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Intérêt du sujet • Arides, les connaissances scientifiques ? Que nenni ! On prend plaisir à allier la raison à l’imagination.
Dans sa préface aux Entretiens sur la pluralité des mondes, Fontenelle explique à propos des idées de physique exposées que « dans le même temps qu’elles contentent la raison, elles donnent à l’imagination un spectacle qui lui plaît autant que s’il était fait exprès pour elle ». En quoi cette citation éclaire-t-elle votre lecture de l’œuvre ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en prenant appui sur les Entretiens sur la pluralité des mondes, les textes étudiés et votre culture personnelle.
Les clés du sujet
Analyser le sujet

Formuler la problématique
En quoi la mise en lumière des théories scientifiques dans les Entretiens sur la pluralité des mondes est-elle une source de plaisir autant pour la raison que pour l’imagination ?
Construire le plan
1. Un raisonnement scientifique | Montrez que les Entretiens se fondent sur les connaissances scientifiques définies de l’époque. En quoi le désir de savoir est-il un moteur pour les protagonistes ? |
2. L’imagination au service de la raison | Comment Fontenelle utilise-t-il des images et des récits étonnants pour illustrer la science ? Montrez que l’on dépasse la science en envisageant les éventuels peuples des autres mondes de l’univers. |
3. Un nouveau langage scientifique | En quoi le ton galant et précieux de la conversation renforce-t-il le plaisir ? Montrez que l’accès à la compréhension du monde engendre une forme de bonheur. |
Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.
Introduction
[Accroche] Depuis l’Antiquité, il est de tradition, en littérature et en philosophie, d’opposer la raison à l’imagination. [Explication du sujet] Mais Fontenelle ne se range pas à cet avis : en effet, comme il l’explique dans sa préface aux Entretiens sur la pluralité des mondes, les idées scientifiques non seulement « contentent la raison », mais aussi « donnent à l’imagination un spectacle qui lui plaît autant que s’il était fait exprès pour elle ». La raison et l’imagination, loin de s’opposer, semblent ainsi constituer les deux faces complémentaires d’un même plaisir de découverte du monde. [Problématique] En quoi la mise en lumière des théories scientifiques est-elle une source de plaisir autant pour la raison que pour l’imagination ? [Annonce du plan] Nous verrons tout d’abord que ces Entretiens procurent le plaisir intellectuel du raisonnement scientifique puis que l’imagination, au service de la raison, produit un nouveau langage scientifique qui réenchante le savoir.
I. Un raisonnement scientifique
1. Les concepts scientifiques de l’époque
La Renaissance a engendré de nombreux bouleversements dans l’appréhension scientifique du monde et de l’espace. Dans les Entretiens, Fontenelle se livre à de nombreux développements abstraits qui transmettent le savoir de son époque.
La structure en six soirs permet au philosophe de guider la marquise en passant d’une hypothèse à une autre, au cours d’un voyage paradoxalement immobile. Une seule règle d’or, celle de la liberté de penser : « Pourquoi non ? »
Le philosophe fait l’éloge de la « simplicité » et de la « hardiesse » du système héliocentrique de Copernic : « il prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers, où elle s’était placée, et dans ce centre, il y met le Soleil, à qui cet honneur était bien mieux dû » (1er soir).
De même, Fontenelle expose la théorie des « tourbillons », postulée par René Descartes dans ses Principes (1644) : « Tout ce grand amas de matière céleste […] tourne en rond, et emportant avec soi les planètes, les fait tourner toutes en un même sens autour du Soleil » (4e soir).
2. « Oser savoir »
Le philosophe transmet à la marquise ses connaissances ainsi que le plaisir de la curiosité intellectuelle. Il faut « être spectateur du monde et non pas habitant » : la posture face au monde doit être active, dynamique.
à noter
La curiosité intellectuelle de Fontenelle annonce la devise que le philosophe Emmanuel Kant associera au siècle des Lumières : « Sapere aude ! » (« Ose savoir ! »)
Fontenelle met en œuvre ici la libido sciendi, le désir de connaître. C’est une démarche audacieuse pour l’époque car le désir de savoir est associé péjorativement à la vanité par les jansénistes (catholiques tenants d’une doctrine religieuse assez rigoriste).
Il est nécessaire de choisir la bonne distance pour juger des choses, tout en restant conscient des limites de l’observation humaine. L’homme reste ce « roseau pensant » décrit par Pascal, pris entre l’infiniment grand (qui engendre un vertige existentiel) et l’infiniment petit (« que nos yeux ne sauraient apercevoir sans secours »).
[Transition] Les Entretiens se fondent donc sur un raisonnement scientifique précis, qui contente la raison. Mais ces idées de physique semblent également nourrir l’imagination avec plaisir.
II. L’imagination au service de la raison
1. Des images étonnantes
Chez Fontenelle, les images vont donner à voir ce qui est difficilement concevable : « il n’y a pas jusqu’aux vérités à qui l’agrément ne soit nécessaire ». Les analogies permettent de faire comprendre des concepts complexes.
L’atmosphère terrestre devient ainsi le « duvet » d’une coque de ver à soie ; la Terre est un navire voguant sur le flot de la « matière céleste » ; la Voie lactée, une « fourmilière d’astres ». La digression inventive autour des abeilles (3e soir) aide la marquise à élargir le champ de sa pensée.
Le dialogue est l’occasion de proposer des hypothèses fantaisistes. Les protagonistes se demandent s’il y a des rochers phosphorescents sur Mars, ou si ce sont des oiseaux qui y illuminent les ténèbres. De même, la marquise postule que Saturne et Mercure, étant situés aux deux extrémités du Système solaire, sont « opposés en toutes choses ».
info
À l’époque de l’écriture des Entretiens, Uranus et Neptune n’ont pas encore été identifiées comme des planètes. Elles le seront respectivement en 1781 et en 1846.
2. L’invention des peuples de l’univers
L’imagination permet de dépasser les frontières de notre propre monde : « Rien ne devrait nous intéresser davantage que de savoir comment est fait ce monde que nous habitons, s’il y a d’autres mondes semblables, et qui soient habités aussi. » (Préface)
Fontenelle et la marquise laissent libre cours à leur liberté créatrice en imaginant les peuples de ces mondes lointains, comme les habitants de la Lune et leurs grands puits souterrains. Quand vient le tour de Saturne, la marquise se prend au jeu : « Et ne mettrons-nous point d’habitants dans ce grand anneau ? »
info
Dans L’Autre Monde (1657), Cyrano de Bergerac imaginait déjà, à l’instar de fabulistes antiques tels que Lucien de Samosate, les peuples fascinants et déroutants de la Lune et du Soleil.
Cette imagination sans bornes est aussi une leçon de relativisme : les habitants fictifs des autres mondes pourraient être finalement nos reflets. Il existerait sans doute une « curiosité mutuelle » entre les Jupitériens et les Terriens, qui se poseraient les mêmes questions en observant le ciel.
[Transition] L’imagination, au service de la raison, enchante donc l’esprit et engendre un nouveau langage scientifique, prompt à sublimer le savoir.
III. Un nouveau langage scientifique
1. Une conversation galante et badine
Le ton galant de la conversation, les digressions et le badinage des deux protagonistes empêchent le dialogue de prendre une voie trop scientifique. Fontenelle poétise la science et lui donne ses lettres de noblesse en littérature.
Le dialogue s’inscrit dans les délices vagabonds du marivaudage auquel se livrent les personnages. Vénus devient un paradis bucolique digne des pastorales grecques. « Recommencez à me parler chaldéen », implore la marquise, la Chaldée étant associée à l’astronomie. Ce nouveau langage remplace l’expérimentation et permet de comprendre des systèmes abstraits complexes.
Les inventions baroques enrichissent les échanges précieux. Le philosophe fait découvrir les coulisses de « l’Opéra » que constitue l’univers : « Je n’ai qu’à tirer le rideau. » Quant aux « tourbillons », ils donnent à la marquise un vertige extatique : « Donnons-nous aux tourbillons. »
2. L’accès au bonheur de la compréhension
Ce langage permet d’accéder au bonheur de la compréhension, mis à la portée de tous. Le discours littéraire livre un savoir, comme le fait l’expérience scientifique elle-même. Comprendre l’univers procure en lui-même un sentiment d’intense satisfaction. Pour Fontenelle, tout homme devrait avoir le droit d’accéder à ces prises de conscience qui enchantent l’esprit.
La marquise témoigne de sa fascination pour cet univers qui « ressemble à une montre » et qui fonctionne parfaitement « sur des choses si simples ».
mot clé
L’image de la montre renvoie à la philosophie mécaniste de Descartes ; Voltaire l’utilisera également pour comparer Dieu à un « Grand Horloger ».
Se défaire de ses fausses croyances, ne pas céder au merveilleux du monde, constitue une fin en soi. Il faut être de ces philosophes qui « passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point », démarche qui n’en réduit pas moins le plaisir.
Conclusion
[Synthèse] L’approche astronomique des Entretiens associe donc avec brio la satisfaction intellectuelle de découvrir le fonctionnement du monde et de l’univers, et le plaisir littéraire et esthétique de représenter cet espace méconnu par de multiples images et inventions. [Ouverture] Au xviiie siècle, Diderot se fait l’héritier de Fontenelle, en recourant à la forme dialoguée pour traiter de concepts philosophiques complexes avec un certain imaginaire poétique, comme dans Le Rêve de d’Alembert (1769).