Rousseau, Lettre à M. d’Offreville

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L | Thème(s) : Le bonheur
Type : Explication de texte | Année : 2014 | Académie : Moyen-Orient
 
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Rousseau
 
 

Le bonheur

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La morale

36

CORRIGE

 

Liban Mai 2014

explication de texte • Série L

> Expliquer le texte suivant :

Il ne faut point confondre le bonheur avec la vertu. Il est certain que faire le bien pour le bien, c’est le faire pour soi, pour notre propre intérêt, puisqu’il donne à l’âme une satisfaction intérieure, un contentement d’elle-même sans lequel il n’y a point de vrai bonheur. Il est sûr encore que les méchants sont tous misérables, quel que soit leur sort apparent, parce que le bonheur s’empoisonne dans une âme corrompue, comme le plaisir des sens dans un corps malsain. Mais il est faux que les bons soient tous heureux dès ce monde, et comme il ne suffit pas au corps d’être en santé pour avoir de quoi se nourrir, il ne suffit pas non plus à l’âme d’être saine pour obtenir tous les biens dont elle a besoin. Quoiqu’il n’y ait que les gens de bien qui puissent vivre contents, ce n’est pas à dire que tout homme de bien vive content. La vertu ne donne pas le bonheur, mais elle seule apprend à en jouir quand on l’a : la vertu ne garantit pas des maux de cette vie et n’en procure pas les biens ; c’est ce que ne fait pas non plus le vice avec toutes ses ruses ; mais la vertu fait porter plus patiemment les uns et goûter plus délicieusement les autres. Nous avons donc, en tout état de cause, un véritable intérêt à la cultiver, et nous faisons bien de travailler pour cet intérêt, quoiqu’il y ait des cas où il serait insuffisant par lui-même, sans l’attente d’une vie à venir.

Jean-Jacques Rousseau, Lettre à M. d’Offreville, 1761.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • Dans ce texte, Rousseau s’interroge sur le rapport entre le bonheur et la vertu. Être vertueux rend-il heureux ? Et, sinon, pour quelles raisons nous faudrait-il être vertueux ?
  • A priori, on pourrait penser qu’être vertueux rend heureux, c’est-à-dire que faire le bien procure un sentiment de satisfaction.
  • Pourtant, force est de constater que les hommes vertueux ne sont pas nécessairement heureux, de même que les hommes vicieux ne sont pas nécessairement malheureux. Comme l’indique son étymologie, le bonheur semble être lié pour une bonne part au hasard, à la chance. Mais alors, faut-il opposer la quête du bonheur à la quête de la vertu ? Si la vertu ne fait pas le bonheur, sommes-nous fondés à préférer le vice à la vertu pour devenir heureux ? Et si la vertu ne rend pas nécessairement heureux, alors, à quoi bon vouloir faire le bien ?
  • L’enjeu, pour Rousseau, est bien de distinguer le bonheur de la vertu tout en montrant la nécessité d’être vertueux.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Dans un premier temps, Rousseau expose les deux raisons qui pourraient nous pousser à croire que le bonheur et la vertu s’identifient.
  • Dans un second temps, Rousseau montre que la vertu ne rend pas nécessairement heureux.
  • Enfin, Rousseau montre que seule la vertu rend possible un vrai bonheur.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent, en particulier les distinctions ou comparaisons suivantes : « bonheur » / « vertu » ; « le bonheur s’empoisonne dans une âme corrompue » / « le plaisir des sens dans un corps malsain » ; « corps d’être en bonne santé pour avoir de quoi se nourrir » / « âme d’être saine pour obtenir tous les biens dont elle a besoin » ; « puissent vivre contents » / « vive content » ; « donne » / « apprend à en jouir » ; « vertu »/ « vice » ; « la vertu ne garantit pas des maux de cette vie et n’en procure pas les biens » / « la vertu fait porter plus patiemment les uns et goûter plus délicieusement les autres ».

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Pour quelles raisons faudrait-il vouloir être vertueux ? A priori, il nous semble que faire le bien nous procure une satisfaction : ce serait donc l’aspiration au bonheur qui justifierait l’aspiration à la vertu. Pourtant, force est de constater que les hommes vertueux ne sont pas nécessairement heureux, de même que les hommes vicieux ne sont pas nécessairement malheureux. Comme l’indique son étymologie, le bonheur semble être lié pour une bonne part au hasard, à la chance. Mais alors, faut-il opposer la quête du bonheur à la quête de la vertu ? Si la vertu ne fait pas le bonheur, sommes-nous fondés à préférer le vice à la vertu pour devenir heureux ? Et si la vertu ne rend pas nécessairement heureux, alors, à quoi bon vouloir être vertueux ?

L’enjeu, pour Rousseau, est de distinguer le bonheur de la vertu tout en établissant la nécessité d’être vertueux.

Pour démontrer cela, Rousseau expose dans un premier temps les deux raisons qui pourraient nous pousser à croire que le bonheur et la vertu s’identifient. Dans un second temps, il montre que la vertu ne rend pas nécessairement heureux. Enfin, Rousseau montre que seule la vertu rend possible un vrai bonheur

1. On pourrait croire que la vertu fait le bonheur

A. Être vertueux procure une satisfaction

 

Conseil

Il n’est pas nécessaire d’analyser ici cette notion de « vrai bonheur », puisque Rousseau l’explicitera plus loin, et qu’à ce point du texte, l’expression apparaît sans être clarifiée. Tout au plus vous pouvez vous interroger sur cette distinction entre un « vrai » et un « faux » bonheur.

Rousseau amorce sa démonstration en distinguant le bonheur et la vertu. La vertu fait-elle le bonheur ? On pourrait pourtant le croire pour deux raisons, que Rousseau commence par exposer. Tout d’abord, dit-il, il est vrai qu’on ne fait pas le bien contre soi, mais « pour soi, pour notre propre intérêt ». Autrement dit, être vertueux ne rend pas malheureux mais au contraire procure une « satisfaction intérieure, un contentement ». Il semble donc qu’être vertueux corresponde immédiatement à une forme de satisfaction. Or, cette satisfaction, ajoute-t-il, est la condition d’un « vrai bonheur ».

Par conséquent, la satisfaction que me procure le fait d’être vertueux ne s’identifie pas au bonheur : elle la conditionne seulement. Mais si l’on peut parler d’un « vrai bonheur » rendu possible par la vertu, alors le bonheur est-il inaccessible à l’homme vicieux ?

B. Le vice rend malheureux

La deuxième raison qui pourrait nous pousser à croire qu’être vertueux rend heureux, c’est que le vice, dit Rousseau, rend malheureux. Au « vrai bonheur » accessible à l’homme vertueux, il oppose un faux bonheur : « le sort apparent » des « méchants », c’est-à-dire la chance qu’ils peuvent avoir d’accéder à certains biens, ne doit pas nous faire croire que les méchants sont heureux.

Mais pourquoi le vice rendrait-il « misérable » ? Pour quelles raisons le vice empêcherait-il d’accéder au « vrai bonheur » ? Pour établir ce point, Rousseau s’appuie sur une comparaison entre « le bonheur [qui] s’empoisonne dans une âme corrompue » et « le plaisir des sens [qui s’empoisonne] dans un corps malsain ». Certes, le « corps malsain » peut jouir d’une sensation de plaisir, mais ce plaisir est empreint de son caractère malsain : seul le plaisir éprouvé par le corps sain serait pur. De la même façon, si l’homme qui fait le mal peut obtenir ce sentiment qu’est le bonheur, la qualité de ce bonheur est empreinte de son vice : il s’agirait d’un faux bonheur, distinct du « vrai bonheur » de l’homme vertueux.

[Transition] Mais alors, la vertu rend-elle nécessairement heureux ? Si la vertu est la condition du « vrai bonheur », si le vice empêche d’accéder à ce vrai bonheur, peut-on pour autant identifier le bonheur à la vertu ?

2. La vertu ne rend pas nécessairement heureux

A. La vertu ne suffit pas pour être heureux

Dans un deuxième temps, Rousseau réfute la conséquence qu’il semblerait possible de tirer de cette première partie de l’argumentation. Si la vertu nous satisfait, si le vice rend malheureux, alors, faut-il en conclure que la vertu rend nécessairement heureux ? Non, dit Rousseau : il ne suffit pas d’être vertueux pour être heureux. Pour établir cela, Rousseau s’appuie une nouvelle fois sur la comparaison entre l’âme et le corps. De la même façon qu’on peut avoir un corps sain et ne pas avoir de quoi manger, il est possible d’avoir une âme vertueuse et de ne pas disposer de « tous les biens dont elle a besoin ».

Ainsi, ce n’est pas parce que notre âme est pure qu’elle dispose de tout ce qui pourrait nous rendre heureux. Comme le corps en bonne santé peut manquer de nourriture, l’âme vertueuse peut manquer de ce qui serait nécessaire à son bonheur (on peut être vertueux et mal-aimé, vertueux et malade, etc.). De fait, le corps en bonne santé comme l’âme de l’homme vertueux ne sont pas pour autant épargnés par le manque.

B. La vertu rend possible le bonheur

 

Info

Vous pouvez comparer ce que dit ici Rousseau à ce que dit Kant, qui établit, lui, la supériorité de la quête morale sur la quête du bonheur : si la vertu ne rend pas heureux, dit Kant, elle rend du moins « digne d’être heureux ». S’il est possible d’accéder au bonheur par le vice, selon Kant, le vicieux n’est pourtant pas digne de son bonheur. Rousseau, au contraire, évoque le faux bonheur du vicieux : le vrai bonheur n’est pas possible pour lui.

Par conséquent, dit Rousseau, il est possible mais non nécessaire que les hommes vertueux soient heureux. S’il est certain que la vertu est la condition du bonheur, elle ne suffit pas à rendre heureux. Ainsi, s’il est impossible d’être heureux en étant vicieux, il est en revanche possible d’être malheureux en étant vertueux, tout autant que d’être heureux en étant vertueux. Autrement dit, on ne se donne, en étant vertueux, que la possibilité d’être heureux : s’il n’y a « que les gens de bien qui puissent vivre contents », dit Rousseau, cela ne signifie pas que tous soient heureux.

[Transition] Mais alors, si la vertu n’est que la condition nécessaire, et non la condition suffisante du bonheur, alors à quoi bon être vertueux ? Que pouvons-nous espérer de nos conduites vertueuses ?

3. Seule la vertu rend possible un vrai bonheur

A. La vertu ne donne pas les biens et n’écarte pas les maux

Dans un dernier temps, Rousseau distingue ce que l’on peut attendre de la vertu, et ce que l’on ne peut pas en attendre. Faut-il être vertueux pour accéder aux biens et se protéger des maux ? De toute évidence, le fait d’être vertueux ne donne par exemple ni la santé, ni l’amour, c’est-à-dire que la vertu ne donne aucune de ces choses que nous pouvons tenir pour des biens. Que l’accès à ces biens dépende de nos efforts, de la chance ou de toute autre chose, il n’en reste pas moins que ni la vertu ni le vice, souligne Rousseau, ne sont en mesure de nous les procurer.

Mais alors, si la vertu et le vice sont équivalents de ce point de vue, si ni l’un ni l’autre ne nous garantissent l’accès aux biens, alors pour quelles raisons aurions-nous intérêt à choisir d’être vertueux plutôt que vicieux ?

B. La vertu aide à jouir des biens et à supporter les maux

En réalité, dit Rousseau, si nous ne pouvons raisonnablement attendre de la vertu qu’elle nous donne les biens et nous préserve des maux, nous pouvons en revanche attendre d’elle qu’elle nous aide à profiter des biens – si nous les avons – et à supporter les maux – si nous les rencontrons.

En d’autres termes, si posséder les biens et subir les maux ne sont pas liés au fait que nous soyons moraux ou immoraux, en revanche, la vertu nous permet d’être capable d’apprécier les biens, et de ne pas faiblir face aux maux qui nous adviennent indépendamment de notre bonté ou de notre méchanceté.

C. Il faut vouloir être vertueux

 

Info

Vous pouvez là encore comparer cette remarque de Rousseau à ce que dit Kant : pour Kant, l’aspiration à la vertu se justifie essentiellement par la nécessité de réaliser notre humanité, caractérisée par l’aptitude morale. On est donc fondé à choisir la vertu même au prix de notre bonheur, et il n’y a plus qu’à espérer, conclut Kant, que si nous n’en sommes pas récompensés par un bonheur terrestre, nous en serons récompensés dans un hypothétique au-delà.

Par conséquent, dit Rousseau, il y a bien un « intérêt » à être vertueux. Le calcul des avantages et des inconvénients liés à la vertu ou au vice tourne à l’avantage de la vertu, dans la mesure où, s’il n’y a aucun inconvénient à être vertueux, il y a en revanche ces deux avantages qui consistent à savoir composer avec les maux et jouir des biens qui nous adviennent.

À ceci, Rousseau pose cependant une limite : dans certains cas, cet intérêt « serait insuffisant par lui-même, sans l’attente d’une vie à venir ». Autrement dit, si nous avons tout intérêt à choisir la vertu plutôt que le vice, il se peut que nous ne puissions nous maintenir dans la voie de la vertu qu’en nous appuyant à la fois sur la considération de cet intérêt et sur l’espoir d’un bonheur à venir. La promesse d’un bonheur à venir, sous la forme d’un paradis, par exemple, pourrait parfois nous soutenir dans notre aspiration à la vertu.

Conclusion

En définitive, Rousseau justifie dans ce texte la nécessité et l’intérêt pour nous d’être vertueux. Il faut vouloir être vertueux, dit-il, bien que la vertu ne corresponde pas immédiatement au bonheur.

La vertu n’est que la condition de possibilité d’un « vrai bonheur » : elle n’est pas une garantie de bonheur à elle seule, puisqu’elle ne nous donne pas les biens qui, joints à elle, pourraient produire en nous ce sentiment de satisfaction durable que l’on appelle bonheur.

Pourtant, si la vertu ne fait pas le bonheur mais le rend tout au plus possible, le vice empêche d’être heureux : c’est finalement du point de vue de la logique de l’intérêt et de la poursuite du bonheur que l’immoralité se voit ici condamnée.