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Rousseau, Essai sur l'origine des langues

Explication de texte

Rousseau, Essai sur l'origine des langues

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • On pourrait croire que parler, c'est communiquer. Pourtant, les discussions amoureuses ou amicales transmettent parfois peu d'informations : à travers elles, nous exprimons avant tout nos sentiments et notre sensibilité. Et n'est-ce pas pour nous permettre de le faire que notre langage est si complexe ?

 

Expliquez le texte suivant :

Il est donc à croire que les besoins dictèrent les premiers gestes, et que les passions arrachèrent les premières voix. En suivant avec ces distinctions la trace de faits, peut-être faudrait-il raisonner sur l'origine des langues tout autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Le génie des langues orientales, les plus anciennes qui nous soient connues, dément absolument la marche didactique qu'on imagine dans leur composition. Ces langues n'ont rien de méthodique et de raisonné ; elles sont vives et figurées. On nous fait du langage des premiers hommes des langues de géomètres, et nous voyons que ce furent des langues de poètes.

Cela dut être. On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins fut d'écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l'espèce vînt à s'étendre, et que la terre se peuplât promptement ; sans quoi le genre humain se fût entassé dans un coin du monde, et tout le reste fût demeuré désert.

De cela seul il suit avec évidence que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit. D'où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, les passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s'en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d'être simples et méthodiques.

Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l'origine des langues, 1781.

La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

 

Les clés du sujet

Repérer le thème et la thèse

Rousseau envisage ici les conditions d'apparition du langage. Comment expliquer la formation de ce langage fait de signes qui est propre à tout homme ?

Il démontre que le langage est né de la nécessité d'exprimer nos passions, établissant ainsi qu'avant d'être un moyen de communiquer, c'est-à-dire d'échanger des informations dans un but utilitaire, le langage est un moyen d'exprimer nos passions.

Dégager la problématique

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Repérer les étapes de l'argumentation

Tableau de 3 lignes, 2 colonnes ;Corps du tableau de 3 lignes ;Ligne 1 : Étape 1 (l. 1 à l. 9); Rousseau envisage ce qu'était le langage primitif, en opposant au langage rationnel, un langage expressif.Il s'appuie sur un exemple de langue ancienne.; Ligne 2 : Étape 2 (l. 10 à l. 16); Rousseau formule l'hypothèse qu'il réfute dans le texte : si cette hypothèse ne tient pas, si le besoin n'est pas au fondement du langage, c'est en particulier parce que le besoin sépare les hommes.; Ligne 3 : Étape 3 (l. 17 à l. 28); Rousseau tire les conséquences de son raisonnement en développant son hypothèse : ce ne sont pas les besoins mais les passions qui rendent nécessaire l'apparition du langage.Par conséquent, avant d'être moyen de communication, le langage est d'essence expressive.;

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Question abordée] Dans ce texte, Rousseau envisage le fondement du langage : il s'agit de déterminer les raisons de son apparition. [Problématique] Comment expliquer qu'un jour les hommes se soient mis à parler ? On pourrait penser que l'élaboration de ce système de signes qu'est le langage procède de la nécessité de survivre. C'est précisément cette hypothèse que rejette Rousseau : car si le langage avait pour but la survie, pourquoi l'homme seul l'aurait-il développé ? Et en quoi parler nous serait-il nécessaire pour satisfaire nos besoins ? [Thèse] Il démontre ici que le langage est né de la nécessité d'exprimer nos passions, établissant ainsi qu'avant d'être un moyen de communiquer, c'est-à-dire d'échanger des informations dans un but utilitaire, le langage est un moyen d'exprimer nos passions. [Annonce du plan] Pour démontrer cela, il envisage d'abord ce qu'était le langage primitif, en opposant au langage rationnel et instrumental un langage expressif. Rousseau formule alors l'hypothèse qu'il réfute dans le texte : si le besoin n'est pas au fondement du langage, c'est en particulier parce que le besoin sépare les hommes. Enfin, il tire les conséquences de son raisonnement : ce ne sont pas les besoins mais les passions qui rendent nécessaire le langage.

définition

La distinction entre origine et fondement est un repère de votre programme : l'origine d'une chose désigne son point de départ chronologique, le fondement désigne sa raison d'être.

1. On peut imaginer que le langage primitif est un langage expressif

A. Les gestes suffisent pour la communication de nos besoins

Dans un premier temps, Rousseau imagine ce qu'était le langage primitif, en faisant une hypothèse destinée à établir la distinction qu'il propose d'emblée entre des « gestes », ayant pour fondement les « besoins », et des « voix », ayant pour fondement les « passions ». Rousseau réfute l'hypothèse selon laquelle le langage aurait été nécessaire à la communication des besoins, car les gestes suffisent à communiquer, dit-il. Les animaux communiquent, mais ne parlent pas.

Si une nécessité est bien à l'œuvre dans l'apparition du langage, cette nécessité n'est donc pas la nécessité naturelle liée au souci de survivre, mais la nécessité d'exprimer des passions. On peut donc penser, dit-il, que celles-ci « arrachèrent les premières voix » : c'est la nécessité d'exprimer les passions qui explique l'apparition du langage.

B. Le fondement du langage n'est donc pas rationnel

Rousseau appuie alors cette distinction sur une hypothèse formulée à partir de ce qui apparaît comme une enquête : si on suit « la trace des faits », dit-il, c'est-à-dire si on examine les plus anciennes langues connues pour imaginer à partir d'elles un langage des origines, alors on obtient la preuve que le fondement du langage n'est pas le besoin.

Les langues orientales, dit-il, sont la preuve que ce qui a poussé à parler et à développer le langage n'a pas été le besoin, puisque si tel avait été le cas, ces langues se seraient développées de façon « didactique », logique, en fonction de ce seul but. Or, ces langues apparaissent comme des « langues de poètes », des langues « vives et figurées », c'est-à-dire des langues expressives. Ce ne sont pas des « langues de géomètres », empreintes de logique, de méthode et de raison, qui auraient pour but de communiquer des besoins.

[Transition] Mais alors, si les premières langues sont expressives, peut-on encore admettre que le besoin explique l'apparition du langage ?

2. L'hypothèse selon laquelle le langage naît de la nécessité de survivre est fausse

A. C'est la singularité de nos passions que le langage exprime

Rousseau conclut de cet exemple factuel que le fondement du langage n'est pas dans la raison, mais dans le sentiment : l'apparition du langage s'explique par la nécessité d'exprimer la singularité de nos sentiments, de nos sensations, de nos affections, et non la généralité du besoin. Rousseau formule alors l'hypothèse qu'il réfute, en énonçant une objection : si ce n'est pas le besoin qui explique l'apparition du langage, c'est en particulier parce que le besoin « sépare » les hommes.

définition

Ce qui est ­singulier, c'est ce qui est unique, ce qui ­diffère de toute autre chose. Ce qui est général, c'est ce qui est valable pour un groupe d'individus ou de situations.

Il s'agit d'un repère du programme.

B. Le besoin sépare les hommes

Si le langage crée des liens entre nous, s'il nous permet d'échanger, s'il nous rapproche, il ne peut avoir été créé en vertu d'un besoin dont l'« effet naturel », dit Rousseau, est « d'écarter les hommes ». La logique du besoin, en effet, amène l'espèce humaine à se séparer et à se répandre, et non à s'unir : on peut penser que la logique du besoin est celle de l'intérêt, qui nous sépare et nous pousse à chercher ailleurs ce qui peut nous satisfaire. Or, si la poursuite du besoin vital nous sépare, il serait contradictoire, selon Rousseau, de dire à la fois que le besoin nous sépare et nous pousse à parler, à échanger : ce serait dire qu'il nous sépare et nous unit en même temps.

[Transition] Mais si le langage ne naît pas de la nécessité de survivre, qu'est-ce qui le rend nécessaire ?

3. Ce sont les passions qui rendent nécessaire l'apparition du langage

A. Le besoin nous pousse à envisager des objets

Le conseil de méthode

Il est essentiel ici de s'interroger sur cette expression « besoins moraux », dans la mesure où elle renvoie à la nécessité de la vie passionnelle, mais à une nécessité qui n'est pas celle du besoin vital. Vous devez veiller à analyser le texte, en faisant l'effort d'interpréter ce genre d'expressions dont le sens n'a rien d'évident.

Rousseau conclut sa démonstration en proposant une tout autre hypothèse : ce qui a rendu nécessaire le langage, ce sont les « besoins moraux, les passions ». Il s'agit donc bien d'une nécessité, d'un « besoin », mais d'un besoin spécifique, puisqu'il ne s'agit pas de celui dont la satisfaction conditionne notre survie : les passions nous sont essentielles, sans pour autant engager notre survie.

Rousseau s'appuie alors sur des exemples de besoins vitaux : la faim, la soif nous poussent à cueillir des « fruits », à poursuivre des « proies », sans que les autres nous soient nécessaires et sans qu'il soit nécessaire de parler. En somme, satisfaire nos besoins vitaux n'exige pas l'élaboration préalable de ce langage complexe, fait de signes, qui nous est propre.

B. La passion nous pousse à envisager l'autre en tant que sujet

En revanche, explique Rousseau, en opposant à ces exemples-là des exemples de passions, quand nous sommes face à d'autres hommes (et non à ces objets que sont les « fruits » ou les « proies », par lesquels nous satisfaisons nos besoins), quand nous avons à envisager d'autres sujets, et qu'un dialogue se noue d'intériorité à intériorité, il nous est nécessaire de parler.

Autrement dit, si la satisfaction des besoins peut exiger une communication, c'est bien la passion qui exige le langage, puisque nous ne pouvons exprimer notre intériorité par des gestes : c'est la singularité propre à notre vie intérieure et la force qui nous pousse à exprimer cette singularité qui expliquent ainsi l'apparition du langage. Les nuances singulières de nos passions ne peuvent se traduire que dans un langage musical, qui excède par ses nuances la simple logique.

Conclusion

En définitive, Rousseau réfute dans ce texte l'idée selon laquelle le langage est avant tout un outil destiné à communiquer nos besoins. S'il y a bien une nécessité qui a poussé les hommes à développer un langage, s'il y a bien là la marque d'une nature nous ayant poussés à le faire, cette nécessité n'est pas celle du besoin, mais de la passion. Autrement dit, le fondement du langage est la passion, et il est par essence un langage expressif, musical, à savoir un langage ayant pour but d'exprimer la singularité des passions.

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