Rouquette, Médéee

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le théâtre, texte et représentation
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : France métropolitaine
Corpus Corpus 1
Théâtre et passion

Théâtre et passion • Commentaire

fra1_1409_07_01C

Le théâtre

14

France métropolitaine • Septembre 2014

Le texte théâtral et sa représentation • 14 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Appuyez-vous sur les pistes données dans le sujet.

Les mots essentiels sont : portrait / trahie ; désir de vengeance.

  • Faites la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Monologue de théâtre de Médée (genre) qui raconte (type de texte) son passé (thème), qui rend compte de (type de texte) ses sentiments (thème), lyrique (registre), violent et calme à la fois, poétique (adjectifs), pour exprimer sa souffrance, sa détermination (buts de Médée), compléter son portrait, pour créer le tragique (buts de Max Rouquette).

Pistes de recherche

Première piste : une héroïne amoureuse, trahie et pathétique

  • Analysez le mouvement du monologue : quelles informations son début donne-t-il ? Pourquoi font-elles comprendre que Médée se sent trahie ?
  • Comment Médée montre-t-elle qu’elle a été injustement humiliée ?
  • Par quels moyens Max Rouquette rend-il compte de la souffrance, du mépris de Médée ? Analysez le portrait qu’elle dresse de ses « ennemis ».

Deuxième piste : un violent désir de vengeance 

  • Qu’est-ce qui déclenche le désir de vengeance de Médée ?
  • Par quels moyens l’auteur rend-il compte de l’apaisement de l’héroïne et de sa détermination ?
  • Analysez d’où vient la violence de Médée.
  • En quoi Médée est-elle une héroïne épique ? Étudiez notamment les images auxquelles elle recourt.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le théâtre : voir lexique des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] Les dramaturges du xxe siècle (Anouilh, Giraudoux, Camus…) ont souvent trouvé leur inspiration dans les mythes antiques qu’ils ont adaptés au monde moderne. Max Rouquette, en 1992, réécrit pour la scène l’histoire de Médée, la princesse magicienne qui aida Jason à s’emparer de la Toison d’or. [Présentation du texte] Trahie par celui qu’elle a sauvé et qui l’a abandonnée pour un nouvel amour, Médée, exilée, pleine d’amertume, médite sur son « vieux chemin de sang et de larmes » et sur sa vengeance. [Problématique] Les principales fonctions de ce monologue sont de dévoiler les sentiments intimes de Médée. [Annonce des axes] Elle y exhale sa douleur et suscite la pitié [I]. Mais, véritable héroïne épique et tragique à la fois, elle révèle aussi sa détermination à se venger [II].

I. Une héroïne amoureuse, trahie et pathétique

C’est une héroïne blessée dans son amour et déçue dans son « espoir » qui s’exprime.

1. Le retour sur un « chemin de sang et de larmes »

  • Le premier mouvement du monologue est un rappel du passé qui retrace les divers crimes et violences qu’elle a commis. Dans une succession de phrases brèves, sans ornements, elle rappelle les faits avec des termes péjoratifs, violents, au passé composé, comme pour mieux montrer la permanence dans son présent de ces souvenirs affreux : « j’ai trompé [deux fois], j’ai fui, j’ai tué, j’ai laissé, j’ai abandonné… ».
  • Mais elle donne une explication, sinon une justification, de ses crimes : elle a été poussée par une passion qu’elle exprime de façon très directe, sensuelle, presque sauvage, « pour avoir un mâle » ; elle a aussi obéi à un fort désir de « liberté » – qu’elle qualifie métaphoriquement de « sans clé » – par rapport aux divers obstacles, notamment celui de la famille (son père le « Roi », la « maison paternelle », la « patrie », « [s]on frère »).
  • Elle souligne par là l’importance des sacrifices qu’elle a dû faire par amour : elle est devenue un monstre.

2. Le récit dramatique d’une humiliation injuste

  • Après une réflexion générale tragique par son ton assertif qui enlève tout espoir (« les gens ne le pardonnent pas ») et une question rhétorique qu’elle se pose à elle-même à la 2e personne, comme par un dédoublement (« peut-être attendais-tu le pardon, Médée ? »), sans autre transition, elle récapitule les étapes de l’humiliation passée qu’elle a subie, mais elle le fait au présent, comme si elle le vivait encore (« une fille vient au-devant de l’homme… »).
  • Ce rappel la mène jusqu’à son « maintenant » : « mon temps s’achève » est au présent d’énonciation et non plus de narration. La constatation, amère et poignante, marque sa lucidité, soulignée par le verbe de certitude : « je me sais [abandonnée] » et l’expression tragique : « Maintenant c’est fini. »
  • La cruauté de cette trahison est soulignée par la mise en évidence des similitudes entre Médée elle-même et la « fille » qui lui a volé Jason : elle est, elle aussi, fille d’un « roi », « vierge » ; c’est elle qui, comme Médée, fait les premiers pas ; la métaphore du « filet de sa toison d’or » (sa chevelure) rappelle étrangement le trésor que Jason a conquis grâce à Médée. Par la double métaphore de « l’astre », qui représente Médée, et de « l’autre soleil », qui désigne Créuse, les deux femmes sont assimilées à des éléments cosmiques. L’abandon de Jason n’en apparaît que plus injustifié : cette « fille » est « semblable à la jeune Médée ». Qu’a-t-elle de plus sinon sa jeunesse ?

3. L’expression de la douleur et du mépris

  • La souffrance pathétique causée par cette trahison a été annoncée par deux métaphores : celle du « piège » tragique qui « se referme », suggérant la blessure d’un animal, et la métaphore suggestive, animale également, de la « vipère furieuse ». Elle est aussi soulignée par la reprise du verbe « abandonnée », mais cette fois appliqué à Médée (« J’ai abandonné » / « je me sais abandonnée »). Médée, sur laquelle pèse un destin implacable, suscite alors la pitié chez le spectateur.
  • Au fil du monologue, la douleur se transforme en mépris : si elle se nomme elle-même à deux reprises, au point de se dédoubler, elle ne nomme pas ses « ennemis » ; elle les laisse dans l’anonymat (« un Roi, un mâle, un autre roi, une fille, un autre soleil » ou, pire encore, « Tout ce que… tout cela »). Si elle les désigne, elle recourt à des termes péjoratifs (« [vierge] stupide »).

II. Un violent désir de vengeance : une héroïne tragique 

1. L’humiliation comme moteur du désir de vengeance

  • Les conditionnels « ainsi se coucherait », « me pousserait » révèlent le refus indigné de Médée devant toute soumission. Et l’exclamation « Oh », suivie de la question « comment se peut-il […] ? », marque son étonnement devant la rapidité de sa décision du « chemin » à prendre.
  • C’est l’humiliation qui agit comme ressort de ce désir et lui fait refuser de « s’éloigner » en silence. En effet, elle, fille de « Roi », ne supporte pas d’être traitée « comme une gitane rejetée au bord du chemin », comme une victime « douce et tremblante », pleine de « faiblesse » ; elle ne supporte pas le mépris de l’article défini « la » qu’accole dédaigneusement sa rivale à son nom de princesse « Médée ». 

2. La paix et la détermination : Médée assume et choisit son « chemin »

Ainsi, toute « faiblesse » est rejetée dans le passé par l’imparfait (« je doutais ») : désormais Médée trace son propre futur avec calme et détermination.

  • Sa tranquillité après la tempête délibérative se marque par le vocabulaire de la sérénité (« apaisée », paix ») et la mention répétée du « poids », du « plomb » – métal solide et dur –, par l’absence de « mouvement » et de paroles (« qui se tait »). Son attitude « d’observation du côté de la ville » sonne comme un défi.
  • Le passage au futur de certitude « balaiera », le nom « force » et la didascalie qui précise le mouvement de Médée (« [elle] se tourne doucement et repasse derrière la couverture ») pour détourner son regard de la ville comme pour la rejeter dans le néant marquent la fermeté de sa décision.

3. Vengeance et violence d’une héroïne épique

  • Néanmoins, ce calme cache mal la violence de la vengeance méditée. Le discours de Médée prend à la fin des accents épiques qui font d’elle une vraie héroïne. Les phrases prennent de l’ampleur, rebondissent sur des répétitions éloquentes (« au bord du chemin. Mon chemin, mon vieux chemin ») qui créent l’amplification.
  • Médée recourt à un faisceau de diverses métaphores qui s’entrecroisent et s’emboîtent, le plus souvent relatives aux forces naturelles, cosmiques et marines : Médée était un « astre » face à un « nouveau soleil », puis sa force devient une « mer de plomb » en furie (« balaiera ») ; elle revient enfin à « son « vieux chemin » – métaphore du destin accepté : la boucle est fermée –, car elle se transforme en un vaisseau qui soumet les éléments, la « mer » même, qu’elle « laboure » (terme violent), elle qui a traversé les mers pour suivre Jason. Métaphore double : la mer est elle-même transformée en « champs » et Médée en laboureur. La langue « terrienne » de Médée prend des accents poétiques et épiques. Langage de l’imaginaire, qui exclut toute raison.

Conseil

Lorsque vous citez une expression du texte, qualifiez-la, caractérisez-la en précisant le procédé de style utilisé et commentez-la (principe ICQ, voir guide méthodologique).

  • Face à cette force invincible, Médée évoque, en contraste, le tableau de la ville en contrebas, dans la « plaine », avec son agitation stérile, qu’on imagine déjà « balayée » « d’un seul coup », dans une vision apocalyptique sur le fond rouge « sang » de la couverture qui divise la scène. C’est le tableau prophétique d’un combat épique, brutal et soudain (« d’un seul coup »), qui se répercute dans tout l’univers.
  • À travers son monologue, Médée s’est démultipliée (elle passe du « je » au « tu », puis à la 3e personne : « la Médée ») ; en véritable héroïne, elle prend son sort en main et réaffirme sa toute-puissance (« je suis encore capable de l’ouvrir à nouveau ») ; à ces « gens » qui ne pardonnaient pas, Médée ne pardonne pas non plus : la vengeance appelle la vengeance.
  • Après ce déchaînement, la didascalie finale souligne la majesté de Médée : elle « repasse derrière la couverture », comme une reine de théâtre quitte la scène, majestueuse et déterminée.

Conclusion

La Médée de Max Rouquette s’inscrit dans la longue lignée de celles qui l’ont précédée, à la fois victimes et criminelles, monstres féminins capables de sacrifier leurs enfants pour se venger. Mais Max Rouquette en donne sa propre vision, qu’il modernise, notamment en en faisant une « canaque » : ainsi, dans son monologue, elle apparaît, plus que comme une criminelle, comme une femme blessée et révoltée qui, héroïquement, « se dresse » et prend en main son destin, [ouverture] au point que Jean-Louis Martinelli, dans sa mise en scène au Théâtre des Amandiers en 2003, en fait une « figure de rébellion face à l’état du monde, l’image de la femme africaine ». Le mythe s’étend alors dans le temps mais aussi dans l’espace, d’une culture à l’autre.