Rousseau, Emile ou De l'éducation

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : L'histoire
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine

 

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France métropolitaine • Septembre 2015

explication de texte • Série ES

Rousseau

Expliquer le texte suivant :

Il s’en faut bien que les faits décrits dans l’histoire soient la peinture exacte des mêmes faits tels qu’ils sont arrivés : ils changent de forme dans la tête de l’historien, ils se moulent sur ses intérêts, ils prennent la teinte de ses préjugés. Qui est-ce qui sait mettre exactement le lecteur au lieu de la scène pour voir un événement tel qu’il s’est passé ? L’ignorance ou la partialité déguise tout. Sans altérer même un trait historique, en étendant ou resserrant des circonstances qui s’y rapportent, que de faces différentes on peut lui donner ! Mettez un même objet à divers points de vue, à peine paraîtra-t-il le même, et pourtant rien n’aura changé que l’œil du spectateur. Suffit-il, pour l’honneur de la vérité, de me dire un fait véritable en me le faisant voir tout autrement qu’il n’est arrivé ? Combien de fois un arbre de plus ou de moins, un rocher à droite ou à gauche, un tourbillon de poussière élevé par le vent ont décidé de l’événement d’un combat sans que personne s’en soit aperçu ! Cela empêche-t-il que l’historien ne vous dise la cause de la défaite ou de la victoire avec autant d’assurance que s’il eût été partout ? Or que m’importent les faits en eux-mêmes, quand la raison m’en reste inconnue ? et quelles leçons puis-je tirer d’un événement dont j’ignore la vraie cause ? L’historien m’en donne une, mais il la controuve1 ; et la critique elle-même, dont on fait tant de bruit, n’est qu’un art de conjecturer, l’art de choisir entre plusieurs mensonges celui qui ressemble le mieux à la vérité.

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, 1762.

1. Controuver : inventer faussement.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Rousseau pose le problème de la connaissance historique. Il s’agit de montrer comment elle se forme et d’en déduire qu’elle ne peut parvenir à la vérité qu’elle nous promet. L’historien qui prétend dire avec exactitude ce qui s’est passé est confronté à une double difficulté : avoir une connaissance totale de son sujet et le faire apparaître d’un point de vue rigoureusement objectif. Ces deux conditions peuvent-elles être remplies ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le texte présente sa thèse puis donne deux arguments qui l’étayent et conclut en dévalorisant totalement le savoir historique. Du début jusqu’à « déguise tout », Rousseau met en cause l’exactitude du discours des historiens en le comparant à un tableau qui donne une vue tronquée de son modèle. Il insiste ici sur les défauts de l’historien, son ignorance ou sa partialité. Dans une deuxième partie (de « Sans altérer », jusqu’à « s’en soit aperçu »), Rousseau modifie sa critique et donne une raison encore plus importante. Tout discours est une composition et même si ce qui est dit est exact, la façon de le montrer est capitale. Or personne ne peut montrer ce qui s’est passé à partir d’un point de vue exhaustif. Dans un dernier temps, Rousseau en tire une double conclusion. Les historiens font croire qu’ils connaissent les causes. Aucune leçon ne peut être tirée de leurs propos.

Rousseau argumente en mettant en évidence la situation de l’historien et en développant l’écart entre voir et dire ce que l’on a vu. Il s’intéresse beaucoup à la nature d’un discours dans ses rapports avec le réel. On note un procédé rhétorique. Rousseau cherche à nous persuader que des faits minuscules peuvent avoir des conséquences gigantesques mais il ne peut le prouver.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas s’arrêter à la critique qui fait de l’historien un être partial. Rousseau est plus intéressé par le fait que l’histoire est un discours tenu sur des faits et qu’à ce titre elle implique une façon d’écrire et donc de présenter les faits. Ceci dépasse la question de l’honnêteté de l’historien.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

L’histoire est née en Grèce, avec Thucydide, d’une critique du mythe. L’étude des causes de la guerre du Péloponnèse s’oppose aux récits fabuleux et délivre un savoir qui doit être un trésor pour les générations à venir. Rousseau est en total désaccord avec cette idée. Il développe ici la thèse selon laquelle le savoir historique n’est qu’un mensonge car la vérité est totalement hors d’atteinte de nos facultés. Nous sommes toujours victimes de nos préjugés et de toute façon les raisons des événements nous échappent. Comment Rousseau justifie-t-il cette idée qui sape la confiance que nous mettons dans l’histoire ? Quelle conception a-t-il de la vérité pour déclarer qu’elle nous est à jamais inconnue ?

1. La position du problème

A. Les deux sens du mot « histoire »

Rousseau commence par mettre en relation le domaine des faits et celui des discours ce qui correspond aux deux sens du mot « histoire ». Il y a les choses accomplies et les propos qui sont tenus à leur sujet. Rousseau pose le problème de la connaissance historique à partir du modèle de la peinture. Le discours de l’historien est comparé à un tableau imitant la réalité. Il s’agirait en somme de faire voir par les mots. Or une telle entreprise est vouée à l’échec. Le mot « historien » signifie à l’origine celui qui sait car il a vu. Il doit donc être un témoin fidèle de l’événement mais cette fidélité est impossible car parler de ce que l’on a vu c’est le métamorphoser, le transformer en un discours qui ne pourra jamais être adéquat à son objet quelle que soit la bonne volonté de son auteur.

B. L’impossible neutralité

Conseil

Donnez des exemples qui rendent le propos plus accessible.

Tout d’abord, l’historien est un homme avec ses limites. Il a ses intérêts et ses préjugés. Nous sommes tous situés dans une époque donnée, nous en partageons les croyances, les idéologies. Que l’historien appartienne ou non à l’époque qu’il étudie, sa position est délicate. S’il est contemporain de l’événement, il manque de recul. Dans le cas contraire, il risque les anachronismes. La compréhension d’un événement n’est jamais simple. Les débats autour de la Révolution française en font foi. Certains louent Robespierre ou Napoléon que d’autres considèrent comme le précurseur des dictateurs du xxe siècle. À la partialité de l’approche s’ajoute l’ignorance. Un historien ne peut tout savoir. Dès lors, les discours qu’il tient sont des compositions forcément discutables. Personne ne peut mettre le lecteur dans une position d’où il pourrait « voir un événement tel qu’il s’est passé ». Il faudrait que l’historien ne soit d’aucun temps, d’aucun lieu, et qu’il aborde son sujet de façon totalement désintéressée. En bref, qu’il ne soit pas un homme.

[Transition] Rousseau poursuit sa charge en insistant sur l’impossibilité radicale de parvenir à l’exactitude.

2. L’impossible connaissance

A. Une affaire de point de vue

Attention

La référence au travail d’un historien est nécessaire.

Supposons que tout ce qui est dit soit exact. Il reste que la façon de le présenter influera sur le jugement que nous porterons. Même le peintre le plus scrupuleux est obligé de composer son tableau et donc de faire des choix. Rousseau souligne l’importance du point de vue. Le même objet apparaîtra diversement selon la façon dont il est montré. L’historien met lui aussi ce qu’il rapporte dans une certaine perspective, il compose un discours en sélectionnant des éléments qu’il dispose dans un certain ordre et il établit des priorités. Ce jugement de valeur conditionne le nôtre. Donnerons-nous la préférence à des considérations sociales, économiques, politiques, religieuses, psychologiques ? Jacques Le Goff a consacré une étude monumentale à Saint Louis dans laquelle il essaye de cerner la personnalité de ce roi en faisant varier les approches, les témoignages. Rousseau fait valoir qu’il n’existe pas un point de vue permettant d’embrasser tous les autres. Toute connaissance est parcellaire et diversement accentuée.

B. L’inatteignable vérité

Dès lors, il est impossible que « l’honneur de la vérité » soit respecté. Rousseau renforce son idée en soulignant que le réel est composé d’une multitude de petits faits ou d’accidents qui ridiculisent la prétention à avoir une connaissance totale de l’événement. L’emplacement d’un arbre, d’un rocher, un coup de vent qui soulève de la poussière auraient eu le pouvoir de décider de l’issue d’un combat. De grands effets peuvent donc avoir pour origine de petites causes imprévisibles. Rousseau veut nous persuader de la contingence de nos entreprises sans arriver à prouver ce qu’il dit. Leur dénouement serait souvent dû à un hasard fondamental car, lors d’une bataille, les actions s’entrecroisent en un lacis inextricable dont l’issue est très incertaine. Le romancier Stendhal en donne un tableau étonnant dans La Chartreuse de Parme en montrant son héros à Waterloo, ballotté par les déplacements de troupes auxquels il ne comprend rien.

[Transition] Rousseau va tirer les conclusions de cette affirmation.

3. Un savoir sans fondement

A. La cause introuvable

Conseil

Mettez en évidence la nature du savoir historique.

La conséquence est implacable. L’historien ne peut accéder à la cause de ce dont il parle, bien qu’il cherche à nous persuader du contraire. Le discours historique est une mise en ordre du réel qui procède par simplification et généralisation. L’historien ne peut faire autrement, il doit ordonner son propos, établir des enchaînements pour que nous ayons une intelligence du sujet. Mais, ce faisant, il dit toujours plus qu’il n’en sait. Les faits, même exacts, ne suffisent pas, ils ne font pas sens. Toute connaissance historique est donc une interprétation sujette à caution ; ce n’est jamais une démonstration. On démontre la vérité d’une proposition grâce à de « longues chaînes de raison », comme le dit Descartes. Mais dans le cas de l’histoire, le réel est trop complexe pour que nous puissions trouver de telles relations.

B. Les leçons impossibles

Conseil

Il faut souligner les conséquences de cette critique.

Il semble cependant que les historiens soient avertis des limites de leur entreprise. Une conscience critique existe qui s’interroge sur la nature du savoir historique. C’est un « art de conjecturer » donc d’évaluer la probabilité de ce qui est dit. L’idée de critique est également très importante. Elle affirme le droit de la raison à examiner les fondements et les limites de tout ce qui se présente comme vrai. Cette discipline de la raison paraît apte à redonner quelque valeur au savoir des historiens. En se faisant plus modeste, il devient plus assuré. Rousseau n’en tient pas compte. Tout n’est que mensonge, invention, et il s’agit seulement de choisir ce qui paraît le plus crédible. Il s’ensuit que nulle leçon ne peut être tirée de l’histoire. Ce dernier coup n’est pas le moins rude. Une des vertus de l’histoire réside dans sa capacité à nous instruire. Les mêmes causes, dit-on, produisent les mêmes effets. Mais ce dicton est sans valeur puisque les causes nous sont inconnues. Le discours historique est donc relégué au rang d’un mythe alors qu’il prétend être rationnel.

Conclusion

Ce texte est une charge violente contre les prétentions des historiens à faire connaître le passé. Elles sont réduites à néant à partir d’une comparaison avec les procédés d’un peintre qui compose un tableau. Ainsi Rousseau nous met-il en garde contre une approche naïve du passé. On peut cependant se demander si la vérité est à ce point absente du travail des historiens. On pourrait objecter à Rousseau que certains peintres sont supérieurs à d’autres et que l’important consiste justement à faire apparaître l’essentiel d’une situation sans se perdre dans tous les détails qu’il est impossible ou inutile de connaître.