Rousseau, Essai sur l’origine des langues

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le langage
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : Antilles, Guyane
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Rousseau

Le langage

phiT_1309_04_01C

La culture

14

CORRIGE

Antilles, Guyane Septembre 2013

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions arrachèrent les premières voix. En suivant avec ces distinctions la trace de faits, peut-être faudrait-il raisonner sur l’origine des langues tout autrement qu’on n’a fait jusqu’ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu’on imagine dans leur composition. Ces langues n’ont rein de méthodique et de raisonné ; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes.

Cela dut être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L’effet naturel despremiers besoins fut d’écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l’espèce vînt à s’étendre, et que la terre se peuplât promptement ; sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert.

De cela seul il suit avec évidence que l’origine des langues n’est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D’où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, les passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques.

Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues, 1781.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Rousseau envisage les raisons de l’apparition du langage, non sur son origine comprise au sens de point de départ chronologique, mais sur son fondement, à savoir ce qui l’a rendu nécessaire.
  • A priori, on pourrait penser que ce qui explique l’apparition du langage chez l’homme est la nécessité de communiquer pour satisfaire ses besoins. C’est précisément cette hypothèse que rejette Rousseau : si le langage avait pour but la survie, pourquoi l’homme seul l’aurait-il développé ? Et en quoi le souci de satisfaire nos besoins rendrait-il nécessaire le langage ?
  • Mais alors, si le langage n’était pas fait pour dire nos besoins, pour quoi serait-il fait ? La question est finalement de savoir si le langage est fondamentalement un outil de communication, ou un moyen d’expression.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Rousseau envisage ce qu’était le langage primitif, en opposant au langage rationnel un langage expressif, et en s’appuyant sur un exemple de langues anciennes.
  • Dans un second temps, Rousseau formule l’hypothèse qu’il réfute dans le texte : si cette hypothèse ne tient pas, si le besoin n’est pas au fondement du langage, c’est en particulier parce que le besoin sépare les hommes.
  • Enfin, Rousseau tire les conséquences de son raisonnement en développant son hypothèse : ce ne sont pas les besoins mais les passions qui rendent nécessaire le langage. Par conséquent, avant d’être moyen de communication, le langage est d’essence expressive.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d'abord relever les distinctions qui soutiennent l’argumentation : besoins/passions ; gestes/voix ; méthodique et raisonné/vives et figurées ; langues de géomètres/langues de poètes ; raisonner/sentir ; écarter les hommes/les rapprocher ; qui les écarte/qui les unit ; besoins/besoins moraux, les passions ; les passions rapprochent les hommes/la nécessité de chercher à vivre force à se fuir ; la faim, ni la soif/l’amour, la haine, la pitié, la colère ; chantantes et passionnées/simples et méthodiques.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Dans ce texte, Rousseau envisage les raisons de l’apparition du langage. Autrement dit, il ne s’agit pas de s’interroger sur l’origine du langage comprise au sens de point de départ chronologique, mais sur son fondement, à savoir ce qui l’a rendu nécessaire. Comment expliquer qu’un jour, les hommes se soient mis à parler?

Attention

Communiquer, c’est transmettre une information. S’exprimer, c’est extérioriser une idée, un sentiment, une émotion. On distingue ainsi un langage qui généralise, parce qu’il a pour but de communiquer, d’un langage plus proche de la singularité propre à notre intériorité.

A priori, l’homme, poussé par la nécessité naturelle, aurait inventé le langage dans le but de survivre. C’est précisément cette hypothèse que rejette Rousseau : si le langage avait pour but la survie, pourquoi l’homme seul l’aurait-il développé ? Et en quoi le souci de satisfaire nos besoins rendrait-il nécessaire le langage ? Mais alors, si originairement le langage n’était pas fait pour dire nos besoins, s’il n’était pas un langage rationnel, instrumental, pour quoi serait-il fait ? La question est finalement de savoir si le langage est fondamentalement un outil de communication ou un moyen d’expression.

Dans un premier temps, Rousseau envisage ce qu’était le langage primitif, en opposant au langage rationnel un langage expressif, et en s’appuyant sur un exemple de langues anciennes. Ensuite, Rousseau formule l’hypothèse qu’il réfute dans le texte : si cette hypothèse ne tient pas, si le besoin n’est pas au fondement du langage, c’est en particulier parce que le besoin sépare les hommes. Enfin, Rousseau tire les conséquences de son raisonnement en développant son hypothèse : ce ne sont pas les besoins mais les passions qui rendent nécessaire le langage. Par conséquent, avant d’être moyen de communication, le langage est d’essence expressive.

1. On peut imaginer que le langage primitif est un langage expressif

A. Les gestes suffisent pour la communication de nos besoins

Rousseau imagine ce qu’était le langage primitif, en faisant une hypothèse destinée à établir en fait la distinction qu’il propose d’emblée entre des « gestes » ayant pour fondement les « besoins », et des « voix » ayant pour fondement les « passions ». Rousseau réfute l’hypothèse selon laquelle le langage aurait été nécessaire à la communication des besoins : car les gestes suffisent à communiquer, dit-il. Les animaux communiquent, mais ne parlent pas. Donc, si une nécessité est bien à l’œuvre dans l’apparition du langage, cette nécessité n’est pas la nécessité naturelle liée au souci de survivre, mais la nécessité d’exprimer des passions. On peut donc penser, dit-il, que celles-ci « arrachèrent les premières voix » : c’est la nécessité d’exprimer les passions qui explique l’apparition du langage.

B. Le fondement du langage n’est donc pas rationnel

Conseil

Le discours poétique exprime une singularité : à ce discours dont les nuances épousent l’intériorité, Rousseau oppose le discours logique exprimant la généralité, pour transmettre une information. Vous devez mettre en évidence ici cette distinction entre généralité et singularité, qui est un des repères du programme.

Rousseau appuie alors cette distinction sur une hypothèse formulée à partir de ce qui apparaît comme une enquête : si on suit « la trace des faits », dit-il, c’est-à-dire si on examine les plus anciennes langues connues pour imaginer à partir d’elles un langage des origines, alors, on obtient la preuve que le fondement du langage n’est pas le besoin. Les langues orientales, dit-il, sont la preuve que ce qui a poussé à parler et à développer le langage n’a pas été le besoin, puisque si tel avait été le cas, ces langues se seraient développées de façon « didactique », logique, en fonction de ce seul but.

[Transition] Or, ces langues apparaissent comme des « langues de poètes », des langues « vives et figurées », c’est-à-dire des langues expressives, et non des « langues de géomètres », empreintes de logique, de méthode et de raison, qui auraient pour but de communiquer des besoins.

2. L’hypothèse selon laquelle le langage naît de la nécessité de survivre est fausse

A. C’est la singularité de nos passions que le langage exprime

Rousseau conclut de cet exemple factuel que le fondement du langage n’est pas dans la raison, mais dans le sentiment : l’apparition du langage s’explique par la nécessité d’exprimer la singularité de nos sentiments, de nos sensations, de nos affections, et non la généralité du besoin. Rousseau formule alors l’hypothèse qu’il réfute, en énonçant une objection : si ce n’est pas le besoin qui explique l’apparition du langage, c’est en particulier parce que le besoin sépare les hommes.

B. Le besoin sépare les hommes

Si le langage crée des liens entre nous, s’il nous permet d’échanger, s’il nous rapproche, il ne peut avoir été créé en vertu d’un besoin dont l’« effet naturel », dit Rousseau, est « d’écarter les hommes ». La logique du besoin, en effet, amène l’espèce humaine à se séparer et à se répandre, et non à s’unir : on peut penser que la logique du besoin est celle de l’intérêt, qui nous sépare et nous pousse à chercher ailleurs ce qui peut nous satisfaire. Or, si la poursuite du besoin vital nous sépare, il serait contradictoire, dit Rousseau, de dire à la fois que le besoin nous sépare et nous pousse à parler, à échanger : ce serait dire qu’il nous sépare et nous unit en même temps.

3. Ce sont les passions qui rendent nécessaire l’apparition du langage

A. Le besoin nous pousse à envisager des objets

Conseil

Il est essentiel ici de s’interroger sur cette expression « besoins moraux », dans la mesure où elle renvoie à la nécessité de la vie passionnelle, mais à une nécessité qui n’est pas celle du besoin vital.

Rousseau conclut sa démonstration en proposant une toute autre hypothèse : l’origine du langage, dit-il, et plus précisément ce qui a rendu nécessaire le langage, ce sont les « besoins moraux, les passions ». Il s’agit donc bien d’une nécessité, d’un besoin, mais pas celui de survivre : les passions nous sont essentielles, sans pour autant conditionner notre survie.

Rousseau s’appuie alors sur des exemples de besoins vitaux : la faim, la soif nous poussent à cueillir des « fruits », à poursuivre des « proies », sans que les autres nous soient nécessaires et sans qu’il soit nécessaire de parler.

B. La passion nous pousse à envisager l’autre en tant que sujet

En revanche, explique Rousseau, en opposant à ces exemples de besoins des exemples de passions, quand nous sommes face à d’autres hommes, (et non à ces objets que sont les « fruits » ou les « proies », par lesquels nous satisfaisons nos besoins), quand nous avons à envisager d’autres sujets, et qu’un dialogue se noue d’intériorité à intériorité, il nous est nécessaire de parler.

Autrement dit, si la satisfaction des besoins peut exiger une communication, c’est bien la passion qui exige le langage, puisque nous ne pouvons exprimer notre intériorité par des gestes : c’est la singularité propre à notre vie intérieure, et la force qui nous pousse à exprimer cette singularité, qui expliquent ainsi l’appariton du langage. Les nuances singulières de nos passions ne peuvent se traduire que dans un langage musical, qui excède par ses nuances la simple logique.

Conclusion

En définitive, Rousseau réfute dans ce texte l’idée selon laquelle le langage est avant tout un outil de communication destiné à communiquer nos besoins. S’il y a bien une nécessité qui a poussé les hommes à développer un langage, s’il y a bien là la marque d’une nature nous ayant poussés à le faire, cette nécessité n’est pas celle du besoin mais de la passion.

Autrement dit, le fondement du langage est la passion, et il est par essence un langage expressif, musical, à savoir un langage ayant pour but d’exprimer la singularité des passions.