Rousseau, Émile

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S
Type : Explication de texte | Année : 2012 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Rousseau

Théorie et expérience

Corrigé

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La raison et le réel

phiT_1206_07_02C

France métropolitaine • Juin 2012

explication de texte • Série S

> Expliquer le texte suivant :

On façonne les plantes par la culture, et les hommes par l’éducation. Si l’homme naissait grand et fort, sa taille et sa force lui seraient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir ; elles lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l’assister ; et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri, si l’homme n’eût commencé par être enfant.

Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple dans lequel leurs diverses leçons se contrarient est mal élevé, et ne sera jamais d’accord avec lui-même ; celui dans lequel elles tombent toutes sur les mêmes points, et tendent aux mêmes fins, va seul à son but et vit conséquemment. Celui-là seul est bien élevé.

Jean-Jacques Rousseau, Émile, 1762.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Rousseau se demande ce que doit être l’éducation. Qu’est-ce qui fait de nous des hommes ? Comment concevoir l’éducation ?
  • A priori, il nous semble que l’éducation est un processus culturel : il s’agirait de transmettre un savoir et des techniques à un être naturel, pour en faire cet être de culture que serait l’homme. L’éducation, du latin educatio, qui signifie élevage ou formation de l’esprit, désignerait la mise en œuvre d’un ensemble de méthodes et de procédés permettant de former et de développer l’homme. L’éducation serait liée à la culture, dans la mesure où elle renverrait à la double visée d’intégrer l’enfant au monde social, et de lui transmettre un sorte de patrimoine intellectuel ou artistique.
  • Mais l’éducation est-elle seulement l’effet d’une culture, par laquelle il s’agit d’arracher un être à sa nature ? Faut-il, pour éduquer un enfant, concevoir celle-ci comme ce par quoi je l’éloigne de sa nature ? La question que soulève alors Rousseau porte précisément sur ce rapport de l’éducation à la nature : éduquer un enfant, est-ce contraindre sa nature, ou bien la diriger ? Faut-il concevoir l’enfance comme cet état inférieur et naturel auquel seule une culture donnera sa forme humaine ? Mais qu’est-ce qu’un enfant ? Et si l’éducation est nécessaire, qui doit l’assurer ? Autrement dit, qu’est-ce qui fait d’un enfant un homme ?
  • L’enjeu, pour Rousseau, est bien d’opposer ici au modèle d’une éducation exclusivement liée à la culture, et qui fonctionnerait donc par la contrainte, une éducation naturelle, qui viserait à élever l’homme en respectant sa nature, et donc sa liberté.

Repérer la structure du texte et les procédés
d’argumentation

  • Dans un premier temps, Rousseau pose la nécessité de l’état d’enfance mais aussi de l’éducation : loin d’être un état inférieur dont on pourrait faire l’économie, dit-il, l’enfance est un stade nécessaire qui appelle une éducation, en ce qu’elle correspond à l’âge du besoin.
  • Dans un second temps, Rousseau se demande d’où doit provenir cette éducation : loin d’être seulement éduqué par les hommes, dit-il, l’enfant doit être éduqué par la nature et le monde extérieur. C’est à la seule condition de prendre en compte cette triple formation de l’enfant et, par là, de respecter sa nature, que l’éducation pourra élever l’enfant.

Éviter les erreurs

Éclairer les mots

  • Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent, en particulier les distinctions suivantes : culture / éducation ; plantes / hommes ; homme / enfant ; faibles / force ; dépourvus de tout / assistance ; stupides / jugement ; éducation de la nature / éducation des hommes / éducation des choses ; mal élevé / bien élevé ; se contrarient / tombent toutes sur les mêmes points et tendent aux mêmes fins.
Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Que signifie éduquer un enfant ? A priori, il nous semble que l’éducation est un processus culturel : il s’agirait de transmettre un savoir et des techniques à un être naturel, pour en faire cet être de culture que serait l’homme. L’éducation, du latin « educatio », qui signifie élevage ou formation de l’esprit, désignerait la mise en œuvre d’un ensemble de méthodes et de procédés permettant de former et de développer l’homme. L’éducation serait liée à la culture, dans la mesure où elle renverrait à la double visée d’intégrer l’enfant au monde social, et de lui transmettre une sorte de patrimoine intellectuel ou artistique.

Mais l’éducation est-elle seulement l’effet d’une culture, par laquelle il s’agit d’arracher un être à sa nature ? Faut-il, pour éduquer un enfant, concevoir celle-ci comme ce par quoi je l’éloigne de sa nature ? La question que soulève alors Rousseau porte précisément sur ce rapport de l’éducation à la nature : éduquer un enfant, est-ce contraindre sa nature ou bien la diriger ? Faut-il concevoir l’enfance comme cet état inférieur et naturel auquel seule une culture donnera sa forme humaine ? Mais qu’est-ce qu’un enfant ? Et si l’éducation est nécessaire, qui doit l’assurer ? Autrement dit, qu’est-ce qui fait d’un enfant un homme ?

L’enjeu, pour Rousseau, est bien d’opposer ici au modèle d’une éducation exclusivement liée à la culture, et qui fonctionnerait donc par la contrainte, une éducation naturelle, qui viserait à élever l’homme en respectant sa nature, et donc sa liberté.

Pour démontrer cela, Rousseau pose dans un premier temps la nécessité de l’état d’enfance : loin d’être un état inférieur dont on pourrait faire l’économie, dit-il, l’enfance est un stade nécessaire qui appelle une éducation, en ce qu’elle correspond à l’âge du besoin. Dans un second temps, Rousseau se demande d’où doit provenir cette éducation : selon lui, loin d’être seulement éduqué par les hommes, l’enfant doit être éduqué par la nature et le monde extérieur. C’est la seule condition de prendre en compte cette triple formation de l’enfant et par là, de respecter sa nature, que l’éducation pourra élever l’enfant.

1. L’enfance est un âge nécessaire qui appelle
une éducation

A. L’état d’enfance est nécessaire

Rousseau amorce sa démonstration en examinant celui qui est l’objet de l’éducation, à savoir l’enfant. Qu’est-ce qu’un enfant ? En amorçant ainsi sa démonstration, Rousseau indique que cette question doit être le point de départ de toute réflexion portant sur l’éducation : car la réponse ne va pas de soi. Un enfant n’est-il, comme le présuppose un modèle éducatif courant, qu’une matière informe à laquelle il s’agit de donner forme par une culture qui lui serait transmise de l’extérieur ?

Rousseau pose d’emblée une distinction entre la « culture » et l’« éducation » : si la « plante » peut en effet être conçue comme cette matière informe par laquelle une culture imposée de l’extérieur peut donner une forme, l’« enfant », lui, ne peut être conçu comme cette matière informe. Mais alors, quelle est la spécificité de l’enfant ? L’enfance n’est-elle que l’âge de l’infériorité et de la passivité, est-elle comparable à une sorte de stade végétal de la vie ?

Rousseau souligne la nécessité de l’enfance, en imaginant ce qui se produirait si nous n’étions pas d’abord enfant, enfant qui peut se caractériser par sa faiblesse physique et intellectuelle. Si nous n’étions pas, dans ce premier temps de notre vie, faibles d’un point de vue physique et intellectuel, dit-il, il y aurait alors deux conséquences. Premièrement, cela ne nous servirait à rien puisque la force physique est inutile dès lors que l’on ne sait pas « s’en servir ». Autrement dit, que notre corps soit d’abord faible est nécessaire en ce que cette faiblesse nous laisse le temps d’apprendre à nous servir des forces qui progressivement se développent en nous. Deuxième conséquence, si l’enfant n’était pas faible physiquement et intellectuellement, il n’appellerait pas le secours des autres. Par conséquent, dit Rousseau, incapable de se servir de son corps et « abandonné » par tous, l’enfant « mourrait de misère avant d’avoir connus ses besoins ». Ainsi, c’est paradoxalement l’état de faiblesse physique de l’enfant qui lui sauve la vie.

L’enfance n’est donc pas un stade de la vie inutile. L’enfant serait un être sans valeur, informe, ignorant et dépendant des autres, une sorte de plante en attente de son devenir, mais bien au contraire ce stade par lequel la « race humaine » trouve à se perpétuer.

B. L’éducation est nécessaire

Ainsi, la faiblesse de l’enfant est nécessaire à la survie de l’humanité, en particulier parce qu’elle provoque le soin des plus forts, amenés à protéger cette faiblesse. Mais la faiblesse de l’enfant est aussi ce qui rend nécessaire son éducation. Contrairement à une plante, laissé à lui-même, l’enfant mourrait. Les enfants sont « faibles », « dépourvus de tout » et « stupides », affirme Rousseau, ce qui fait d’eux des êtres dans le « besoin ». L’âge de l’enfance est donc l’âge du besoin conçu au sens le plus strict : la force, l’assistance et le jugement sont bien des « besoins » en ce qu’ils sont nécessaires à la survie de l’homme. L’éducation peut à partir de là se définir comme ce processus qui nous conduit de la naissance à l’état adulte en répondant à ces trois besoins primordiaux.

[Transition] Pourtant, si l’éducation est nécessaire, si un enfant ne s’éduque pas seul, quel doit être le positionnement de son éducateur ? Dire que l’enfant a besoin d’être éduqué n’implique pas de définir cette éducation comme un système de contraintes. Mais alors, quel type d’éducation peut être adéquat à l’enfant tel que Rousseau vient de le définir ? Qui peut satisfaire les trois besoins majeurs de l’enfant ?

2. L’éducation doit être naturelle

A. L’éducation a trois sources

L’enfant étant ainsi défini comme cet être qui a besoin de force, d’assistance et de jugement, qui pourra les lui apporter ? La question est à présent de savoir quel doit être le positionnement de l’éducateur par rapport à l’enfant : quel est son rôle ? Est-ce l’éducateur qui apportera à l’enfant ce qui lui est nécessaire pour grandir ? Contre cette conception classique, selon laquelle l’éducateur est un homme qui transmet un ensemble de savoirs à l’enfant, Rousseau prétend que l’éducation n’est pas faite exclusivement par les hommes, mais à la fois par la « nature », les « hommes » et les « choses », chacun éduquant l’enfant en son domaine. L’éducation serait donc triple et répondrait à trois besoins essentiels : l’« éducation de la nature » serait celle par laquelle l’enfant développe ses « facultés » et ses « organes ».

Mais cette éducation est insuffisante : si elle assure le « développement interne » de l’enfant, elle ne lui permet pas de savoir ce qu’il faut faire de ces facultés – autrement dit, elle ne lui permet pas de savoir comment les diriger. C’est là, précisément, le rôle de l’« éducation des hommes » qui complète cette première éducation : l’enfant apprend par elle à se servir de ses facultés et de ses organes. Enfin, à ces deux premières éducations s’en adjoint une troisième, à savoir l’« éducation par les choses » : l’enfant, par l’expérience de son rapport aux choses, en tire un savoir qui lui permettra de se situer et se diriger dans le monde.

B. Éduquer un homme, c’est bien l’élever

Par conséquent, d’après Rousseau, l’éducateur n’est pas au centre de l’éducation : il n’est que l’un des trois éléments qui concourrent à l’éducation de l’enfant. L’enfant a bien « trois sortes de maîtres », et non un seul, omnipotent et contraignant. L’éducateur doit donc tenir compte du domaine de son intervention, et laisser l’enfant s’éduquer par la nature et par les choses. Car, précise Rousseau dans ce dernier moment du texte, le rapport entre ces trois éléments d’éducation, ces trois « maîtres », doit être harmonieux. Rousseau distingue alors celui qui est « mal élevé » et celui qui est « bien élevé ».

Ainsi, après avoir examiné l’objet de l’éducation (l’enfant) et le moyen de l’éducation (l’éducateur, défini comme étant triple, puisqu’il est à la fois la nature, l’homme et les choses), Rousseau examine à présent quel doit être le but de l’éducation. Serait-il de produire un individu « bien élevé » ? Mais qu’est-ce qu’un individu bien élevé ? Est-ce, comme on tend ordinairement à le penser, celui qui s’est soumis à l’autorité d’un éducateur unique, intégrant ainsi convenablement une somme de savoirs extérieurs à lui ? En réalité, explique Rousseau, cet individu risque précisément d’être mal élevé, dans la mesure où une éducation contraignante ne le mettrait pas « d’accord avec lui-même ». En d’autres termes, cet individu peut être le lieu d’une discordance, dans la mesure où on ne l’a envisagé, en quelque sorte, que comme une nature à contraindre – il risque donc d’être traversé par des exigences contradictoires qu’il devra étouffer, s’en trouvant « contrarié » et malheureux. Au contraire, l’individu « bien élevé » sera celui qui, précisément, aura été élevé, et non contrarié par son éducation. Le terme même de « bien élevé » ou « mal élevé » renvoie alors à l’idée d’une élévation réussie ou ratée : car il s’agit bien de faire grandir un enfant, de l’aider à se réaliser, à devenir « grand ». C’est là le but de l’éducation, dit Rousseau. Mais alors, qu’est-ce qu’être « bien élevé » ? Celui qui est « bien élevé », selon Rousseau, est celui « qui va seul à son but et vit conséquemment ». Autrement dit, le but de l’éducation, c’est l’autonomie de l’individu, passé progressivement de la dépendance de l’état d’enfance à cette liberté qui est le résultat d’un rapport harmonieux entre les trois types d’éducation.

Conclusion

En définitive, en envisageant dans ce texte le problème du rapport de l’éducation à la nature, Rousseau indique ce que pourrait être une éducation naturelle : à savoir une éducation qui, respectant la nature de l’homme, ne serait plus conçue comme un simple dressage ni un processus culturel, par lequel il s’agirait de donner fome à l’informe en lui transmettant un ensemble de codes et de savoirs, mais comme le processus par lequel on élève un homme. En redéfinissant l’enfant et en assignant à son éducation trois sources principales, Rousseau pose donc l’enjeu de l’éducation en termes de liberté : élever un enfant, ce n’est pas le cultiver ni le dresser, ce n’est pas l’affranchir de sa nature, mais l’aider à développer sa nature.