Annale corrigée Commentaire littéraire

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre

France métropolitaine, juin 2025

Commentaire

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Ce sonnet contemporain revisite le thème classique et romantique de l’évocation de la nature et de l’amour, liée au passage du temps.

 

Vous commenterez ce poème de Richard Rognet. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention :

– à l’évocation lyrique de la nature ;

– au va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain.

document

Il reste toujours quelque chose des amours

mortes ou perdues, un regard sur les prés,

sur une fleur qui penche vers le soir,

sur les montagnes qui émergent après

 

les brumes du matin, il reste toujours,

sous nos paupières, des rêves inachevés,

des souvenirs de neiges ou d’étoiles

filantes comptées dans les nuits d’août,

 

il reste aussi quelques fenêtres entrouvertes

sur les averses d’été qui sentent si bon

qu’on se sent proche d’un nouvel amour,

 

d’un amour tranquille et brûlant à la fois,

qui tremblerait à la lisière1 du temps

comme un dernier sourire, avant de s’en aller.

 

Richard Rognet, Élégies pour le temps de vivre, © Éditions Gallimard, 2012.

1. Lisière : bordure, limite, frontière.

 

Les clés du sujet

Définir le texte

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Construire le plan

Comment l’évocation lyrique de la nature permet-elle à l’auteur d’exprimer la fragilité et la pérennité de l’amour ?

1. L’évocation lyrique de la nature

Comment la nature favorise-t-elle la contemplation ?

Comment le poète associe-t-il la nature à l’amour ?

Dégagez la portée universelle du poème.

2. Le va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain

Montrez que les relations amoureuses laissent une empreinte indélébile.

Quels éléments véhiculent une forme d’espoir amoureux ?

Comment le passage du temps est-il suggéré ?

Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] La tradition lyrique explore notre rapport à la nature et les émotions qu’elle provoque. [Présentation de l’œuvre et du poème] Le poète contemporain Richard Rognet s’inscrit dans cette veine avec ses Élégies pour le temps de vivre, publiées en 2012. Le poème étudié est un sonnet écrit en vers libres, dans lequel la nature devient l’écho de la mémoire affective du poète. [Problématique] Comment l’évocation lyrique de la nature permet-elle à l’auteur d’exprimer la fragilité et la pérennité de l’amour ? [Annonce du plan] Nous montrerons d’abord que la nature est évoquée avec une sensibilité lyrique, puis nous nous intéresserons au va-et-vient que le poète effectue entre le souvenir d’hier et l’attente de demain.

mot clé

Une élégie est un poème lyrique qui chante les plaintes et les douleurs de l’homme, comme les amours contrariées, la mort, la séparation, le temps qui passe.

I. L’évocation lyrique de la nature

1. Une nature évocatrice

La nature esquisse un paysage montagnard, probablement un paysage vosgien, cher à l’auteur. De brèves notations en déclinent les composantes (« les prés », « les montagnes », « neiges »).

D’autres images naturelles (« une fleur », les « étoiles filantes ») campent un cadre harmonieux et changeant selon les saisons (« août », « neiges ») ou les moments de la journée (« une fleur qui penche vers le soir », « les brumes du matin ») avec de forts contrastes lumineux.

D’une beauté discrète, ce paysage fait naître des sensations agréables exprimées par les subordonnées relative et consécutive : « les averses d’été qui sentent si bon / qu’on se sent proche d’un nouvel amour » (v. 10-11).

2. La nature, cadre propice à l’amour

La nature fusionne avec les états d’âme amoureux du poète : le décor romantique, propre à l’amour, évoque le temps passé à deux.

mot clé

On parle de « paysage état d’âme » lorsque la description d’un paysage suscite et reflète l’état d’âme du poète.

L’amour, mentionné trois fois, au singulier et au pluriel, est valorisé par son placement en fin des vers 1 et 11, et à l’attaque du vers 12. La nature semble intimement liée à l’éveil amoureux, suggéré par la proposition consécutive (v. 10-11).

La nature favorise également l’épanouissement des souvenirs amoureux introduits par la répétition de la tournure impersonnelle « il reste » (v. 1, 5, 9) qui amorce la description de moments précieux vécus avec l’être aimé. Le « regard » (v. 2), élément caractéristique de la poésie lyrique, fait écho aux « paupières » (v. 6), gardiennes symboliques de la mémoire affective.

La contemplation des « étoiles / filantes comptées » (v. 7-8), ainsi que le pluriel « neiges » (v. 7) suggèrent un amour multiple qui demeure cependant inabouti (« des rêves inachevés », v. 6).

3. Un lyrisme universel

Le lyrisme prend ici une portée universelle. En effet, au « je » personnel, l’auteur préfère – gagnant par là même en pudeur – l’emploi du pronom indéfini « on » (v. 11) ou du possessif « nos » (v. 6).

L’emploi du présent de vérité générale (« il reste », v. 1, 5, 9 et « on se sent », v. 11) contribue à universaliser le propos, de même que l’adverbe « toujours » qui revient comme un refrain (« il reste toujours », v. 1 et 5).

La nostalgie, liée au regret du passé ou de ce qui n’a pas pu être (« amours / mortes ou perdues », « rêves inachevés »), et l’envie d’aimer (« on se sent proche d’un nouvel amour », v. 11), sentiments partagés par tous, sont dépeints avec retenue et délicatesse.

[Transition] La nature se prête ainsi à une rêverie contemplative amoureuse et à une méditation sur l’existence humaine.

II. Le va-et-vient entre le souvenir d’hier et l’attente de demain

1. Les marques indélébiles du passé

Le poète évoque les marques impérissables des relations, par l’anaphore « il reste toujours » / « il reste aussi » (v. 1, 5 et 9) suggérant ainsi qu’un amour mort n’est jamais un échec, ni une déception.

Si le temps emporte l’amour, des traces subsistent néanmoins, portées par l’antithèse formée par « il reste » (v. 1) et les adjectifs « mortes ou perdues » (v. 2). L’écho sonore « toujours » / « amours » (v. 1) affermit la force de ces vestiges, tandis que les mots « paupières » et « souvenirs », mis en valeur au début des vers 6 et 7, rappellent cette empreinte mémorielle, visuelle et affective.

pour aller + loin

Au xixe siècle, le topos de la fuite du temps est omniprésent dans la poésie française, notamment chez Baudelaire (« La Mort des amants ») et Gérard de Nerval (« Une allée du Luxembourg »).

Si la relation s’émousse, le souvenir du passé est conservé, comme le montre le pronom indéfini « quelque chose » (v. 1). La métaphore des « fenêtres entrouvertes » (v. 9) et la formule impersonnelle « il reste », revisitée par l’adverbe « aussi », créent un nouvel élan lyrique qui fait le lien entre un passé heureux et un avenir plein d’espoir.

2. Une ouverture sur l’avenir

Rognet s’appuie sur la structure du sonnet pour inviter à se projeter dans le futur : le basculement des quatrains aux tercets opère un glissement vers l’expression d’une certaine quiétude, entre passé et avenir.

La nature est alors associée à un désir de renaissance amoureuse. Ainsi, l’antithèse des vers 1-2 (« amours / mortes ou perdues ») et du vers 11 (« nouvel amour ») esquisse l’espoir de renouer avec le bonheur amoureux.

Le désir de revivre une passion forte émerge dans les deux adjectifs antithétiques du vers 12 (« amour tranquille et brûlant »), tandis que la répétition « d’un nouvel amour / d’un amour (…) » (v. 11-12) reproduit l’élan enthousiasmant de l’espoir revenu, entretenu par une nature agréable (« averses d’été »).

Des images symbolisent l’éclosion d’une nouvelle relation : la renaissance du « matin » (v. 5) contraste avec le « soir » vers lequel « la fleur penche » (v. 3).

3. L’impermanence de tout : le cycle de la vie

Le poète nous convie ici à une douce rêverie sur le temps qui passe et qui emporte nos amours.

Des jeux d’opposition suggèrent l’écoulement du temps. Ainsi, les vers 3 et 5 évoquent la bascule du « soir » au « matin », tandis que le deuxième quatrain pointe le cycle des saisons, des « neiges » aux « nuits d’août » (v. 7-8). L’enjambement des vers 7 à 8 (« étoiles / filantes ») met en relief, grâce au placement de l’adjectif en début de vers, le mouvement permanent qui anime le monde.

à noter

La grande simplicité lexicale du poème s’associe à un rythme fluide, favorisé notamment par les nombreux enjambements et l’absence de majuscules, qui miment la fuite du temps.

Le poète explore la symbolique de la « fenêtre » pour marquer le glissement vers l’avenir : les « fenêtres entrouvertes » se prolongent par la « lisière du temps » (v. 13) pour signifier le passage entre le passé et l’avenir.

Le dernier vers du poème évoque l’inévitable impermanence de l’amour par les adjectifs antithétiques des groupes nominaux « nouvel amour » (v. 11) et « dernier sourire » (v. 14), renforcés par le groupe prépositionnel « avant de s’en aller ». Le poème se clôt donc en douceur, sur l’acceptation sereine de la fugacité des sentiments et de la course du temps.

Conclusion

[Synthèse] Ainsi, ce poème dépeint efficacement, en peu de vers, la beauté d’un paysage esquissé par de brèves touches, paysage témoin d’amours envolées qui se prête à une rêverie sur l’écoulement du temps aux accents universels. Si Rognet exprime ici l’impermanence de tout, même de l’amour, celle-ci semble être acceptée comme constitutive d’une condition humaine dont il faut traverser les joies et les peines. [Ouverture] Dans son poème « Le Lac », emblématique du romantisme, le poète Lamartine (1790-1869) fait de ce lieu le miroir de son âme et se livre à une méditation douloureuse sur le temps qui emporte les êtres aimés.

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