Sarraute, Enfance, "Derrière la porte fermée de ma chambre"

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : Sarraute, Enfance – Récit et connaissance de soi
Type : Sujet d'oral | Année : 2019 | Académie : Inédit

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Sujet d’oral • Explication & entretien

Sarraute, Enfance, « Derrière la porte fermée de ma chambre… »

20 minutes

20 points

1. Lisez le texte à voix haute.

Puis expliquez-le.

DOCUMENT

Derrière la porte fermée de ma chambre, je suis occupée à ce qu’il peut y avoir au monde de plus normal, de plus légitime, de plus louable, je fais mes devoirs, en ce moment il se trouve que c’est un devoir de français. Je n’en ai pas choisi le sujet, il m’a été donné, même imposé, c’est un sujet fait pour moi, à la mesure d’un enfant de mon âge...il m’est permis de m’ébattre à l’intérieur de ses limites, sur un terrain bien préparé et aménagé, comme dans la cour de récréation ou bien aussi, puisque ces ébats s’accompagnent de grands efforts, comme dans la salle de gymnastique.

Maintenant arrive le moment de concentrer toutes mes forces pour le grand bond… l’arrivée du train, son vacarme, sa vapeur brûlante, ses énormes yeux qui brillent. Et puis, quand le train est passé, entre les rails la touffe de poils blancs, la flaque de sang…

Mais cela, je me retiens d’y toucher, je veux laisser les mots prendre tout leur temps, choisir leur moment, je sais que je peux compter sur eux… les derniers mots viennent toujours comme poussés par tous ceux qui les précèdent…

Dans l’obscurité de la salle du cinéma de la rue d’Alésia, tandis que je regarde passer je ne sais plus quel film muet, accompagné d’une agréable, excitante musique, je les appelle, je les rappelle plutôt, ils sont déjà venus avant, mais je veux les revoir encore… le moment est propice… je les fais résonner… faut-il changer celui-ci de place ? J’écoute de nouveau… vraiment la phrase qu’ils forment se déroule et retombe très joliment… encore peut-être un léger arrangement… et puis ne plus l’examiner, je risquerais de l’abîmer… il faut seulement s’efforcer de la conserver telle qu’elle est, ne pas en perdre un mot jusqu’au moment où je l’écrirai sur ma copie déjà mise au net, en allant à la ligne pour bien la faire ressortir dans toute sa beauté, en la faisant suivre du point final.

Il ne me restera plus qu’à tracer à bonne distance de la dernière ligne un trait bien droit et net avec ma plume très propre et ma règle.

Nathalie Sarraute, Enfance, 1983 © Éditions Gallimard.

2. question de grammaire.

Faites l’analyse syntaxique du groupe nominal « ses énormes yeux qui brillent ». Repérez le nom noyau puis la nature et la fonction de chaque expansion.

CONSEILS

1. Le texte

Faire une lecture expressive

Veillez à rendre compte des effets de suspension omniprésents dans le texte, surtout à partir du deuxième paragraphe.

Ce texte rend compte du plaisir d’écrire : la lecture doit le faire entendre.

Situer le texte, en dégager l’enjeu

Après avoir rappelé le contexte de parution d’Enfance, situez l’extrait dans l’œuvre.

Dès l’introduction, montrez l’importance de ce passage qui donne à lire les débuts d’écrivain de l’autrice.

2. La question de grammaire

Décomposez le groupe nominal puis identifiez la nature de chaque mot ou segment : s’agit-il d’un nom, d’un adjectif, d’une proposition subordonnée, d’un déterminant, d’un pronom ?

Identifiez la nature de chaque expansion du nom.

Corrigé

PRÉSENTATION

1. L’explication de texte

Introduction

[Présenter le contexte] Le xxe siècle est marqué par une profonde remise en cause des codes romanesques.

[Situer le texte] Ainsi, dans Enfance, œuvre autobiographique qui se présente comme un dialogue entre la romancière et son double qui ne cesse remettre en question son projet et d’interroger ce qu’elle écrit, Nathalie Sarraute s’efforce de restituer les moments importants de ses jeunes années sans les figer dans l’écriture. Enfance évoque à plusieurs reprises les lectures fondatrices, ainsi que la découverte de l’écriture. Dans l’extrait étudié, Nathalie Sarraute rappelle ses années d’écolière, et raconte l’écriture d’une rédaction ayant pour thème « votre premier chagrin », dans lequel elle invente la mort tragique d’un chiot.

[En dégager l’enjeu] Dans l’extrait, le plaisir de l’écriture apparaît comme une quête de l’ordre de la sensation.

Explication au fil du texte

Exercice (premier paragraphe)

La première phrase installe un cadre spatial propice à l’écriture : « derrière la porte fermée de [sa] chambre », Nathalie Sarraute peut se livrer au plaisir d’écrire. Dans cette « chambre à soi », lieu clos et intime, l’imaginaire peut se déployer. L’autrice insiste d’emblée sur le plaisir presque coupable qu’elle éprouve alors à écrire. L’anaphore « de plus normal, de plus légitime, de plus louable » insiste sur la légitimation que le cadre scolaire donne à ce plaisir.

La deuxième phrase insiste sur le fait que le sujet n’est pas « choisi », mais « imposé ». L’aspect scolaire en fait un sujet calibré pour la jeune fille : il est « à la mesure d’un enfant de [s]on âge ». Cette idée est développée à travers la comparaison avec un « terrain » de jeu « bien préparé et aménagé », dont les limites claires vont permettre à l’enfant de s’exercer. La référence au jeu est renforcée par le verbe « s’ébattre » et par la référence à la « cour de récréation », qui rappelle aussi l’univers scolaire. Un dernier lieu est évoqué, « la salle de gymnastique », qui permet d’ajouter la notion d’« efforts ». L’écriture est ainsi associée à la fois au jeu et à l’exercice physique.

Image (deuxième paragraphe)

La comparaison avec le sport est filée au début du deuxième paragraphe, puisque, au moment d’écrire le passage de la mort du chiot, il faut « concentrer toutes [s]es forces pour le grand bond ». On voit bien ici la conscience qu’a déjà l’enfant de réaliser un morceau de bravoure, un moment attendu.

Les points de suspension permettent de glisser sans transition dans l’univers fictionnel, à savoir « l’arrivée du train ». L’énumération « son vacarme, sa vapeur brûlante, ses énormes yeux qui brillent » évoquent les clichés narratifs repris par l’enfant, en particulier la mention des « yeux » qui suggèrent une personnification du train.

mot clé

Un lieu commun, ou topos, est un élément (scène, personnage, image), que l’on retrouve très fréquemment dans les œuvres artistiques. Par exemple, la scène de première rencontre amoureuse est un topos romanesque.

La dernière phrase du paragraphe évoque l’image pathétique auquel le devoir devait aboutir. Le contraste entre les « poils blancs » et la « flaque de sang » doit participer à ce pathos que l’enfant veut susciter. Sarraute montre ainsi le plaisir qu’elle éprouvait à mobiliser des lieux communs romanesques. Ce passage suggère aussi que la création littéraire est d’abord une réécriture, et est irriguée par les lectures de celui ou celle qui écrit.

Avec les mots (troisième paragraphe)

Le paragraphe suivant insiste sur la prudence de l’écolière : avant d’inscrire sur le papier la forme que prendront ces images, avant « d’y toucher », il faut « laisser les mots prendre tout leur temps ». Les mots semblent ici se comporter comme des animaux à apprivoiser.

Les mots sont ainsi personnifiés : ils ont la capacité de « choisir leur moment ». La proposition « je sais que je peux compter sur eux » les présente en outre comme des compagnons. L’adverbe « toujours » dans la dernière phrase insiste sur la fidélité, la sûreté de ces amis. On voit ici que pour Sarraute enfant, le langage et l’écriture romanesque sont des espaces de certitude, où elle peut évoluer avec confiance, à l’inverse du « soupçon » qui constituera sa démarche d’écriture une fois adulte.

La mélodie des phrases (quatrième paragraphe)

Un deuxième lieu propice à l’imaginaire apparaît : on quitte la chambre pour « l’obscurité de la salle du cinéma ». L’écriture devient une activité parallèle au « film muet » que l’enfant regarde. La musique, qualifiée d’« agréable » et « excitante », est présentée comme une stimulation de l’imaginaire. L’écriture est ainsi rapprochée de deux autres pratiques artistiques, à savoir la musique et le cinéma.

La personnification des « mots » se poursuit, puisque l’enfant les « rappelle ». Il s’agit à la fois de les « revoir » et de les faire « résonner » : la double référence à l’image et au son se retrouve ici. Dans ce « moment » « propice » offert par la projection, elle peut les écouter à loisir. La question rhétorique « faut-il changer celui-ci de place ? » restitue le dialogue intérieur de l’enfant. L’omniprésence des points de suspension dans ce passage montre aussi ce courant de pensée qui se déroule pour les lecteurs.

La matérialité des mots et des phrases est présente à travers le lexique employé : « arrangement », « abîmer ». La fin du paragraphe constitue un retour au réel, au concret : il faut « conserver » la phrase jusqu’au moment où il sera possible de la reporter sur la « copie ». On passe de l’écriture comme « arrangement » imaginaire de mots à la dimension matérielle de la « copie » où la présentation permettra de « faire ressortir » la « beauté » de la phrase. Ici encore, le langage fait appel à la fois à la vue, à l’ouïe, et presque au toucher.

Retour au réel (cinquième paragraphe)

La dernière phrase de l’extrait, qui termine le récit, produit un effet de mise en abyme, en évoquant le « trait bien droit » qui met fin à l’écriture, de la même manière qu’elle met fin à l’anecdote. Sarraute joue ici avec l’expression « tirer un trait », qui signifie terminer quelque chose.

L’insistance sur l’application de l’écolière (« trait bien droit et net », « plume très propre ») rappelle qu’il s’agissait d’un exercice de style, mais apporte aussi des informations sur l’enfant manifestement soigneuse qu’était Sarraute. En outre, le goût pour l’écriture est ainsi présenté comme indissociable du plaisir physique, concret d’écrire.

Conclusion

[Faire le bilan de l’explication] Pour conclure, dans cet extrait, Sarraute met en scène un topos du récit autobiographique, à savoir la naissance de l’écrivain, en mettant l’accent sur le plaisir de jouer avec les mots. L’exercice scolaire devient pour la jeune autrice l’occasion de découvrir la musique du langage et la force du romanesque. L’omniprésence des références au corps, et aux dimensions concrètes de l’écriture, insiste sur l’importance des sensations. Cette place centrale du corps et des sens est une des caractéristiques d’Enfance.

[Mettre l’extrait en perspective] À travers cet extrait, c’est aussi le goût pour le jeu avec les codes narratifs qui transparaît. Ce sont ces mêmes codes que le Nouveau Roman mettra en cause.

2. La question de grammaire

Le nom noyau du groupe nominal est le nom commun au pluriel « yeux », introduit par le pronom possessif pluriel de la troisième personne du singulier « ses » qui renvoie au nom « train ».

La première expansion du nom est l’adjectif hyperbolique « énormes ». Cet adjectif qualificatif est ici épithète lié du nom « yeux ».

La seconde expansion est la proposition subordonnée relative « qui brillent », introduite par le pronom relatif « qui », et qui complète le nom « yeux », son antécédent.

Des questions pour l’entretien

Lors de l’entretien, vous devrez présenter une autre œuvre que vous avez lue au cours de l’année. L’examinateur introduira l’échange et peut vous poser des questions sous forme de relances. Les questions ci-dessous ont été conçues à titre d’exemples.

1 Sur votre dossier est mentionnée la lecture cursive d’un autre récit autobiographique : Les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir. Pouvez-vous le présenter brièvement ?

2 Comment comprenez-vous le titre de ce récit ?

3 Avez-vous apprécié cette lecture ? Que vous a-t-elle apporté en complément de celle d’Enfance ?

4 Selon vous, en quoi lire l’autobiographie d’un auteur ou d’une autrice peut-il éclairer le reste de ses écrits ?