Sandeau et Houssaye, Milla

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re STI2D - 1re STMG - 1re ST2S - 1re STL | Thème(s) : Le roman et ses personnages : visions de l'homme et du monde
Type : Commentaire littéraire | Année : 2014 | Académie : Polynésie française
Corpus Corpus 1
Personnages amoureux

Personnages amoureux • Commentaire

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Le roman

10

Polynésie française • Septembre 2014

Le personnage de roman • 14 points

Les clés du sujet

Trouver les idées directrices

  • Servez-vous des pistes données dans le sujet, dont les mots essentiels sont : « évocation du cadre » et « regard du narrateur sur le personnage ».
  • Mais faites aussi la « définition » du texte pour trouver les axes (idées directrices).

Extrait de roman (genre) qui raconte (type de texte) la rencontre amoureuse et le coup de foudre d’un jeune homme (thème), lyrique, un peu ironique (registre), théâtralisé, pittoresque, détaillé, un peu caricatural, amusé, distancé (adjectifs), pour présenter le héros et rendre compte de ses sentiments (buts).

Pistes de recherche

Première piste : une mise en place précise et pittoresque du cadre de la rencontre

  • Imaginez visuellement la scène et les personnages pour mieux en voir les éléments.
  • Relevez et classez les éléments du décor. Quelle impression créent-ils ?
  • Expliquez d’où vient le pittoresque de la description du cadre et du moment de la rencontre.
  • Quelle image de l’Italie le narrateur donne-t-il ?

Deuxième piste : le regard complice et amusé du narrateur sur son personnage

  • Relevez les expressions qui marquent le jugement du narrateur sur les personnages.
  • Quel regard le narrateur porte-t-il sur son héros ?
  • Analysez rapidement le personnage de Raoul : s’agit-il d’un héros ?
  • Montrez que le narrateur mélange le lyrisme amoureux et des considérations très terre à terre.

>Pour réussir le commentaire : voir guide méthodologique.

>Le roman : voir mémento des notions.

Corrigé
Corrigé

Les titres en couleur et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

[Amorce] La rencontre amoureuse constitue un des moments clés de nombreux romans et chaque auteur met en place cette scène obligée selon sa sensibilité et souvent en tenant compte de l’attente de ses lecteurs. [Présentation du texte] Quand les coauteurs Jules Sandeau et Arsène Houssaye font se rencontrer leurs protagonistes, Raoul de Kermadec et Milla, ils savent que leurs lecteurs, nourris de romans et de poésie romantiques, souhaitent s’évader vers une destination exotique et suivre les amours idéales de personnages jeunes, beaux, aristocratiques… La rencontre se fait donc dans une Italie assez convenue, conforme à l’idée qu’un lecteur de cette époque peut s’en faire. [Annonce des axes] S’ils s’acquittent avec sérieux de la description du cadre et des circonstances de cette rencontre [I], les auteurs semblent cependant prendre un peu plus de distance par rapport à leur protagoniste, Raoul de Kermadec, dont ils ne donnent pas une image aussi somptueuse que celle du duc de Nemours entrant dans la salle d’un bal donné à la cour [II].

I. Une mise en place précise et pittoresque du cadre de la rencontre

Les auteurs ne laissent rien ignorer du cadre de la rencontre amoureuse. Ils le peignent avec des touches de couleur locale italienne, faisant de la nature une complice de ce moment privilégié.

1. Une mise en scène très précise

  • Les circonstances spatiotemporelles sont définies avec une extrême précision. Il est près de « midi » et la chaleur est intense, les arbres n’offrent plus d’ombre. Le paysage est d’abord décrit dans ses lointains, avec ses « coteaux » et ses « vallons », puis, comme par un effet de zoom, on suit « un mur d’enceinte » jusqu’à la « grille » d’un château au fond « d’une allée », avant que le jeune homme ne reprenne sa marche jusqu’à « l’angle du mur » derrière lequel chante la jeune Milla.
  • On a l’impression que l’errance mélancolique – et affamée – de Raoul est sciemment retardée mais on sent bien que, sous l’effet de quelque magnétisme amoureux, il se rapproche, comme par une attraction fatale, de la jeune fille. Milla elle-même apparaît enfin sur « un tertre de gazon » qui la met en valeur comme sur une sorte d’estrade, de piédestal.
  • De nombreux verbes de mouvement, à l’imparfait ou au passé simple, précisent dans la durée les déplacements, les attitudes de Raoul de Kermadec (« longeait depuis quelque temps un mur d’enceinte », « grimpa sur un mur », « écarta les branches » « passa sa tête »), avant qu’il ne s’immobilise sous le coup de la surprise (« il resta sur le mur, le col tendu… »). Qui voudrait transposer cette scène au cinéma trouverait là un scénario tout prêt !

2. Des lieux personnifiés

  • Le décor lui-même se met à l’unisson de cette rencontre amoureuse, dans un phénomène de sympathie au sens propre. Raoul se déplace d’abord dans un paysage vide, comme l’est son cœur désespéré (« pas un toit […] pas un brin de fumée »), dans une chaleur accablante : l’heure ardente est à l’unisson de l’embrasement amoureux qui va enflammer le jeune homme.
  • Quand Raoul se rapproche du lieu stratégique, comme dans le monde enchanté des contes, la nature s’anime par des personnifications bienveillantes : « les fleurs rouges regard[ent] curieusement sur la route », la « folle brise » soulève les cheveux de Milla, l’air est « plus embaumé » et le « soleil plus indulgent ».

3. Le souci de la couleur locale

  • L’errance de Raoul de Kermadec dans la campagne italienne est géographiquement définie par quelques noms de lieux emblématiques de l’Italie qui parlent à l’imaginaire du lecteur (« Tivoli », « Rome », « Tibur »).
  • L’atmosphère italienne est aussi rendue par des détails pittoresques sur la végétation de « tulipiers », de « sycomores », les « fleurs rouges » des « grenadiers ». Le ciel est « bleu », l’air est « embaumé » et la chaleur est écrasante à ce moment de la journée, comme on peut s’y attendre dans cette région méditerranéenne.
  • L’allusion aux châteaux avec « leurs salles peintes à fresque » mais occupés par des hôtes parfois désargentés, quelques mots (« canzonette ») et deux vers d’une chanson en italien complètent le décor. On a même un rappel de la gastronomie italienne avec ces « quelques tranches de mortadelle » dont rêve le jeune marcheur.

II. Le regard complice, un peu distant, un peu amusé du narrateur sur son personnage

Tout en peignant avec exactitude et pittoresque la campagne italienne, le romancier semble jouer avec son personnage, à la fois en le menant, comme un aveugle, vers l’endroit où il veut le conduire et en portant un regard distancié, quoique affectueux, sur ce jeune homme désœuvré et la métamorphose qu’exerce sur lui cette rencontre provocatrice.

1. Ventre affamé n’a pas de… cœur

Les auteurs ne semblent pas prendre très au tragique le « désespoir amoureux » de ce « jeune éploré ».

  • En mettant en parallèle les déceptions amoureuses de Raoul et les exigences de la « faim qui le press[e] », ils relativisent ses états d’âme et, comme un leitmotiv ironique, ils soulignent prosaïquement son « appétit », son désir de quelques tranches « de mortadelle », l’« œil de convoitise » avec lequel il guette les fumées de « cuisine ». Bref, ventre affamé n’a pas de cœur !
  • La rencontre de Milla aura d’ailleurs un effet miraculeux : le voilà « presque content » ; oublieux de sa fatigue, il repart le « pied léger » et surtout, il a « oublié sa faim ».

2. Une narration distanciée

Les narrateurs prennent d’ailleurs le lecteur à témoin, s’invitent dans leur récit et commentent leur propre narration (« disons-le »).

  • Raoul n’est pas un superhéros, c’est un « jeune et gentil garçon », avec « je ne sais quelle curiosité d’enfant ». C’est un esprit impressionnable et il y a un vrai contraste entre la fascination exercée par le chant sur Raoul – air qui correspond à sa mélancolie, « doux, triste et monotone » – et la grâce de la jeune fille, peu farouche, avec son charme de « belle enfant » et son « sourire » enjôleur.
  • On a remarqué précédemment que la nature était personnifiée ; paradoxalement, les deux protagonistes, eux, sont animalisés par des comparaisons assez plates : Raoul se hisse sur le mur comme « un chat sauvage », et Mella s’enfuit, vive comme « une gazelle ».

Conclusion

Les dés sont désormais jetés : le hasard a donné la première impulsion, l’amour fera le reste. Même si l’on peut, avec du recul, remarquer les procédés assez visibles dont les auteurs se sont servis sans grande retenue, cette rencontre ne manque pas de fraîcheur, de spontanéité et l’Italie de carte postale qu’ils nous décrivent n’est pas sans charme. [Ouverture] Elle n’atteint cependant pas la délicatesse et la finesse des scènes de rencontres amoureuses stendhaliennes, comme celle de Fabrice del Dongo et Clélia dans La Chartreuse de Parme, roman paru quelques années plus tôt.