Racine, Phèdre, II, 5

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re Générale | Thème(s) : Racine, Phèdre – Passion et tragédie (bac 2020)
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

Racine, Phèdre

épreuve orale

47

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Racine, Phèdre, acte II, scène 5

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Phèdre

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l’aime, non point tel que l’ont vu les enfers,

Volage1 adorateur de mille objets divers,

Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche ;

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu’on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous voi.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage.

Cette noble pudeur2 colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de Minos3.

Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte

Des héros de la Grèce assembla-t-il l’élite ?

Pourquoi trop jeune encor ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète

Malgré tous les détours de sa vaste retraite5.

Pour en développer l’embarras incertain

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l’aurais devancée.

L’amour m’en eût d’abord inspiré la pensée.

C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours

Vous eût du Labyrinthe6 enseigné les détours.

Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante !

Un fil n’eût point assez rassuré votre amante.

Compagne du péril qu’il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j’aurais voulu marcher,

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue,

Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.

Jean Racine, Phèdre, acte II, scène 5, 1677.

1. Volage : inconstant, frivole.

2. Pudeur : retenue chaste.

3. Filles de Minos : Ariane et Phèdre.

4. Bords : rivages.

5. Retraite : lieu où l’on se retire, s’abrite.

6. Labyrinthe : nom propre devenu nom commun.

2. question de grammaire.

Analysez la phrase : « Par vous aurait péri le monstre de la Crète / Malgré tous les détours de sa vaste retraite. », en mettant en évidence les groupes de mots et leur fonction.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Vous devez faire entendre les 12 syllabes composant chaque alexandrin : pensez à prononcer le e quand il compte dans la mesure du vers, en fin de mot (ex. : « Mais fidèle, mais fier… ») ou à l’intérieur d’un mot (ex. : « Pour en développer… »).

Faites aussi entendre les liaisons ; notez-les au crayon sur votre texte (ex. : « Que faisiez-vous alors ? »)

Votre ton doit suggérer que Phèdre se laisse peu à peu emporter dans une folle rêverie amoureuse.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Après avoir rappelé les liens unissant Phèdre, Hippolyte et Thésée, expliquez pourquoi Phèdre vient voir Hippolyte.

La tirade étudiée précède le moment où Phèdre avoue explicitement son amour Hippolyte : vous montrerez qu’il y a ici un aveu indirect, qui passe par l’évocation d’un passé complètement réinventé.

Observez comment Phèdre désigne les personnages qu’elle évoque (et se désigne elle-même) ; observez le jeu des substitutions de personnages auquel elle se livre involontairement.

2. La question de grammaire

Dans cette phrase simple, identifiez le verbe (à un temps composé) et le groupe nominal sujet.

Puis retrouvez deux groupes prépositionnels compléments circonstanciels ; n’oubliez pas d’indiquer la circonstance exprimée.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Dans Phèdre (1677), Racine puise aux sources antiques pour peindre le destin d’une héroïne incarnant une passion coupable : Phèdre est en effet la proie d’un amour impossible et scandaleux pour le jeune prince Hippolyte, fils de son époux Thésée.

[Situer le texte] Phèdre vient d’avouer à sa nourrice la passion qui la dévore. Quand une rumeur annonce la mort du roi Thésée, elle demande à s’entretenir avec Hippolyte : elle veut placer son jeune fils sous la protection du nouveau souverain.

[En dégager l’enjeu] Cette tirade permet d’observer comment, égarée par l’amour, elle substitue progressivement la figure d’Hippolyte à celle de Thésée, faisant ainsi l’aveu indirect de sa passion.

Explication au fil du texte

Les deux Thésée (v. 1-11)

Les deux premiers vers de l’extrait permettent à Phèdre d’exprimer avec force son amour envers Thésée comme le soulignent le lexique de la passion (« languis », « brûle ») ainsi que le vibrant « Je l’aime » au début du vers 2.

Mais d’emblée cette affirmation est contredite par la suite de la phrase où – à l’aide des connecteurs « non point tel… Mais… tel qu’on… » – elle oppose deux Thésée : celui d’aujourd’hui, héros négatif, présenté comme un séducteur inconstant (« Volage adorateur »), indigne d’admiration (son dernier « exploit » : être allé enlever la femme d’un dieu, qu’un ami convoitait), et le Thésée d’autrefois, jeune homme, qui attire malgré lui (« un peu farouche ») un cortège innombrable de femmes (« traînant tous les cœurs après soi »), cortège dans lequel Phèdre a le droit de son fondre.

Phèdre trahit sa véritable passion une première fois dans le vers 7 en établissement un rapprochement entre ce Thésée idéalisé et le jeune Hippolyte qui lui fait face (« tel que je vous voi »).

Selon elle, le Thésée d’autrefois ressemble trait pour trait à Hippolyte : Phèdre détaille ainsi les charmes de celui qu’elle adore (« votre port, vos yeux, votre langage »).

Hippolyte acteur imaginaire de l’épopée crétoise (v. 12-19)

Une question presque agressive (« Que faisiez-vous alors ? ») trahit la confusion de l’héroïne : celle-ci semble imaginer que le père et le fils aient pu être contemporains… Les deux questions qui suivent, directement adressées à Hippolyte, n’appellent aucune réponse. On y entend à la fois le regret, le reproche et le dépit amoureux.

L’évocation de l’épisode héroïque du combat de Thésée, secondée par Ariane (« Ma sœur »), contre le Minotaure (vers 16 à 19) confirme l’effacement du véritable protagoniste, Thésée, au profit de son fils. Une Phèdre de plus en plus délirante réécrit l’exploit en substituant Hippolyte à son père (les quatre vers sont encadrés par des expressions évoquant le jeune prince : « Par vous… votre main. »)

des points en +

« Par vous aurait péri le monstre de la Crète » : ce vers préfigure un moment terrible ; Phèdre va bientôt demander à Hippolyte de la tuer (« Crois-moi ce monstre affreux ne doit point t’échapper »). C’est elle le monstre, non plus le Minotaure tué par Thésée.

Notons que les périphrases utilisées par Racine pour évoquer cet épisode étaient transparentes pour le spectateur de l’époque classique : le « monstre de la Crète » désigne le Minotaure ; « les détours de sa vaste retraite » désignent le Labyrinthe, construit par Dédale, dans lequel le monstre était enfermé ; le « fil fatal » s’applique au fil qu’Ariane confia à Thésée pour qu’il s’aventure dans le Labyrinthe sans s’y égarer et puisse en ressortir.

Phèdre, nouvelle Ariane (v. 20-29)

Le début du vers 20 (« Mais non ») marque un degré supplémentaire dans l’égarement. Ce n’est plus Ariane qui aide Thésée, devenu Hippolyte, à sortir du Labyrinthe mais Phèdre elle-même.

Elle accomplit ce geste par « amour ». L’exclamation « Que de soins m’eût coûtés cette tête charmante ! » laisse percevoir une passion de plus en plus explicite ; cependant la fureur amoureuse se colore ici d’une dimension presque maternelle, protectrice (« secours », « soins », « rassuré »).

Phèdre se rêvant en nouvelle Ariane ne laisse pas Hippolyte affronter seul le danger mais le suit à l’intérieur du Labyrinthe. Elle n’est plus seulement une auxiliaire mais une « compagne », cette idée étant renforcée par la répétition de « avec vous » : « Et Phèdre au labyrinthe avec vous descendue // Se serait avec vous retrouvée, ou perdue ».

Le terme « perdue » doit être compris de deux manières différentes : perte physique (celle dans le labyrinthe) et perte morale (celle de l’adultère). Le Labyrinthe peut ainsi être vu comme la métaphore de l’amour interdit : le danger n’est plus le Minotaure mais la passion amoureuse.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Dans cette rêverie où Phèdre oublie progressivement le père pour son fils et réécrit un épisode passé où Hippolyte et elle-même formeraient un couple inédit, sa passion transparaît malgré elle. Elle est au bord de l’aveu, qui va exploser directement et violemment dans la suite immédiate de la scène. Phèdre ne peut lutter contre la fureur amoureuse qui la ronge et qu’elle vit comme une fatalité. C’est là qu’est la source de la tragédie.

[Mettre l’extrait en perspective] Il est possible de lire une telle absence de libre arbitre comme le trait d’une vision janséniste de l’homme. Selon cette doctrine que Racine, élevé par les Jansénistes de Port-Royal, défend à la fin de sa carrière, la volonté humaine n’est jamais libre.

2. La question de grammaire

« Par vous  aurait péri  le monstre de la Crète

Malgré tous les détours de sa vaste retraite. »

des points en +

Vous pouvez signaler que l’inversion de l’ordre canonique de la phrase (S-V-C) a pour effet de mettre en avant le complément circonstanciel « Par vous » et d’insister ainsi sur la substitution d’Hippolyte à Thésée dans le combat contre le Minotaure.

Le verbe autour duquel est construite cette phrase simple est « aurait péri » (au conditionnel passé, avec une valeur d’irréel du passé).

Son sujet (inversé) est le GN « le monstre de la Crète ».

La phrase comprend deux groupes prépositionnels compléments circonstanciels :

« par vous », qui exprime le moyen ;

« Malgré tous les détours de sa vaste retraite » qui exprime l’opposition.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’une autre pièce de théâtre : Huis Clos de Jean-Paul Sartre. Pouvez-vous la présenter brièvement ?

2 En quoi cette pièce est-elle tragique ? Les personnages inspirent-ils pitié ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle de Phèdre ?