Rousseau, Emile ou De l'éducation

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le devoir
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : Amérique du Sud

 

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Amérique du Sud • Novembre 2015

explication de texte • Série ES

Rousseau

Expliquer le texte suivant :

Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l’homme, n’est pas l’affaire d’un enfant.

La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n’auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres ; et j’aimerais autant exiger qu’enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge ? Elle est le frein de la force, et l’enfant n’a pas besoin de ce frein.

En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l’obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l’intérêt ou contraints par la force, ils font semblant d’être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l’obéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l’une ou de l’autre. Mais comme vous n’exigez rien d’eux qui ne leur soit désagréable, et qu’il est toujours pénible de faire les volontés d’autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu’ils font bien si l’on ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir qu’ils font mal, s’ils sont découverts, de crainte d’un plus grand mal. La raison du devoir n’étant pas de leur âge, il n’y a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la crainte du châtiment, l’espoir du pardon, l’importunité, l’embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu’on exige ; et l’on croit les avoir convaincus, quand on ne les a qu’ennuyés ou intimidés.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Rousseau s’interroge ici sur l’éducation de l’enfant : doit-on apprendre la vertu à l’enfant ?

A priori, on pourrait penser que l’enfant doit apprendre à raisonner par lui-même, et donc à comprendre pourquoi il doit agir de telle ou telle manière. Mais en réalité, est-il possible d’apprendre cela à un enfant ?

C’est cette question qui est le point de départ du texte : demander à un enfant de comprendre pour quelles raisons il faut ou il ne faut pas faire une chose, n’est-ce pas trop exiger de lui ? Tout le problème est de savoir ce qu’est un enfant. N’est-il qu’un homme en modèle réduit, un vase qu’il s’agirait de remplir ? Et pour quelles raisons une éducation qui tiendrait l’enfant pour un vase à remplir serait-elle dangereuse ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps, Rousseau nous rappelle à la spécificité de l’enfance. Qu’est-ce qu’un enfant ? L’origine de notre erreur concernant l’éducation morale des enfants tient, dit Rousseau, à notre confusion s’agissant du rapport de l’enfant à l’homme.

Dans un second temps, Rousseau expose les conséquences d’une telle confusion : incapables de raisonner, les enfants sont dressés à la morale plus qu’ils ne sont élevés, et en subissent les effets pervers.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : « homme » / « enfant » ; « enfants » / « hommes » ; « jeunes docteurs » / « vieux enfants » ; « qui lui sont propres » / « les nôtres » ; « qu’un enfant eût cinq pieds de haut » / « du jugement à dix ans » ; « la force et les menaces » / « la flatterie et les promesses » ; « amorcés par l’intérêt », « contraints par la force » / « convaincus par la raison » ; « l’obéissance leur est avantageuse » / « la rébellion nuisible » ; « faire les volontés d’autrui » / « faire les leurs » ; « persuadés qu’ils font bien si l’on ignore leur désobéissance » / « prêts à convenir qu’ils font mal, s’ils sont découverts » ; « on croit les avoir convaincus » / « on ne les a qu’ennuyés ou intimidés ».

Corrigé

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Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans cet extrait de l’Émile, Rousseau s’interroge sur l’éducation morale de l’enfant : doit-on lui apprendre la vertu ? A priori, on pourrait penser que l’enfant doit apprendre à raisonner par lui-même. Mais en réalité, est-il possible de demander à un enfant de comprendre pour quelles raisons il faut ou il ne faut pas agir d’une certaine façon ?

Rousseau analyse ici les effets pervers d’une éducation qui ne s’enracinerait pas dans une compréhension profonde de la nature de l’enfant, et nous rappelle au respect de l’enfant.

Il développe sa démonstration en deux temps. Dans un premier temps, il s’agit de savoir ce qu’est un enfant. N’est-ce qu’un homme en modèle réduit, un vase qu’il s’agirait de remplir ? L’origine de notre erreur concernant l’éducation morale des enfants tient, dit Rousseau, à notre incapacité à tenir compte de la spécificité de l’enfant. Dans un second temps, il expose les effets d’une telle confusion : incapables de raisonner, les enfants sont dressés à la morale plus qu’ils ne sont élevés. Rousseau envisage alors les incidences nocives d’un tel dressage.

1. Qu’est-ce qu’un enfant ?

A. Les dangers de la prématuration

Info

La question de la nature est ici essentielle, puisque Rousseau entend fonder une éducation naturelle, par opposition à une éducation qui le pervertit en s’écartant de ce que la nature nous indique.

Dans un premier temps, Rousseau aborde la question de l’éducation morale en nous appelant à reconsidérer notre rapport à l’enfance. La morale, dit-il, n’est pas « l’affaire d’un enfant » mais l’affaire d’un homme, et penser que l’on peut apprendre à un enfant à distinguer le bien du mal, c’est d’abord faire une erreur qui réside dans la confusion entre l’enfant et l’homme. Qu’est-ce qu’un enfant ? Pour le savoir, il faut s’en référer à la nature et à son « ordre » : « la nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes », écrit Rousseau.

Si les enfants ne sont pas des hommes, il ne faut pas les traiter comme tels. Rousseau développe ici une comparaison entre un enfant que l’on aurait pris pour un homme et des « fruits précoces » : comme le fruit trop vite mûri qui n’a pas eu le temps de développer ses qualités (il n’a ni « saveur » ni « maturité »), les enfants que l’on traite comme des hommes n’auront jamais été vraiment des enfants (ils sont de « jeunes docteurs »), et pour cela ne deviendront jamais vraiment des hommes (ils sont de « vieux enfants »).

B. L’enfance est l’âge de la force

Mais comment sortir de cette confusion entre l’enfant et l’homme ? Pour cela, il est nécessaire de définir l’enfance. L’enfance, dit Rousseau, doit être considérée en tant que telle, et non pas comme une page blanche qu’il s’agirait de remplir. Elle a, dit-il, des « manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres » : autrement dit, il faut reconnaître que l’enfant est un être différent de l’homme, et non une sorte d’homme vide en qui il s’agirait de développer la « raison » et le « jugement ». Rousseau s’appuie ici sur une comparaison visant à nous faire comprendre l’absurdité et la violence d’une éducation morale précoce : de même qu’on ne demanderait pas à un enfant d’avoir « cinq pieds de haut », il ne faut pas lui demander d’avoir du « jugement ». En d’autres termes, vouloir apprendre la vertu à un enfant est comparable au fait de tordre son corps pour le faire grandir. De fait, l’enfance n’est pas l’âge de raison, mais, dit Rousseau, elle n’est pas non plus l’âge vide de la stupidité : elle est l’« âge de la force ». En somme, par la nature, l’enfant possède ce dont il a besoin : il a à la fois des désirs et la capacité à les satisfaire. C’est cette force qui lui est nécessaire, et c’est elle qui le définit.

[Transition] Mais alors, s’il s’agit de prendre en compte la nature de l’enfant, est-il impossible d’apprendre aux enfants à être vertueux ?

2. Les effets d’une éducation aveugle à la nature de l’enfant

A. Les enfants miment la vertu par peur ou par intérêt

C’est cette question qu’envisage Rousseau dans un deuxième temps de sa démonstration. Oui, dit-il, il est impossible de leur apprendre cela. En revanche, essayer de leur donner une éducation morale produira sur eux des effets pervers. Car une telle éducation ne peut reposer que sur la contrainte et le recours à l’autorité. Ainsi, les enfants ne seront vertueux qu’ « amorcés par l’intérêt » (d’obtenir une récompense) ou « contraints par la force ».

Attention

La distinction entre persuader et convaincre est un repère du programme. Il faut la faire apparaître dans votre devoir.

Rousseau se livre alors à la description du jeu de dupes entre l’éducateur et l’enfant : poussé par « la flatterie et les promesses », fuyant « la force et les menaces », l’enfant « fait semblant », dit Rousseau, d’être « convaincu par la raison ». Autrement dit, loin d’être « convaincu » c’est-à-dire amené à admettre la nécessité de son action vertueuse par un éducateur qui a su lui en exposer les raisons, l’enfant n’est que « persuadé », c’est-à-dire que ce qui l’amène à cette action n’est pas le fait qu’il en comprend la raison, mais le fait qu’on a joué de sa sensibilité pour le pousser à la faire.

Ainsi, cet enfant incapable par nature de distinguer le bien du mal se trouve contraint de mimer la vertu et de cacher à l’éducateur que le motif de son action n’est pas sa raison mais la peur ou le désir. La logique de l’intérêt pousse nécessairement l’enfant à chercher son avantage : mais il ne voit l’avantage de son action vertueuse que par rapport à son éducateur. En d’autres termes, ce qui paraîtra bon à l’enfant sera de faire ce qu’il veut quand l’éducateur ne le voit pas, et de reconnaître qu’il a mal agi si l’éducateur le voit. De cette éducation contre-nature, l’enfant ne peut tirer que cet enseignement : bien agir, c’est agir selon sa volonté à condition de ne pas être vu, ou agir selon la volonté de l’éducateur pour échapper à la sanction.

B. Personne ne peut leur apprendre la vertu

Et cette impossibilité de l’éducation morale de l’enfant ne tient pas, précise Rousseau, à la qualité de l’éducateur, mais bien à la définition même de l’enfance. L’enfance, comme il l’a définie plus haut, est l’« âge de la force » et non celui de la vertu. Autrement dit, l’enfant ne peut pas apprendre à vouloir bien agir. Ce n’est que par une manipulation aveugle que l’éducateur peut obtenir de lui qu’il se comporte en apparence moralement. Et c’est alors l’éducateur qui est dupe : il « croit  les avoir convaincus » quand l’enfant ne s’est conformé à ses volontés que sous l’effet d’un ensemble de passions. La « crainte », l’« espoir », l’« embarras » ne produisent pas des enfants vertueux mais des enfants « ennuyés ou intimidés » qui ne font qu’obéir aux conduites prescrites sans en saisir les motifs.

Conclusion

En définitive, Rousseau explique dans ce texte la raison pour laquelle l’éducation de l’enfant doit être négative : on n’apprend pas la vertu à un enfant, dit-il, parce qu’il n’en a pas les capacités. À rebours d’une éducation contraignante qui repose sur une mauvaise compréhension de ce qu’est un enfant et le déforme en entendant l’instruire d’une vertu qu’il ne peut que mimer, il s’agit ici de poser les bases d’une éducation naturelle, c’est-à-dire conforme à la nature de l’enfant, qui lui laisserait donc le temps d’être un enfant pour ensuite seulement devenir un homme.