Rédigez une lettre qui défend l'intérêt du poème de Cendrars

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : L'écriture d'invention - Écriture poétique et quête du sens
Type : Écriture d'invention | Année : 2011 | Académie : Inédit
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Un vent de révolte…
 
 

Un vent de révolte… • Invention

Corrigé

12

Poésie

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Sujet inédit

écriture poétique et quête du sens • 16 points

Écriture d’invention

> Le poème de Cendrars « Académie Médrano », vous semble correspondre parfaitement à ce que vous appréciez dans la poésie. Vous l’adressez à une revue de poésie et dans votre lettre d’accompagnement vous en défendez l’intérêt par rapport à d’autres types de poèmes. Rédigez cette lettre.

Comprendre le sujet

  • Situation d’énonciation : qui ? « vous », vous êtes un lecteur de revue poétique ; à qui ? à une revue de poésie.
  • Le registre n’est pas précisé, mais « défendez l’intérêt » indique que vous devez être enthousiaste, voire lyrique.
  • Faites la « définition » du texte à produire, à partir de la consigne.

Lettre (genre) qui argumente sur (type de texte : éloge) le poème de Cendrars et sur la poésie en général (thème) pour défendre la conception de la poésie qui se dégage du poème de Cendrars (but).

Chercher des idées

  • Vous devez justifier le fait que vous demandiez que ce poème, déjà édité, le soit à nouveau.
  • Repérez les caractéristiques essentielles du poème de Cendrars, comme pour un commentaire, par exemple :
  • la fantaisie dans les thèmes (le cirque, le monde de l’enfance et du spectacle, mais aussi la métaphore trapéziste/poète) ;
  • la fantaisie dans la forme (jeu avec la typographie et la mise en page, une poésie pour la vue, proche de la peinture) ;
  • le goût du jeu ; le poète est encore enfant, c’est aussi un amuseur ;
  • une part d’hermétisme dans la poésie : le lecteur est invité à déchiffrer, à participer à la création poétique ;
  • l’humour : le poète refuse de se prendre au sérieux ;
  • le manifeste poétique qui met en pratique les conseils qu’il donne ;
  • un poème accessible à un large public, qui se lit par jeu ou plus profondément comme une réflexion.
  • « Par rapport à d’autres types de poèmes » vous invite à le comparer à d’autres poèmes qui ne présentent pas les mêmes caractéristiques et révèlent d’autres conceptions de la poésie.
  • Vous devez choisir une stratégie argumentative : allez-vous chercher plutôt à convaincre (en vous adressant à la raison du lecteur par un raisonnement logique) ou à persuader (en vous adressant aux sentiments du lecteur) ?
  • Il ne s’agit pas de faire un devoir argumentatif pur, mais bien de convaincre ou de persuader un correspondant et un public (celui d’une revue). Donnez à votre texte la spontanéité et l’enthousiasme d’une lettre.

> Pour réussir l’écriture d’invention : voir lexique méthodologique.

> La poésie : voir lexique des notions.

Corrigé

Paris, le 22 juin 2011

Monsieur,

Lecteur assidu de votre revue, acteur, et donc homme de spectacle sinon de lettres, je prends la liberté de vous faire une requête. Désireux de mettre la poésie à la portée d’un public plus large, je forme le projet de monter un spectacle de lecture de poésies. Je me mets donc à la recherche de textes pour constituer mon « anthologie » personnelle, et voilà que je tombe par hasard sur un poème de Cendrars, bien moins connu que la fameuse Prose du Transsibérien, un « sonnet dénaturé » intitulé « académie médrano » !

Je dois vous dire mon étonnement, mon admiration et aussi ma perplexité, car le « cas » que je vous soumets nécessite les lumières de lecteurs de poésie avertis, d’experts comme vous. Vous allez comprendre pourquoi. En effet, il ne s’agit pas vraiment d’un poème au sens strict du terme, mais bien plutôt à la fois d’un jeu, d’un manifeste, d’un tableau… C’est tout un spectacle que nous offre Cendrars. J’ai trouvé là le premier texte qui me mette en échec et me renvoie en quelque sorte à mon néant, ou plutôt me donne des doutes sur les capacités du comédien par rapport au poète. Mais laissons les problèmes pour la fin ; bien que je sois persuadé que vous connaissez ce poème, je veux d’abord vous faire partager mon enthousiasme avant mes doutes…

Le poème semble se moquer du lyrisme traditionnel et de ce que nous ­considérons souvent comme des clichés. Jugez-en plutôt : il s’agit de l’évocation d’un cirque et du monde féerique qui l’entoure. Outre le fait qu’il s’agit d’un sujet qui me touche – celui du spectacle –, je suis sûr qu’il saura capter un vaste public. Faites-le lire à un enfant : il y trouvera avec joie un monde d’évasion, de merveilleux qui mêle « un tout petit basset », « la fille du directeur », « les jongleurs » et les « trapézistes ». L’adulte y retrouvera ses joies d’enfant. Cendrars a su garder la fraîcheur et une âme d’enfant et, pour moi, le poète, loin de se complaire dans son spleen, doit faire rêver, poser un regard neuf sur le monde et faire que « l’espace d’un éclair nous voyions un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile dans toute la force du terme » (c’est Cocteau qui a dit cela, n’est-ce pas ?). Et c’est ce que réussit Cendrars dans ce poème.

Mais ce n’est qu’un début : Cendrars joue et fait jouer son « lecteur » (vous comprendrez mes guillemets plus tard) avec lui. Oubliées les « rigoureuses contraintes » de la poétique traditionnelle et notamment du sonnet qu’il dénature et désarticule à plaisir : on dit que le poète « déracine les mots »… Hé bien Cendrars ici déracine la poésie elle-même : il jongle comme un artiste de cirque avec la typographie, désarticule les vers, varie à l’envi la typographie et crée ainsi un poème pour l’œil autant que pour l’esprit : LES BELLES LETTRES voisinent avec les Billets de faveur, les caractères gras avec les italiques ou les accolades… Mais il ne faut pas croire qu’ « c’est n’importe quoi » : tout cela est artistement travaillé, et pourtant… aucune trace de labeur contraint ; Cendrars, tout comme le trapéziste, image du poète, donne l’impression de faire ses tours et ses « entrechats » avec facilité et aisance. La poésie devient alors peinture.

Ce qui me plaît aussi, c’est que Cendrars ne semble pas se prendre au sérieux. Quel humour sur soi ! J’aime son goût de la provocation qui lance des défis au lecteur, obligé de « déchiffrer » le poème dans lequel il découvre de multiples fantaisies. Il nous faut repérer les clins d’œil et jeux sur les mots : à « Académie Médrano » répond son anagramme presque totale dans la dédicace : « À Conrad Moricand » ! Il faut nous exercer à lire les mots écrits à l’envers : « xuellirép tuaS ». Si bien que chaque lecture apporte une nouvelle surprise et une découverte. N’est-ce pas cela le but de la poésie : nous bousculer ?

Une simple fantaisie alors ? Justement non ! Une nouvelle énigme pour le lecteur ! Sous ce tableau de cirque, il faut voir une vaste métaphore filée de ce que doit être la poésie, une véritable profession de foi, un manifeste poétique : le poète doit être ce trapéziste qui défie les lois de la pesanteur, il doit se jouer des contraintes… L’alexandrin est méconnaissable, les rimes ont fui, les lignes commencent à droite de la page, les mots se lisent à l’envers : le poète jongle avec la langue et les mots et sa poésie naît non pas de ­contraintes formellles mais de mariages de sonorités (« les affiches se fichent de toi »…), les images se déchaînent. Comme cet « art poétique » est loin des austères conseils techniques de Boileau ! Il s’agit là d’un manifeste en action, on pourrait dire de « travaux pratiques » destinés à montrer à l’apprenti poète la poésie en train de se faire. C’est une pédagogie du jeu… Or, pour moi, l’acteur, le jeu, c’est ma vie !

Excusez mon enthousiasme et mes débordements : vous savez tout cela, j’en suis sûr. Et c’est bien pourquoi je vous écris. Car, malgré tout cela, je ne vais pas dire ce poème durant mon spectacle… Ou plutôt je ne peux pas ! Cendrars m’a joué un sale tour… Eh oui, dites-moi un peu… vous qui êtes féru de poésie, COMMENT peut-on LIRE ce poème ? Comment rendre les mots à l’envers, les accolades et les fantaisies typographiques ? Comment lire deux vers à la fois ? C’est un poème à mettre en scène, « en cirque » ou « en vue »… Je sens alors l’infirmité et l’impuissance du comédien face au poète.

Alors, si je vous envoie ce poème, c’est pour vous demander de le publier et de faire un appel public en lançant un concours pour les jeunes, sous forme d’énigme : « Le défi impossible : comment feriez-vous pour lire ce poème de Cendrars ? » Le gagnant pourra se produire lors du prochain spectacle inédit de poésie de Laurent Dutour.

Si je ne peux, moi, assurer à ce poème hors du commun une large diffusion, au moins l’aurez-vous fait pour moi en le publiant !

Je vous remercie de votre attention et vous prie de croire à ma sincère reconnaissance d’artiste… infirme.

Laurent Dutour