Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ?

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le devoir
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2015

dissertation • Série L

Respecter tout être vivant, est-ce un devoir moral ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Le respect

Le respect est un sentiment moral. Il est la marque d’un égard et même d’une admiration. Il implique la reconnaissance d’une grandeur à laquelle il ne faut pas faire offense. Il peut avoir aussi un sens social. On respecte une hiérarchie.

Le vivant

Ce terme désigne tout être organisé d’après un principe interne. Le vivant se distingue du corps inanimé par son mode d’agencement et sa manière d’exister. Son action est finalisée par des exigences propres alors qu’une pierre ne se détermine pas par elle-même à se mouvoir.

Le devoir

Le devoir est parfois perçu comme une contrainte. Nous l’exécutons sans le vouloir véritablement. Il a toutefois un sens plus élevé et on parle alors d’obligation. Notre volonté se mobilise car nous estimons que quelque chose mérite d’être accompli. Nous sommes guidés par la certitude que cette chose est juste.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique est liée aux différents sens du respect et au statut de l’être vivant. Si le respect n’est dû qu’aux personnes, alors l’appliquer à tout ce qui vit est une idée erronée. Si, en revanche, on estime cette idée fondée, il faut établir ce que signifie ce respect.

Une autre difficulté vient du fait que ce sentiment ne peut être exigé que de l’homme envers les autres êtres. Il est absurde de penser que les animaux et les plantes se respectent ou devraient le faire. Cette question repose donc sur un présupposé. L’homme par sa conduite se conduit mal envers les autres vivants, il les exploite ou les détruit. C’est l’intrication de considérations morales avec l’idée du vivant qui pose problème.

Dans une première partie, nous montrerons comment le respect intervient dans la philosophie morale de Kant. Puis, nous mettrons en relation ces idées avec le concept d’être vivant. Enfin, nous montrerons en quel sens il est légitime de parler de respect et de devoir moral.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas limiter le propos au cas de l’homme. Le vivant désigne tout être organisé qui poursuit, même inconsciemment, des fins qui lui sont propres.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

Vous pouvez partir de l’actualité pour engager la réflexion. Le tout est de montrer en quoi la question est problématique.

Les traitements infligés à certains vivants ont donné lieu à des manifestations et à des réflexions demandant le respect à l’égard de tout ce qui vit. On peut légitimement être choqué, voire horrifié, par la condition des animaux dans l’élevage industriel et par le massacre à des fins de trafic de certaines espèces. Les respecter apparaît donc être un devoir moral. Les choses ne sont cependant pas aussi claires. Remarquons d’abord que seul l’homme est concerné par cette injonction. Les vivants non-humains ne se respectent pas entre eux. Mais que signifie exactement respecter ? Ce verbe a-t-il le même sens selon qu’on l’applique à un animal ou à un homme ? Que respectons-nous en eux ? Définir cette attitude demande aussi que nous élucidions ce qui le rend nécessaire. Deux difficultés se posent alors. Le respect est-il l’attitude appropriée à l’égard des vivants ou faut-il le réserver aux hommes ? À supposer qu’il soit universalisable, s’agit-il d’un devoir moral ?

1. La valeur morale du respect

A. Que signifie respecter ?

Nous parlons souvent du respect, le plus souvent pour déplorer son manque à l’intérieur du champ des relations humaines. La vie sociale pousse les hommes à se rudoyer. Les conditions du travail se dégradent, l’égoïsme et le manque de savoir-vivre dominent. Il apparaît que le respect est un sentiment créateur de distance entre les individus. Il s’associe à la politesse qui consiste à mettre les formes lorsque l’on s’adresse à quelqu’un. Ce sens est social. Il permet des comportements et un langage mesurés. L’absence de respect est évidente lorsque quelqu’un est traité comme un être dont on peut disposer. L’esclavage en est l’exemple frappant mais d’autres situations le montrent aussi. Le rudoiement, l’indifférence, sont autant d’attitudes qui prouvent que le respect a également une valeur morale. Il est lié à la qualité de la personne humaine, laquelle exige qu’on ne réduise jamais l’autre à une chose, un pur moyen.

B. La personne humaine

Ce point a été souligné par Kant dans la Critique de la raison pratique. Il en fait un impératif catégorique, une obligation absolue, inconditionnelle. La personne est une fin en soi. Tout être humain a ce statut. Les différences nationales, sexuelles, religieuses, ne comptent pas. Nous sommes tous égaux en dignité en tant que personnes.

Cependant, le vivant n’est pas seulement l’homme. Le respect est-il extensible à tout ce qui vit ? Kant ne le pense pas : « les choses peuvent exciter en nous de l’inclination et même de l’amour, si ce sont des animaux (par exemple des chevaux et des chiens, etc.) ou aussi de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais du respect. »

Attention

L’insertion d’une citation doit s’accompagner d’un commentaire mettant en évidence les termes importants.

Si les animaux peuvent nous inspirer des sentiments tendres, le respect est d’un autre ordre. Respecter n’est pas aimer ou éprouver de la bienveillance. Certains animaux peuvent être attachants mais cette communication affective n’en fait pas des personnes. Ils restent des choses.

[Transition] Il n’y aurait donc pas de devoir moral à respecter tout être vivant puisque seul l’homme est respectable. Mais Kant a-t-il raison de séparer ainsi les personnes et les choses ?

2. Quel statut pour le vivant non-humain ?

A. Un être non libre

La position kantienne renvoie à deux concepts fondamentaux : la raison et le libre arbitre. Leur association permet de dire que seul l’homme est respectable. Les animaux sont mus par l’instinct ou réagissent aux variations atmosphériques dont ils dépendent, comme les plantes. La raison permet, à l’inverse, d’analyser les situations et la volonté de nous donner nos propres fins au lieu de les recevoir de la nature. Seul l’homme peut vraiment vouloir. Les vivants non-humains n’ont pas la capacité de se déterminer par eux-mêmes. La brebis fuit nécessairement devant le loup et le tournesol ne peut pas ne pas se tourner vers le soleil. Il est légitime de les utiliser, de les acheter et de les vendre puisqu’ils sont déjà soumis à une force contre laquelle ils ne peuvent rien. Ceci fait qu’ils ne sont pas dignes d’être admirés. À l’inverse, il est illégitime de disposer ainsi d’un homme puisqu’il est libre par essence. Cette position doit-elle être nuancée compte tenu de ce que nous savons du vivant ?

B. La nature du vivant

Un vivant est un être organisé c’est-à-dire un tout et non une somme. Un tas de pierres n’est qu’une juxtaposition d’éléments. Un tout, en revanche, est une organisation dans laquelle toutes les parties sont liées par des relations telles, que lorsque l’une d’entre elles est lésée, c’est la totalité qui est touchée comme le montre l’expérience de la douleur. C’est une réalité concrète c’est-à-dire que l’organisme se développe en produisant ses parties selon un principe interne. Un être artificiel est le résultat d’un montage. Inversement, un vivant actualise de lui-même un programme qui lui est propre. Les idées de totalité concrète et de finalité interne sont donc indissociables. Canguilhem écrit ainsi « qu’un vivant, ce n’est pas une machine qui répond par des mouvements à des excitations, c’est un machiniste qui répond à des signaux par des opérations. ». Une larve d’insecte est capable d’effectuer des opérations complexes dans le but de trouver à s’alimenter. Dès lors, puisqu’un vivant poursuit des fins qui lui sont propres, ne doit-il pas être respecté ? On objectera qu’il n’est pas conscient de le faire mais le fait qu’il le fasse prouve qu’il a des intérêts vitaux à défendre. Un vivant a une relation qualitative à son environnement. Certains phénomènes ont pour lui une valeur – positive ou négative – d’autres lui sont indifférents. N’est-ce pas une raison suffisante pour nous donner un devoir envers lui ?

Conseil

N’oubliez pas de toujours relancer l’interrogation.

[Transition] La question est relancée par cette dernière perspective. Pouvons-nous encore compléter notre définition du vivant ?

3. Donner sens au respect

A. Le vivant, un être sensible

Le respect de tout vivant peut avoir pour fondement sa qualité d’être sensible. La philosophe contemporaine Florence Burgat justifie ainsi sa critique de l’élevage industriel. Les animaux soumis à cette contrainte sont placés dans des conditions de vie qui ne respectent absolument pas leur milieu naturel. Un veau peut vivre dans le noir, confiné, privé de contact maternel, avant d’être abattu. Cette souffrance n’est-elle pas blâmable ? Certes, les animaux ne parlent pas, ils ne peuvent déclarer leur droit à être respectés, mais ils peuvent souffrir comme le disait déjà Bentham. À ce titre, nous devons nous donner des obligations à leur égard. Rousseau a présenté ce point dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « si je suis obligé de ne faire aucun mal à mon semblable, c’est moins parce qu’il est un être raisonnable que parce qu’il est un être sensible ; qualité qui étant commune à la bête et à l’homme, doit au moins donner à l’une le droit de n’être point maltraitée inutilement par l’autre. »

Ce caractère commun tend à fonder l’idée d’un devoir moral de l’homme envers les autres vivants. Est-ce cependant aussi simple ?

B. Comment entendre respecter ?

Manifester de la déférence voire de l’admiration, implique de ne pas toucher aux formes de vie non humaine. Ceci conduit dans des impasses ou des contraintes discutables. Les hommes transforment nécessairement leur milieu, ils le cultivent. Quant à la relation avec les animaux, ceci reviendrait à s’interdire de faire ce que certaines espèces font à d’autres : les tuer. Respecter signifie-t-il que les vivants soient des sujets de droit ? F. Burgat souligne que la vulnérabilité est un critère justifiant une protection du vivant. Il y aurait un devoir moral et une obligation légale à ne pas léser des vivants en respectant leur cadre de vie. En ce sens, une Déclaration universelle des droits de l’animal inscrit dans son article 2 que « toute vie animale a droit au respect. » Elle s’insurge contre les mauvais traitements et les conditions de la mise à mort, demande le remplacement des expérimentations qui font souffrir, condamne le massacre des animaux sauvages. Nous retrouvons, sur le terrain du droit, l’injonction de Rousseau. Respecter le vivant serait finalement lui reconnaître « le droit de n’être point maltraité inutilement. »

Conclusion

Dans le Principe responsabilité, Hans Jonas appelle à respecter l’environnement pour que les générations futures aient un cadre de vie décent. Ce devoir moral inclut nécessairement les vivants, car notre technique ne peut nous faire vivre dans un monde totalement artificiel. Il est donc légitime de parler de devoir moral dans le respect de tout vivant, mais il ne faut pas l’entendre au sens où nous devons respecter la personne humaine. Il s’agit de préserver ce qui vit, et notamment la biodiversité, car nous sommes par bien des côtés solidaires des autres formes de vie. Ceci n’exclut pas de tuer des animaux mais il faut la recherche du moindre mal et que la législation bride la démesure de certains hommes.