Russell, La Conquête du bonheur

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : Le bonheur
Type : Explication de texte | Année : 2013 | Académie : France métropolitaine
Unit 1 - | Corpus Sujets - 1 Sujet
 
Russell

Le bonheur

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La morale

38

CORRIGE

France métropolitaine Septembre 2013

explication de texte • Série ES

> Expliquer le texte suivant :

Évidemment il n’y a aucun profit à flatter délibérément l’opinion publique : c’est encore se trouver sous sa domination quoique dans un sens inverse. Mais s’y trouver franchement indifférent est à la fois une force et une source de bonheur. Et une société composée d’hommes et de femmes qui ne font pas trop de courbettes aux conventions est beaucoup plus intéressante qu’une société où tout le monde se conduit de la même façon. Lorsque le caractère de chacun se développe individuellement, les différences de type sont préservées et il devient intéressant de rencontrer de nouvelles personnes, car elles ne sont plus de simples répliques de celles que l’on a déjà rencontrées. Ceci a été un des avantages de l’aristocratie puisque là où le statut social dépendait de la naissance, on était autorisé à se conduire en excentrique. Dans notre monde moderne, nous perdons cette source de liberté sociale et il est devenu nécessaire de se rendre plus consciemment compte des dangers que l’uniformité peut présenter. Je ne veux pas dire que les gens devraient être intentionnellement excentriques, ce qui est tout aussi peu intéressant que d’être conventionnel. Je pense seulement que les gens devraient être naturels et suivre leurs goûts spontanés dans la mesure où ceux-ci ne sont pas franchement anti-sociaux.

Bertrand Russell, La Conquête du bonheur, 1930.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Dégager la problématique du texte

  • La problématique du texte concerne les rapports de l’individu à sa société dans l’optique de la conquête du bonheur. La vie sociale conduit forcément à une certaine uniformité. Nous devons nous ressembler pour pouvoir vivre ensemble sans trop de frictions. Mais cette nécessité peut avoir des effets nuisibles.
  • En effet, chacun est doté d’une individualité qu’il doit pouvoir développer. Or l’opinion publique est souvent un frein à cet épanouissement. Russell problématise ainsi la nature du lien social. Il unit mais il risque d’étouffer et de nuire au bonheur auquel chacun aspire légitimement.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

  • Ce texte est divisé en trois parties. La première (jusqu’à « rencontrées ») met en scène l’opposition de l’opinion publique, qui uniformise, et du développement individuel, qui est source d’une variété rendant la vie plus intéressante. La deuxième partie (jusqu’à « peut présenter ») illustre cette opposition en recourant à l’histoire. Russell oppose l’époque de l’aristocratie à celle du monde moderne. La dernière partie précise la pensée de l’auteur. Nous voyons que sa défense de l’originalité doit être compatible avec les exigences de la vie en commun.
  • Russell expose une thèse dans la première phrase pour soutenir ensuite que l’indifférence à l’opinion publique est une « source de bonheur » pour l’individu car elle produit une société plus diversifiée, donc plus riche en contacts humains. Puis il situe historiquement son propos, dans le but de nous faire réfléchir sur notre époque dont il craint les effets. Notre monde moderne n’est-il pas celui des machines et de l’uniformisation ? Une prise de conscience est donc nécessaire.

Éviter les erreurs

Le texte ne présente pas de difficultés de compréhension mais il demande que l’on marque bien le sens des oppositions en donnant sens aux termes qui les expriment.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Info

L’introduction doit présenter la thèse et le problème qu’elle pose. Il faut citer le nom de l’auteur du texte.

Comment être heureux en société ? Comment faut-il se conduire pour conquérir le bonheur ? Ces questions morales posent des difficultés. Les exigences de la vie en commun demandent que chacun se conforme à des modèles. Une société ne peut durer si ses membres ne partagent pas des valeurs et des mœurs. Il est clair, cependant, que l’uniformité peut être une contrainte étouffant le développement de notre individualité. Nous sommes tous uniques et la vie sociale devrait pouvoir permettre à cette singularité de se déployer.

Dans ce texte, Russell expose ses craintes quant aux risques que le monde moderne fait courir à la liberté individuelle, dont il se fait l’avocat au nom de la conquête du bonheur. Sa pensée veut remonter aux sources de deux processus. Celui de la socialisation qui uniformise et celui de l’individualité qui singularise. Les deux sont-ils compatibles, et, le cas échéant, dans quelle mesure le sont-ils ?

1. Les deux types de société

A. Deux rapports à l’opinion publique

Russell commence par affirmer « qu’il n’y a aucun profit à flatter délibérément l’opinion publique ». Il s’agit même d’une évidence. Ceci peut surprendre car il est clair que des démagogues ont acquis du pouvoir et de la renommée grâce la flatterie. Mais Russell raisonne en termes de liberté. Le flatteur peut bien dominer la foule, il en reste l’esclave. Platon compare la masse à un grand animal et son dirigeant à un dompteur. Ce dernier commande mais il doit craindre les réactions imprévisibles de la bête. Ainsi, un flatteur reste finalement sous la domination de l’opinion qu’il a séduite. Le passage de la faveur à la disgrâce se fait rapidement.

À l’inverse, l’homme qui ne se soucie absolument pas du jugement de la foule trouve dans cette indifférence « une force et une source de bonheur ». En effet, cette attitude témoigne d’une vigueur d’esprit qui fait braver le qu’en-dira-t-on, et la conscience de cette indépendance remplit d’une joie fondée sur la conscience de notre mérite personnel.

B. Deux types de société

Info

L’opposition des deux comportements se prolonge logiquement sur celle de deux sociétés. La réflexion développe le thème du bonheur.

Ce qui vaut pour l’individu a des conséquences sur la vie collective. Russell souligne que le conformisme engendre une société sans relief et donc peu intéressante. L’uniformité règne et appauvrit les expériences que chacun est susceptible faire. La métaphore de la courbette à l’égard des conventions donne l’image d’un groupe qui plie sous des règles communes, des coutumes immuablement transmises. Russell critique donc le traditionalisme qui rabote les individus et impose une unité à leur détriment. Inversement l’épanouissement personnel produit un monde plus diversifié.

En effet, chacun est en réalité un être unique même si nous nous ressemblons. Chaque individu a une individualité, qui le diffère de tous les autres. Le refus de faire « trop de courbettes aux conventions » permet ainsi à des qualités diverses de s’exprimer. Dès lors, les expériences que nous pouvons faire sont plus intéressantes, elles sont porteuses d’une nouveauté qui nous donne à réfléchir. Nous découvrons les limites de notre pensée, nous apprenons à l’évaluer en la confrontant à d’autres choix de vie.

[Transition] Russell a posé les fondements de sa pensée. Il va maintenant la mettre en situation en se référant à des moments de l’histoire.

2. Le recours à l’histoire

A. La société aristocratique

La référence à la société d’Ancien Régime s’explique aisément. Russell la caractérise par le fait que « le statut social dépendait de la naissance ».

Conseil

Il faut définir les notions sous-entendues par l’exemple.

Il s’agit donc d’une société inégalitaire. Les hiérarchies ont pour fondement le lignage. L’appartenance à une famille noble donnait des droits supérieurs à ceux des autres familles. Comme l’écrit Russell : « on était autorisé à se conduire en excentrique ». Cette liberté était donc un privilège accordé à certains qui pouvaient manifester leur individualité sans craindre le jugement de l’opinion publique. Tant que la masse a été persuadée de la supériorité d’une classe noble, cette dernière n’avait pas de crainte à avoir.

Les envies particulières, les caprices et la démesure des privilégiés pouvaient se manifester devant un peuple soumis.

B. La société moderne

À l’inverse, la société moderne est fondée sur la conformité de tous à des règles communes. Russell la juge dangereuse pour la « liberté sociale » dont elle a perdu la « source ». Cette brève affirmation renvoie à la domination progressive de la bourgeoisie issue de la Révolution française.

Conseil

La thèse de Russell peut être mise en valeur au moyen d’une référence à l’histoire ou à d’autres auteurs.

La domination de la classe moyenne, l’égalité des conditions, bien analysée par Tocqueville, conduit à rejeter les comportements singuliers. C’est l’âge des poètes maudits, des peintres refusés par les institutions. Van Gogh se suicide, Gauguin s’exile aux Marquises pour fuir la civilisation occidentale. L’artiste devient un marginal comme tous ceux qui rejettent la normalisation de la société. À la fin du xixe siècle, Nietzsche faisait entendre des accents semblables à ceux de Russell. Il dénonçait son temps comme étant celui de la médiocrité qui culpabilise les fortes individualités au nom d’une morale fondée sur le ressentiment.

[Transition] Après avoir contextualisé son propos, Russell va conclure en définissant précisément sa pensée.

3. Synthèse finale

A. La critique de la fausse excentricité

Attention

La modification de la réflexion est à souligner.

Russell commence par infléchir le cours de sa pensée. Sa défense de l’excentricité, sa crainte de la voir disparaître pouvaient faire croire qu’il suffirait d’adopter un comportement contraire aux normes pour être intéressant. Or le texte précise qu’il ne faut pas que cette attitude soit « intentionnelle ». Russell condamne ainsi l’histrionisme. Se donner en spectacle par vanité, pour faire parler de soi, est tout aussi inintéressant que d’être conformiste.

Info

Vous pouvez illustrer le propos par un exemple actuel.

On le voit bien aujourd’hui avec le développement d’une idéologie qui incite les gens à s’exhiber, à accomplir des actes stupides ou à dire des insanités pour susciter l’intérêt d’un maximum de personnes. Ce nombrilisme n’a rien à voir avec la forte personnalité que la société moderne risque de raboter. Tout au contraire, il en est finalement un avatar. Le véritable original est capable de créer quelque chose d’exemplaire. Il peut servir de modèle.

B. Le génie et les règles

Russell conclut en associant deux idées. Il faudrait tout d’abord que les gens puissent « être naturels et suivre leurs goûts spontanés ». Cet appel au naturel fait penser à la notion de génie.

Info

On peut s’aider de l’origine d’un mot pour définir l’idée qu’il signifie.

Nous avons tendance à penser que le génie n’a de sens que dans les Beaux-Arts, mais le mot désigne d’abord, le fait d’être original et renvoie à l’idée de naissance, d’engendrement. Chaque être, avons-nous dit, est singulier et possède une individualité. En ce sens, chacun a son « génie » sans être pour autant un artiste. Bergson écrit que nous avons tous notre façon particulière d’aimer et de haïr, de moduler des sentiments partagés. Nous employons tous les mêmes termes pour nous exprimer mais, en profondeur, chacun vit les choses de façon unique, comme une variation musicale sur un thème commun.

Cependant, si la spontanéité a sa valeur, il ne faut pas qu’elle conduise à des comportements « franchement antisociaux ».

Conseil

L’usage d’un auteur permet d’éclairer l’explication du dernier argument.

Russell est conscient du risque de démesure induit par sa position. La nature de quelqu’un peut en effet le pousser à se comporter de façon tyrannique. Dans la République, des interlocuteurs de Socrate soutiennent que seule la crainte du châtiment pousse les hommes à ne pas violer les lois. Celui qui aurait les moyens de s’assurer l’impunité, en se rendant invisible à volonté, n’hésiterait pas à commettre les pires actes de barbarie. « Suivre son génie » est donc une maxime dont la portée est à limiter.

Conclusion

Ce texte a présenté une réflexion sur ce qui menace la possibilité du bonheur dans le monde moderne et sur ce qu’il faudrait admettre pour qu’il existe. La modernité est en effet marquée par une uniformisation des modes de vie née de la révolution industrielle et de la montée d’une classe bourgeoise. La conquête du bonheur est impossible lorsque règne un conformisme étouffant.

Cependant, il ne faut pas que le droit pour chacun de manifester les penchants de sa nature conduise à un état qui menacerait la vie sociale. Il faut donc trouver un équilibre entre la nécessité des règles et l’expression de l’individualité, entre une morale sociale et une morale personnelle.