Sarraute, Enfance, "Alors, tu vas vraiment faire ça ?"

Merci !

Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Sarraute, Enfance – Récit et connaissance de soi
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

36

fra1_1900_00_60C

Sujet d’oral • Explication & entretien

Sarraute, Enfance,
« Alors, tu vas vraiment faire ça ? »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

– Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Évoquer tes souvenirs d’enfance »… Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »… il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça.

– Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi… 

– C’est peut-être… est-ce que ce ne serait pas… on ne s’en rend parfois pas compte… c’est peut-être que tes forces déclinent… 

– Non, je ne crois pas… du moins je ne le sens pas… 

– Et pourtant ce que tu veux faire… « évoquer tes souvenirs »… est-ce que ce ne serait pas… 

– Oh, je t’en prie… 

– Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où jusqu’ici, tant bien que mal…

– Oui, comme tu dis, tant bien que mal.

– Peut-être, mais c’est le seul où tu aies jamais pu vivre… celui…

– Oh, à quoi bon ? je le connais.

– Est-ce vrai ? Tu n’as vraiment pas oublié comment c’était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s’échappe… tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant… vers quoi ? qu’est-ce que c’est ? ça ne ressemble à rien… personne n’en parle… ça se dérobe, tu l’agrippes comme tu peux, tu le pousses… où ? n’importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre… Tiens, rien que d’y penser…

– Oui, ça te rend grandiloquent. Je dirai même outrecuidant. Je me demande si ce n’est pas toujours cette même crainte… Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose d’encore informe se propose… Ce qui nous est resté des anciennes tentatives nous paraît toujours avoir l’avantage sur ce qui tremblote quelque part dans les limbes…

– Mais justement, ce que je crains, cette fois, c’est que ça ne tremble pas… pas assez… que ce soit fixé une fois pour toutes, du « tout cuit », donné d’avance…

– Rassure-toi pour ce qui est d’être donné… c’est encore tout vacillant, aucun mot écrit, aucune parole ne l’ont encore touché, il me semble que ça palpite faiblement… hors des mots… comme toujours… des petits bouts de quelque chose d’encore vivant… je voudrais, avant qu’ils disparaissent… laisse-moi…

Nathalie Sarraute, Enfance, 1983 © Éditions Gallimard.

2. question de grammaire.
Analysez le type des phrases dans le passage ligne 1 à 3. Quel est le type dominant ?

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

La lecture doit mettre en évidence le dialogue : faites des pauses entre chaque réplique.

Faites entendre les points de suspension et les hésitations.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Rappelez le contexte de parution d’Enfance, puis situez l’extrait.

L’incipit d’un texte autobiographique est un passage important, puisque s’y noue le pacte de lecture entre l’auteur et ses lecteurs : insistez sur cela.

2. La question de grammaire

Identifiez la ponctuation utilisée dans chaque phrase afin d’isoler d’emblée les éventuelles phrases interrogatives et exclamatives.

Soyez attentif aux modes verbaux. Cela vous permettra notamment d’identifier les phrases impératives.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Le xxe siècle remet en question les codes romanesques traditionnels, notamment en France, après la Seconde guerre mondiale, dans le cadre d’un groupe rassemblé sous l’étiquette « Nouveau Roman ».

[Situer le texte] Nathalie Sarraute est une des figures majeures de ce groupe. Son œuvre autobiographique Enfance témoigne du « soupçon » porté sur les codes narratifs. Le passage proposé est le début du récit. Il s’agit d’un moment attendu qui répond à certaines exigences, puisque le lecteur doit y trouver un ensemble d’informations qui l’aideront à poursuivre sa lecture.

[En dégager l’enjeu] Dans l’extrait se mettent en place le dialogue fictif qui structure le récit, en même temps qu’une première réflexion sur ce que c’est qu’écrire un texte autobiographique.

Explication au fil du texte

Le projet (l. 1-4)

mot clé

L’incipit correspond aux premières pages d’un récit. Il donne aux lecteurs les informations nécessaires à la compréhension du récit (personnages, cadre spatio-temporel, intrigue…), et l’envie de poursuivre la lecture.

Le dialogue commence abruptement, sans que les voix qui se répondent soient identifiées. La première phrase est une question, qui suscite de la perplexité chez le lecteur, puisqu’il est question de « vraiment faire ça ». L’emploi de « ça » est péjoratif, et n’est explicité qu’ensuite, par l’expression entre guillemets. La dimension métatextuelle (c’est-à-dire que le texte intègre une réflexion sur son propre fonctionnement, comme si l’auteur se regardait écrire) de l’incipit est immédiatement mise en avant, puisque la voix formule le projet, « évoquer tes souvenirs d’enfance ». Les guillemets soulignent la dimension stéréotypée du projet. C’est aussi par cela que l’incipit remplit une de ses fonctions : faire savoir au lecteur devant quel type de texte il se trouve, ici un récit autobiographique.

La réponse reste floue, exprime un désir (« ça me tente ») sans pouvoir l’expliquer (« je ne sais pas pourquoi »). L’enchaînement de courtes propositions juxtaposées et les points de suspension traduisent la difficulté à formuler les motivations du projet.

« Pourquoi » (l. 5-14)

L’échange qui suit se concentre sur le « pourquoi ». La première voix propose d’abord l’hypothèse de l’âge, avec beaucoup d’hésitations, marquée par les points de suspension et la répétition du « peut-être ». Cette hypothèse est refusée (« non, je ne crois pas »).

Les répliques qui suivent donnent une impression de familiarité entre les deux voix, avec l’interjection « oh ». On peut supposer que ces deux voix correspondent à une sorte de dialogue intérieur. L’explication, qui est aussi une crainte, avancée par la première voix, est celle de la « retraite ». Succomber à la tentation autobiographique serait une manière de se « ranger », autrement dit d’abandonner les expérimentations et les innovations littéraires au profit de la forme convenue du récit d’enfance.

De la ligne 10 à 14, l’échange porte sur cet « élément » dans lequel l’autrice a pu « vivre » « jusqu’ici », qui échappe au « tout prêt » et que le récit d’enfance pourrait conduire à abandonner.

Ce qui tremble (l. 15-21)

À partir du moment où la question du « pourquoi » est délaissée au profit du « comment », les répliques deviennent plus longues, plus développées. C’est la quête artistique de Sarraute qui est évoquée ici. L’échange explicite alors davantage ce qu’est cet « élément ». Ce « là-bas » apparaît essentiellement comme un espace d’incertitude, à travers les questions qui s’accumulent (« est-ce vrai ? Tu n’as vraiment pas oublié comment c’était là-bas ? ») et les énumérations de termes proches qui traduisent la prudence avec laquelle Sarraute s’efforce de formuler ce que c’est que cet espace, ce lieu, où « tout fluctue, se transforme, s’échappe ». L’incipit donne ici à lire ce que Sarraute veut réaliser : restituer les plus infimes et les plus fuyantes manifestations de l’intériorité, sans les trahir ou les figer dans des formulations « donné[es] d’avance ».

L’emploi de la deuxième personne (« tu avances », « te tendant », etc.) invite le lecteur à s’identifier à cette quête du « ça », qui reste très flou (« qu’est-ce que c’est ? Ça ne ressemble à rien »).

À la ligne 19, la seconde voix moque l’emphase de la première, à travers les adjectifs « grandiloquent » et « outrecuidant ». On retrouve ici un vocabulaire assez recherché, qui contraste avec les expressions plus familières qu’on peut trouver dans le dialogue (« tortiller », « tout cuit », par exemple). La « crainte » liée à l’écriture semble associée au fait de donner forme à ce qui est « informe », ce qui « tremblote quelque part dans les limbes » et que l’écriture doit amener au grand jour, rapprocher de soi.

« Rassure-toi » (l. 22-26)

L’adverbe « mais » qui ouvre la réplique suivante insiste sur la « crainte » exprimée en ce début de récit. « Cette fois », l’écriture pourrait échouer, risquerait de « fix[er] une fois pour toutes » ce qui « tremble ».

La peur de se contenter de ce qui serait « donné d’avance » est écartée par la deuxième voix : l’impératif « rassure-toi » marque la distance prise avec cette crainte. Dans la dernière réplique, le discours semble se déliter, les points de suspension sont de plus en plus nombreux et les propositions de plus en plus elliptiques, comme pour faire éprouver au lecteur comment « c’est encore tout vacillant ». Le projet d’écriture de Sarraute est formulé plus clairement : il s’agit de rendre compte, par la « parole », de ce qui « palpite » « hors des mots », de restituer « des petits bouts de quelque chose d’encore vivant », autrement dit des fragments de la réalité passée qu’on pourrait retrouver, « avant qu’ils disparaissent ». C’est donc à la mémoire et aux méandres du souvenir que veut s’attaquer l’autrice.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Pour conclure, cet incipit déroutant par sa forme et par le doute qu’il exprime sur l’entreprise autobiographique donne cependant aux lecteurs des clés pour entrer dans l’œuvre. Le dispositif singulier choisi par Sarraute, c’est-à-dire le dialogue intérieur, lui permet de mettre d’emblée l’hésitation et le tremblement et au centre du récit. Le lecteur comprend que Sarraute veut restituer des fragments de souvenirs sans les trahir en se laissant aller aux facilités d’un type de récit convenu. L’incipit inscrit ainsi Enfance dans l’œuvre romanesque de Sarraute et dans les expérimentations qu’elle propose.

[Mettre l’extrait en perspective] Sarraute fait ainsi de ce passage obligé qu’est l’incipit le lieu privilégié d’une réflexion sur la manière dont on peut renouveler le récit d’enfance.

2. La question de grammaire

On distingue quatre types de phrase : la phrase déclarative, la phrase interrogative, la phrase exclamative et la phrase impérative. Elles peuvent être à la forme affirmative ou à la forme négative.

On peut les reconnaître notamment à la ponctuation : le point d’interrogation permet par exemple de repérer une phrase interrogative.

Ici, le type dominant est la phrase déclarative.

déclarative

interrogative

impérative

« Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. »

« Tu veux « évoquer tes souvenirs »… »

« il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça. »

« Alors, tu vas vraiment faire ça ? »

« Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. »

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre récit autobiographique : Les Mots de Jean-Paul Sartre. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 En quoi Les Mots est-il le récit de la formation d’un écrivain, au même titre qu’Enfance ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle d’Enfance ?

4 Selon vous, quel intérêt peut avoir un récit autobiographique pour les lecteurs ?