Rimbaud, Les Cahiers de Douai, "Roman"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Baudelaire, Les Fleurs du mal – Alchimie poétique : la boue et l’or
Type : Commentaire littéraire | Année : 2019 | Académie : Inédit


Sujet d’écrit • Commentaire

Rimbaud, Les Cahiers de Douai, « Roman »

4 heures

20 points

Intérêt du sujet Rimbaud a composé ce poème quand il avait 16 ans : poète adolescent, il se fait ici poète de l’adolescence.

Commentez ce texte d’Arthur Rimbaud extrait des Cahiers de Douai en vous aidant du parcours de lecture ci-dessous.

Quels sont les différents épisodes du « roman » ?

Comment Rimbaud rend-il compte du bonheur des premières émotions amoureuses ?

DOCUMENT

I

On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade1,

Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !

– On va sous les tilleuls verts de la promenade2.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !

L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;

Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin, –

À des parfums de vigne et des parfums de bière…

II

– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon

D’azur sombre3, encadré d’une petite branche,

Piqué4 d’une mauvaise étoile, qui se fond

Avec de doux frissons, petite et toute blanche…

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser5.

La sève est du champagne et vous monte à la tête…

On divague6 ; on se sent aux lèvres un baiser

Qui palpite là, comme une petite bête…

III

Le cœur fou Robinsonne7 à travers les romans,

– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,

Passe une demoiselle aux petits airs charmants,

Sous l’ombre du faux col effrayant de son père…

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,

Tout en faisant trotter ses petites bottines,

Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif…

– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines8

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.

Vous êtes amoureux – Vos sonnets La font rire.

Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.

– Puis l’adorée, un soir, a daigné vous écrire… !

– Ce soir-là… – vous rentrez aux cafés éclatants,

Vous demandez des bocks ou de la limonade…

– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans

Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.

Arthur Rimbaud, Les Cahiers de Douai, « Roman », 1870-1872.

1. Le poète renonce à boire de la bière (les bocks) et de la limonade.

2. Promenade : espace bordé d’arbres, où l’on se promène à pied.

3. D’azur sombre : de ciel sombre.

4. Piqué : tacheté.

5. Griser : rendre un peu ivre.

6. On divague : on laisse errer ses pensées, on déraisonne.

7. Le cœur fou Robinsonne : le cœur s’échappe et vagabonde.

8. Cavatine : air d’opéra, à sujet sentimental, pour soliste.

 

Les clés du sujet

Définir le texte


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Construire le plan

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Les titres en couleur ou entre crochets ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Présentation du contexte] Artiste précoce, Rimbaud a trouvé dans la poésie un moyen privilégié pour exprimer ses révoltes adolescentes, mais aussi ses découvertes de jeune homme dans « Ma Bohême », « Première Soirée » et dans « Roman ».

[Présentation du texte] Dans ce poème, qu’il a écrit à seize ans, il parle très probablement de l’adolescent qu’il est et rend compte de ses premiers émois amoureux, mais indirectement en utilisant le pronom généralisant « on » : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ».

[Annonce du plan] Il rend compte ainsi de l’exaltation éprouvée au cours d’une escapade aux abords de la ville un soir de juin, occasion d’une première rencontre amoureuse [I]. À travers ce court récit, c’est son portrait qu’il dresse, avec une fantaisie teintée d’humour et d’ironie [II].

I. Un « roman » d’amour en quatre épisodes

Le secret de fabrication

On étudie ici le poème en suivant sa structure en quatre parties pour mettre en évidence les caractéristiques de chaque épisode.

1. L’échappée hors de la ville

Dans les épisodes I et II de ce poème « roman », l’adolescent s’échappe de la ville, en explore les abords (« les tilleuls verts de la promenade »), comme pour s’isoler de l’agitation urbaine et de ses « cafés tapageurs aux lustres éclatants ».

Hors de la ville, le ciel étoilé peut être contemplé. L’adolescent s’en approprie la grandeur cosmique : vu à travers un arbre (« encadré d’une petite branche »), le morceau de ciel nocturne (« azur sombre ») devient « un tout petit chiffon » où brille une étoile « petite et toute blanche ».

2. L’ivresse des sens au contact de la nature

L’escapade se déroule à des heures agréables (« air […] si doux », « bons soirs de juin »), dans une nature accueillante (fin du printemps, courant de l’été). Celle-ci fait naître une double envie, contradictoire : s’abandonner à une forme d’étourdissement proche du sommeil (« on ferme la paupière ») ou, au contraire, rester éveillé, tous les sens en alerte.

Quatre sens sont sollicités à travers diverses notations : non seulement la vue, mais également l’ouïe (le « vent chargé de bruits »), l’odorat (les « parfums de vignes et […] de bière »), le goût (« on sent aux lèvres un baiser »).

Dans cet environnement bienfaisant, l’adolescent sent en lui un bouillonnement intérieur, une vigueur que l’image de la « sève » assimile à une germination naturelle ; l’envie d’embrasser qu’il ressent s’apparente à une éclosion de fleur (« on se sent aux lèvres un baiser », vers 15).

Le sentiment d’exaltation est traduit par le lexique de l’ivresse (« griser », « monte à la tête », « divague ») et le « champagne » qui parcourt les veines de l’adolescent semble un alcool bien plus fort que les « bières » et les « limonades » proposées dans les cafés de la ville.

3. La cristallisation amoureuse

Les deux derniers épisodes (III et IV) retracent le petit roman d’amour à proprement parler.

Jusqu’au début de l’épisode III, le « cœur fou » de l’adolescent papillonne. Pour décrire cet état, Rimbaud invente le verbe robinsonner (« Le cœur fou Robinsonne ») qui donne l’idée d’un vagabondage solitaire, en référence au fameux personnage d’aventurier naufragé, Robinson Crusoé.

Avec l’apparition de la « demoiselle », son exaltation se fixe sur un objet : la silhouette d’une jeune femme bien vivante, décrite de pied (« ses petites bottines » qui trottent) en cap (avec de « petits airs charmants ») ; celle-ci est d’autant plus désirable qu’elle semble plus expérimentée que le jeune homme « immensément naïf ».

L’adolescent a le cœur pris, « loué jusqu’au mois d’août ». La répétition de « Vous êtes amoureux. » ne laisse aucun doute sur l’intensité de ses sentiments.

4. Le dénouement

Le réverbère évoqué lors de l’apparition de la « demoiselle » suggère un décor urbain. Cette notation annonce la fin du « roman », le retour de l’adolescent vers la ville, avec l’euphorie d’un amoureux comblé. Rimbaud souligne ce retour, en reprenant, vers 39 et 40, deux vers du premier quatrain (vers 1 et 4), comme un refrain concluant une chanson d’amour.

Toutefois le poème ne dit rien du dénouement du « roman » d’amour : on ignore ce que « l’adorée » a écrit à son soupirant autant que la suite de leurs aventures. Rimbaud s’en tient à un début de phrase (« – Ce soir-là, … ») qui nous laisse libre d’imaginer ce que nous souhaitons.

II. Un autoportrait lyrique et moqueur

Le secret de fabrication

Il s’agit de montrer comment Rimbaud, jouant sur plusieurs tonalités – lyrisme, humour et ironie –, évoque ce moment miraculeux de l’adolescence où toutes les émotions sont à la fois intenses et sans lendemain…

1. La tonalité lyrique

mot clé

Dans la tradition, la poésie lyrique – par opposition à l’épopée – permet l’expression des sentiments personnels, notamment de la passion amoureuse.

Les sentiments personnels, les élans passionnés exprimés dans ce poème lui donnent sa tonalité lyrique. On en retrouve d’ailleurs différentes marques syntaxiques : Rimbaud utilise des phrases exclamatives (vers 3, 5, 13), signes d’exaltation ; il recourt aussi à des points de suspension comme si, par moments, l’émotion, trop forte, empêchait d’aller jusqu’au bout d’une phrase.

Ce lyrisme est en harmonie avec l’état d’esprit de l’adolescent : amoureux, il a envie de chanter, comme un soliste d’opéra, des airs brefs et tendres (« Sur vos lèvres meurent les cavatines… ») ou bien d’adresser à la bien-aimée des vers (« sonnets ») exprimant ce qu’il sent.

2. La distance ironique

Mais ce lyrisme est tempéré par le regard distancié que le poète porte sur son aventure. Il suffit d’observer le choix des pronoms personnels.

Ainsi, alors que le poème prend rapidement le tour d’une confidence autobiographique, jamais le « je », n’apparaît. C’est le pronom indéfini « on » que le poète utilise dans les parties I et II, donnant ainsi l’impression qu’il observe avec une tendre ironie le jeune homme qu’il a été (impression fausse : Rimbaud a écrit ce poème à seize ans !)

Puis, à partir du vers 21, le « vous »inclut dans ce portrait le lecteur. L’expérience singulière rapportée ici aurait-elle valeur universelle ? L’utilisation des verbes au présent de vérité générale le confirme : les émotions du jeune Rimbaud pourraient être celles que vit tout adolescent.

3. Humour et légèreté

La demoiselle qui surgit sous la lumière d’un « pâle réverbère » nous entraîne du côté du théâtre et de la comédie. Chaperonnée par son père, elle a l’aspect d’une jeune première, coquette, faisant des mines (« petits airs charmants »).

Finalement le « roman » tourne court, l’adolescent se retrouve devant un bock ou une limonade au café. Un tel dénouement enlève à l’aventure toute pesanteur lyrique.

Rimbaud joue aussi sur le rythme : dans ce poème composé en alexandrins (potentiellement solennels), les ruptures syntaxiques marquées par les tirets créent un mouvement instable, une sorte de sautillement léger.

Ces différents choix traduisent un refus de s’appesantir. Rimbaud évite la grandiloquence ou le pathos. Car si l’adolescence est le moment de l’enthousiasme et des expériences au goût d’absolu, elle est aussi le moment de l’insouciance, voire de l’inconstance : « On n’est pas sérieux… » encadre le poème, à la fois refrain et « morale » de l’histoire, manière d’affirmer qu’à « dix-sept ans » on cherche des émotions vives mais éphémères.

Conclusion

[Synthèse] Dans ce poème, Rimbaud évoque avec une grande justesse ce moment miraculeux de l’adolescence où toutes les émotions sont à la fois intenses et sans lendemain. Il invente ainsi un lyrisme singulier, empreint de fantaisie et d’ironie, loin des conventions du romantisme.

[Ouverture] Ce poème laisse déjà deviner la suite de son aventure littéraire et la révolution qu’il va effectuer dans l’écriture poétique, notamment avec Une saison en enfer ou Illuminations.