans sa préface, Racine décrit Phèdre comme « ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » : l’impuissance de l’héroïne suscite de la pitié et de l’effroi.

Les deux premiers vers permettent à Phèdre d’expri­mer, au futur, la certitude d’être condamnée par Œnone : « tu sauras », « j’en mourrai plus coupable ». La mort apparaît d’emblée comme la seule issue. Des termes forts à la rime (« coupable ») ou à la césure (« crime ») soulignent le poids du remords.

Au vers 1, le « sort » est sujet du verbe « accabler », et Phèdre COD (« m’ ») : elle a perdu le contrôle de son existence et se peint comme une victime passive.

Œnone met en avant les liens étroits et anciens qui l’unissent à Phèdre (avant d’être sa confidente, elle a été sa nourrice) : elle pèse de tout le poids de son affection sur Phèdre afin d’obtenir la confidence et elle multiplie les impératifs (« Délivrez mon espoir », « Parlez ».)

L’alexandrin du vers 6, réparti sur les deux femmes, insiste sur le fait que Phèdre consent malgré elle à cet aveu, comme si elle cédait à la volonté d’Œnone (« Tu le veux. Lève-toi. »). À l’instar de la confidente, le spectateur ne peut qu’être intrigué par ces mystères.

Hésitations et scrupules de Phèdre (v. 7-18)

Au vers 7, la double question souligne la difficulté de la confession. L’apostrophe exclamative au « ciel » est un cri de désespoir, tandis qu’Œnone, dans son ignorance, se refuse à croire au pire et balaie les mauvaises pensées de sa maîtresse (« vaines frayeurs » et plus loin « oublions-les »).

des points en +

Par amour pour Thésée, Ariane l’avait aidé à tuer le Minotaure, son demi-frère monstrueux. Puis Thésée avait abandonné la jeune femme sur l’île de Naxos. Il avait ensuite épousé Phèdre, la sœur d’Ariane. Une famille compliquée…

Dans une double exclamation pathétique, Phèdre donne un premier indice, encore évasif, de son drame : « Ô haine de Vénus ! ». Elle rappelle ensuite les drames intimes des femmes de sa famille (sa mère, sa sœur Ariane) qui permettent de glisser peu à peu vers le sien. Elle se situe dans une généalogie maudite.

L’amour ressenti (vers 10 et 13) est systématiquement associé à des conséquences terribles (« égarements », « blessée », « mourûtes ») ; il apparaît comme une malédiction. Le ton adopté par Phèdre est celui de la déclamation lyrique, les vers 13-14 deviennent chant de désespoir : le ton plaintif, fortement exclamatif, est porteur d’une musicalité créée par le jeu des sonorités (notamment la rime interne « mourûtes/fûtes », qui met en lumière le sort funeste d’Ariane).

Les questions d’Œnone montrent qu’elle ne comprend pas d’emblée où Phèdre veut en venir : « Que faites-vous, Madame ? »

L’évocation du « sang » (vers 16 et 17), c’est-à-dire de la lignée sur laquelle s’acharnent les dieux, permet de faire surgir la fatalité à l’œuvre dans le destin d’une famille maudite. La mention répétée de « Vénus » en précise la nature : c’est bien la passion qui consume Phèdre, pour son malheur, en témoigne la rime riche « déplorable »/« misérable ». Elle se voit comme l’ultime victime de cette fatalité accablant une lignée désastreuse (vers 18). De même que c’est Œnone qui « veut » que Phèdre avoue (vers 6), ici c’est Vénus qui « veut » (vers 17) que Phèdre soit rongée par une passion qu’elle tarde à avouer.

Le superlatif « la plus misérable » crée un effet de gradation intrigant, conforté par le vers 20 : « Tu vas ouïr le comble des horreurs ».

Un aveu sidérant (v. 19-28)

des points en +

La maïeutique est l’art de conduire son interlocuteur à formuler les vérités qu’il a en lui, grâce à un échange, à des questions éclairantes.

S’ensuit un dialogue vif. Par des questions de plus en plus brèves (trois syllabes, puis deux puis une seule) et pressantes, Œnone, mise sur la voie, se livre à un exercice de maïeutique pour obtenir la douloureuse vérité, qui se dévoile au fil des répliques.

L’amour se présente sous une forme extrême, incontrôlable, comme l’indique la rime « fureurs », en écho à « horreurs ».

Les brusques interruptions du propos de Phèdre (les points de suspension, l’anaphore de « J’aime… ») révèlent ses réticences à aller jusqu’au bout de son aveu : elle ne peine pas à mettre les mots sur ce qu’elle vit (elle répète qu’elle aime), mais n’arrive pas à dire le nom, à désigner l’objet de son amour. Cette souffrance à dire se traduit physiquement : l’effroi de Phèdre s’exprime à travers son corps (« je tremble, je frissonne »). Le motif du destin tragique apparaît à nouveau : « nom fatal » fait écho au « sort » du vers 1 et à la « fatale colère » de Vénus.

La révélation tant attendue prend la forme d’une périphrase : Phèdre aime « ce fils de l’Amazone ». Phèdre semble encore une fois incapable de prononcer ce nom et laisse sa confidente préciser l’effroyable vérité : le drame de l’amour incestueux. L’aveu est d’autant plus surprenant pour Œnone et pour le spectateur que Phèdre simulait la haine contre Hippolyte !

L’effroi d’Œnone n’a d’égal que sa surprise, révélée par des questions et des exclamations brèves. Les craintes de Phèdre quant à sa condamnation sont confirmées par les courtes exclamations et apostrophes désespérées d’Œnone (« grands dieux ! », « juste ciel ! ») ; elle reprend à son compte le terme « crime », d’abord utilisé par Phèdre. Un rythme ternaire clôt l’extrait et laisse éclater le désespoir d’Œnone, qui comme par un effet d’écho redouble celui de Phèdre.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Alors qu’elle aspirait à mourir avec son secret, Phèdre se résout donc à tout avouer à sa confidente : cet échange trahit le trouble d’une héroïne animée « par une passion illégitime dont elle a horreur toute la première », comme le rappelle Racine dans sa préface. La révélation de la vérité se fait au prix de bien des détours, dans une scène capitale marquée par une vive tension : le spectateur, comme Œnone, est suspendu aux paroles d’une Phèdre bouleversée.

[Mettre l’extrait en perspective] L’engrenage s’enclenche : mieux aurait valu se taire, et la série d’aveux qui ponctuent cette tragédie de la parole va précipiter les personnages vers leur perte.

2. La question de grammaire

« Madame, au nom des pleurs que pour vous j’ai versés,

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés,

Délivrez mon esprit de ce funeste doute. »

des points en +

Vous pouvez préciser que ces trois verbes renvoient respectivement au passé (liens forts d’Œnone et de Phèdre), au présent de l’énonciation et au futur escompté à travers l’impératif. Œnone multiplie les stratégies pour obtenir l’aveu.

Trois verbes dans ces trois vers, tous à des temps différents.

Le verbe « ai versés » est conjugué au mode indicatif, à la première personne du passé composé. Le participe passé « versés » s’accorde au masculin pluriel avec l’antécédent de son COD « que » placé avant lui : « pleurs ».

Le verbe « tiens » est conjugué à la première personne du présent de l’indicatif.

Le verbe « Délivrez » est quant à lui conjugué au présent du mode impératif, à la deuxième personne du pluriel : Œnone vouvoie Phèdre.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre descriptif est mentionnée la lecture cursive d’une autre pièce de théâtre : Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Pouvez-vous la présenter brièvement ?

2 Comment la pièce s’empare-t-elle de la passion amoureuse ? En quoi lui confère-t-elle une dimension tragique ?

3 Expliquez en quoi l’aveu des sentiments amoureux se révèle particulièrement délicat dans Cyrano de Bergerac.

4 Avez-vous apprécié cette lecture ? Quels liens pouvez-vous tisser avec Phèdre ?