Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le bonheur
Type : Explication de texte | Année : 2017 | Académie : France métropolitaine

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France métropolitaine • Juin 2017

explication de texte • Série L

Rousseau

Expliquer le texte suivant :

Un Auteur célèbre1, calculant les biens et les maux de la vie humaine et comparant les deux sommes, a trouvé que la dernière surpassait l’autre de beaucoup et qu’à tout prendre la vie était pour l’homme un assez mauvais présent. Je ne suis point surpris de sa conclusion ; il a tiré tous ses raisonnements de la constitution de l’homme Civil : s’il fût remonté jusqu’à l’homme Naturel, on peut juger qu’il eût trouvé des résultats très différents, qu’il eût aperçu que l’homme n’a guère de maux que ceux qu’il s’est donnés lui-même, et que la Nature eût été justifiée. Ce n’est pas sans peine que nous sommes parvenus à nous rendre si malheureux. Quand d’un côté l’on considère les immenses travaux des hommes, tant de Sciences approfondies, tant d’arts inventés ; tant de forces employées ; des abîmes comblés, des montagnes rasées, des rochers brisés, des fleuves rendus navigables, des terres défrichées, des lacs creusés, des marais desséchés, des bâtiments énormes élevés sur la terre, la mer couverte de Vaisseaux et de Matelots ; et que de l’autre on recherche avec un peu de méditation les vrais avantages qui ont résulté de tout cela pour le bonheur de l’espèce humaine, on ne peut qu’être frappé de l’étonnante disproportion qui règne entre ces choses, et déplorer l’aveuglement de l’homme qui, pour nourrir son fol orgueil et je ne sais quelle vaine admiration de lui-même, le fait courir avec ardeur après toutes les misères dont il est susceptible et que la bienfaisante nature avait pris soin d’écarter de lui.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755.

1. Il s’agit de Maupertuis, philosophe et mathématicien (1698-1759).

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Si l’on fait le constat des malheurs de l’homme et des conflits qui ont marqué l’histoire, on peut s’interroger sur la bonté de sa nature et sa capacité à être heureux. L’homme est-il incapable de trouver le bonheur ?

Tout dépend de l’analyse que l’on fait de l’être humain. Rousseau reproche à Maupertuis dans ce texte de conclure trop vite de manière pessimiste à l’impossibilité d’être heureux. Rousseau montre par la distinction entre l’homme à l’état de nature et l’homme à l’état civil qu’il n’y a pas de fatalité car la nature aurait été plutôt bonne et les maux ne sont que le résultat de l’histoire des êtres humains.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Rousseau commence par critiquer le constat fait par Maupertuis qui aurait confondu état naturel et état civil de l’homme.

Il établit ensuite un paradoxe : l’homme a déployé beaucoup d’énergie pour peu de bénéfices.

Enfin, il explique que l’homme est victime de son propre orgueil né de sa vie en société.

Éviter les erreurs

Si ce texte ne semble pas présenter de difficulté majeure de compréhension, il convient de bien problématiser pour éviter d’être simplement dans la paraphrase.

Il faut avoir à l’esprit que la distinction entre état de nature et état civil n’est qu’une hypothèse méthodologique pour étudier l’être humain.

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Les hommes sont capables des plus belles prouesses technologiques et pourtant l’histoire fait état d’une humanité traversée par les pires malheurs. L’homme aurait-il une nature si mauvaise que la vie serait pour lui selon Maupertuis « un assez mauvais présent » ?

Dans cet extrait du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Rousseau commence par réfuter le constat de Maupertuis en dénonçant la confusion entre état de nature et état civil. Apparaît alors un paradoxe : tandis que les hommes se donnent beaucoup de peine pour développer leur culture, ils n’en reçoivent finalement que peu de bénéfice. Rousseau explique enfin en quoi l’homme est l’artisan de son propre malheur.

1. Contre Maupertuis, la Nature innocentée dans le malheur de l’homme

A. Analyse de Maupertuis

Pour Maupertuis, célèbre mathématicien et philosophe du xviiie siècle, l’évaluation du bonheur fait l’objet d’un calcul pour trouver la différence entre les biens et les maux éprouvés par l’homme. Aujourd’hui, l’éthique – notamment l’éthique médicale – parlerait d’une balance bénéfices/risques. Son résultat montre que les inconvénients sont bien supérieurs aux avantages.

On peut être surpris d’une telle approche du bonheur, état total et durable de satisfaction. Il devrait se présenter davantage comme un idéal dont on ne peut mesurer qualitativement la réalité qu’à la fin de sa vie selon Aristote, or Maupertuis l’étudie plutôt comme un constat empirique mesurable quantitativement.

B. Critique de sa thèse : confusion entre homme naturel et homme civil

Rousseau ne semble pas remettre en question sa méthodologie mais plutôt le présupposé sur lequel il s’appuie. Maupertuis aurait tiré une mauvaise conclusion sur l’homme en s’appuyant sur l’observation qu’il fait de lui à l’état civil. Or cet état civil n’est que le résultat d’un processus par lequel l’homme sort de l’état de nature, un état donné, sans loi, tandis que l’état civil ou social est un état dans lequel sa vie est inscrite dans une société, c’est-à-dire organisée par des relations et des échanges codifiés sous formes de lois et d’institutions qui les représentent.

Attention

L’étymologie du bonheur est intéressante justement parce qu’on critique son sens très réducteur.

Pour comprendre les fondements de la politique, les théoriciens du contrat social comme Rousseau formulent cette hypothèse méthodologique d’un passage d’un état de nature à un état civil. Maupertuis, en omettant cette distinction, attribue malencontreusement des caractéristiques de l’homme civil à l’homme naturel et conclut à sa mauvaise nature. Or le propos de Rousseau est ici d’innocenter la Nature, qui n’a pas donné de mauvais attributs à l’homme, et de ramener la responsabilité de ses malheurs à son œuvre propre. Il s’oppose ainsi au sens étymologique du bonheur, qui désigne ce qui est de bon augure, ce qui relève de la chance. Au contraire, pour Rousseau, l’homme est l’artisan de son propre bonheur ou malheur.

Il renvoie ainsi à la liberté humaine comme essence de l’homme et condamne alors toute forme de fatalité. Mais tenir de tels propos ne serait-il pas en opposition avec les immenses richesses que l’homme a su produire ?

2. Les efforts d’une culture humaine disproportionnés par rapport à ses avantages

A. La grandeur de la culture humaine

Info

On voit avec Rousseau que le bonheur visé par le projet cartésien est illusoire.

Paradoxalement, les hommes ont déployé beaucoup d’énergie pour se rendre malheureux. Rousseau fait le constat des « immenses travaux des hommes ». Sur le plan théorique, ils ont fait de grandes découvertes, constitué de solides sciences et inventé de nombreux arts.

Sur le plan pratique, ils ont réussi, selon l’expression de Descartes du Discours de la méthode, à se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » grâce à la technique. Ils ont développé l’agriculture, le bâtiment, les transports… Ils ont su dompter les mers et les terres les plus arides et difficiles.

B. Mais peu de bénéfices

Cependant, si on ne limite pas le bonheur au plaisir immédiat d’un désir satisfait ou au confort gagné évident, on y trouve peu de « vrais avantages », selon Rousseau. Si l’on évalue le véritable bonheur de l’homme conçu non pas comme simple satisfaction des désirs, en particulier des désirs de consommation, mais comme contentement durable, on ne le trouve guère, car les hommes sont essentiellement pris dans des conflits sociaux ou même internationaux.

Ce texte pourrait faire écho aux propos de Socrate dans le Gorgias de Platon, pour qui le fait de satisfaire toujours plus de désirs est comme remplir des tonneaux percés, un désir satisfait en appelant toujours un autre, condamnant l’homme à être perpétuellement en état de manque.

Mais comment expliquer qu’avec une telle richesse culturelle l’homme soit malheureux ?

3. L’homme civil, artisan de son propre malheur par orgueil

A. L’amour-propre dans les rivalités humaines

C’est comme si l’homme n’était pas capable de profiter de toutes les merveilles qu’il a su produire. Son « aveuglement » viendrait de son « fol orgueil » qui consiste à vouloir se comparer aux autres.

À l’état de nature, l’homme se soucie de lui. Son amour de soi lui permet de se préserver. Mais à l’état civil, en rivalité permanente avec les autres, son amour de soi se transforme en amour-propre. Cela l’amène à toujours souffrir d’être en concurrence avec les autres, alors qu’il est lui-même l’instigateur des conflits.

B. L’homme, être perfectible

Conseil

Même si la connaissance de l’auteur n’est pas requise pour expliquer un texte, il est vrai qu’ici la distinction entre amour de soi et amour-propre ainsi que le concept de perfectibilité, spécifiquement rousseauistes, sont les bienvenus.

Toute « l’ardeur » qu’il est capable de déployer pour développer son intelligence et ses créations, il peut aussi la mettre au service de « misères » empiétant sur son bonheur. Alors que la « Nature » s’était plutôt montrée généreuse avec lui, contrairement à ce qu’affirmait Maupertuis, l’être humain ne l’a pas respectée et s’en est éloigné. En ce sens, Rousseau est très proche de préoccupations écologiques actuelles. Le malheur de l’homme se fait tant au niveau individuel que dans un destin collectif.

L’homme est donc pour Rousseau un être perfectible, au sens où il se caractérise par une évolution constante mais qui peut prendre la forme d’un progrès comme celle d’une régression.

Conclusion

Ainsi, les promesses de bonheur données par les progrès de la civilisation s’appuyant sur les sciences et la technique n’ont pas été tenues. La transformation à l’excès de la nature engage l’homme dans de grands travaux qui ne sont pas à la hauteur du bénéfice escompté.

Le malheur de l’homme ne viendrait pas d’un état inné donné par la Nature, mais au contraire de la capacité humaine acquise qui conduit à négliger ses bienfaits au profit de vaines passions comme l’orgueil naissant avec la vie sociale.