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Sartre, L'Être et le Néant

Amérique du Nord • Mai 2025

Sartre, L’Être et le Néant

Explication de texte

4 heures

20 points

Intérêt du sujet • Que pèse exactement le passé sur notre existence présente ? Pour Sartre, ce poids est négligeable, car nous sommes plus fondamentalement tournés vers l’avenir.

 

Expliquez le texte suivant :

La signification du passé est étroitement dépendante de mon projet présent. Cela ne signifie nullement que je puis faire varier au gré de mes caprices le sens de mes actes antérieurs ; mais, bien au contraire, que le projet fondamental que je suis décide absolument de la signification que peut avoir pour moi, et pour les autres, le passé que j’ai à être. Moi seul en effet peut décider à chaque moment de la portée du passé : non pas en discutant, en délibérant et en appréciant en chaque cas l’importance de tel ou tel événement antérieur, mais en me projetant vers mes buts, je sauve le passé avec moi et je décide par l’action de sa signification. Cette crise mystique de ma quinzième année, qui décidera si elle « a été » pur accident de puberté ou au contraire premier signe d’une conversion future ? Moi, selon que je déciderai – à vingt ans, à trente ans – de me convertir. Le projet de conversion confère d’un seul coup à une crise d’adolescence la valeur d’une prémonition que je n’avais pas prise au sérieux. Qui décidera si le séjour en prison que j’ai fait, après un vol, a été fructueux ou déplorable ? Moi, selon que je renonce à voler ou que je m’endurcis. Qui peut décider de la valeur d’enseignement d’un voyage, de la sincérité d’un serment d’amour, de la pureté d’une intention passée, etc. ? C’est moi, toujours moi, selon les fins par lesquelles je les éclaire.

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, 1943.

 

Les clés du sujet

Repérer le thème et la thèse

Quel rapport entretenons-nous avec le passé ? Est-il vrai que nous n’avons aucune prise sur lui et que nous ne faisons que subir le temps qui passe ?

Pour Sartre, le passé n’a que l’importance qu’on veut bien lui donner. C’est en fonction d’un projet présent, orienté vers l’avenir, qu’on porte sur lui un certain éclairage.

Dégager la problématique

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Repérer les étapes de l’argumentation

1. Le passé dépend de mon projet (l. 1 à 5)

Explicitez la thèse en analysant le rapport original entre le passé et l’avenir exposé par l’auteur.

Distinguez « projet » et « caprice » : en quoi peut-on dire que l’homme est fondamentalement tourné vers l’avenir ?

2. Je décide de la portée du passé (l. 5 à 9)

Repérez le thème de la liberté. Mobilisez vos connaissances sur l’existentialisme pour expliquer le passage.

Montrez les différents destins possibles du passé. Expliquez la distinction entre la discussion et l’action.

3. L’avenir éclaire le passé (l. 9 à 19)

Travaillez sur les exemples : listez-les et montrez qu’ils illustrent la thèse défendue par l’auteur.

Revenez au thème principal : demandez-vous quelle conception du temps se dégage de cette argumentation.

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

[Question abordée] En proposant une analyse de la conscience que nous avons du temps, Sartre met en lumière un rapport surprenant entre le passé et l’avenir. [Thèse] Le texte montre en effet que c’est l’avenir qui détermine la lecture que nous faisons des événements passés. [Problématique] Il s’agit là d’un paradoxe, car il semble logique qu’en vertu de l’enchaînement nécessaire des causes et des effets, les événements passés déterminent ce qui arrive ensuite. Mais avec le concept de « projet », Sartre en appelle à la liberté, qui ouvre l’existence humaine à tous les possibles et structure notre expérience subjective du temps d’une manière différente [Annonce du plan] L’auteur commence par énoncer sa thèse (l. 1-5), puis il la justifie sur la base de la liberté et du rapport au temps qu’elle instaure (l. 5-9). Il prend enfin plusieurs exemples montrant que des événements passés peuvent prendre une signification opposée selon le projet dans lequel l’individu qui les a vécus choisit de les inscrire. (l. 9-19).

1. Le passé dépend de mon projet

A. Mon projet donne une signification à mon passé

Parce que les causes arrivent avant et les effets après, on pense souvent que le présent est le résultat du passé et que les événements s’enchaînent de façon nécessaire et irréversible.

Mais c’est en réalité notre rapport à l’avenir qui fait de notre présent ce qu’il est. Sartre évoque « mon projet présent » : toute existence est singulière et se tourne vers la préparation d’un avenir lui aussi unique. Chacun se donne des « buts » ou des « fins » qui orientent sa conduite. Or c’est aussi ce rapport à l’avenir qui nous fait porter un certain regard sur le passé.

B. Le projet n’est pas le caprice

Sartre prend soin de distinguer « projet » et « caprice ». Un caprice n’est qu’un désir futile et éphémère. Or je n’interprète pas mon passé selon l’humeur du moment. Je le fais sous l’angle du « projet » qui est le mien et qui me définit : il s’agit d’un choix de vie durable manifestant la volonté profonde d’un individu. L’adjectif « fondamental » indique que c’est une base sur laquelle se construit l’ensemble d’une existence.

Le lecteur est libre d’interpréter l’expression « que je suis » au sens du verbe suivre comme au sens du verbe être, car Sartre estime que « l’homme n’est rien d’autre que son projet » : je poursuis un objectif à réaliser, mais je me définis moi-même par ce projet. « L’existence précède l’essence », dit Sartre : rien n’est écrit d’avance me concernant, et ce que je suis n’est rien d’autre que ce que je fais. C’est dans ce contexte que je donne une signification à un passé que je dois assumer car il est de toute façon le mien (il est celui « que j’ai à être »).

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citation

« L’homme est d’abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l’avenir. » (Sartre, L’existentialisme est un humanisme)

[Transition] L’activité de la conscience ouvre résolument l’homme à l’avenir dans le cadre d’un projet qui fait de lui ce qu’il est. Mais si le passé n’est plus, comment est-il possible d’avoir encore prise sur lui ?

2. Je décide de la portée du passé

A. L’homme est libre

Le verbe « décider » (souligné et répété) renvoie à la liberté. L’homme opère en effet des choix à chaque instant de son existence (« exister c’est choisir »). Dans cette perspective, les événements passés n’ont que la « portée » que je veux bien leur donner : je ne peux certes ni revenir sur le passé ni l’ignorer, mais je décide de l’« importance » que l’événement conserve ou non aujourd’hui.

On parle du poids du passé, on dit que celui qui a bu boira, mais le passé n’est ni un boulet ni une fatalité : selon l’existentialisme, je suis à tout moment entièrement responsable et en pleine possession de mon existence, qui est ouverte à tous les possibles, et donc aussi au changement. Dès lors que mon projet se modifie, le sens de mon passé s’éclaire sous un jour nouveau.

B. Mon action présente décide du sort du passé

Le passé sombre dans le néant s’il ne s’accorde plus à mon projet présent : il « a été », donc il n’est plus. Mais ce passé peut aussi être sauvé (« je sauve le passé avec moi »), c’est-à-dire persister dans le présent si mes choix actuels le prolongent et confirment mes choix antérieurs.

Sartre n’évoque donc pas simplement la mémoire qui donne lieu à un récit intérieur de souvenirs (« en discutant »), à une réflexion morale (« en délibérant ») et à une évaluation (« en appréciant ») de ce qui a été fait. Ce ne sont pas de telles pensées (souvent empreintes de mauvaise foi), mais nos actes présents qui donnent ou non de l’importance au passé (« par l’action »). La lecture abstraite du passé est écartée au profit des engagements concrets par lesquels on choisit de l’enterrer ou de le garder vivant.

[Transition] Nos choix, nos actes, non seulement préparent notre avenir, mais décident du sort que nous réservons au passé. Comment cela se traduit-il dans certaines circonstances de la vie ?

3. L’avenir éclaire le passé

A. L’auteur prend une série d’exemples

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citation

« C’est le futur qui décide si le passé est vivant ou mort. » (Sartre, L’Être et le Néant).

Les exemples sont traités avec une précision décroissante. Le premier concerne un accès subit et excessif de religiosité (« crise mystique ») chez un adolescent, qui prête à rire quelques années plus tard si l’adulte s’est finalement détourné de la foi. Au contraire, l’événement est vécu rétrospectivement comme un signe annonciateur de grande importance (« prémonition ») pour celui qui est en train de s’engager dans une religion (« conversion »).

De même, un bref séjour en prison sera retenu comme une bonne leçon si je m’efforce ensuite de devenir honnête (il aura donc été « fructueux »), ou vaudra comme une entrée dans l’école du crime si je persiste dans la délinquance (il aura eu un effet « déplorable »). En restant en couple avec une personne aimée, je confirme la sincérité d’un ancien serment d’amour, mais je la relativise si je m’en vais. Dans tous les cas, mon projet présent et, surtout, les actes qui le traduisent, confèrent au passé la valeur que je veux bien lui donner.

B. L’avenir éclaire le passé

Je continue de me projeter dans l’avenir quand je me retourne vers le passé, puisque ce sont mes « fins » qui l’éclairent : je mets donc certains aspects en lumière en laissant tous les autres dans l’ombre, mais en me réservant la possibilité de les faire revenir à la lumière si mon projet se modifie.

Sartre conteste donc une certaine vision du temps qui en fait une réalité linéaire et objective. Il montre au contraire que pour l’être capable de penser et de construire sa propre existence, la conscience du temps fait de celui-ci quelque chose de profondément subjectif susceptible de vivre, de mourir, et pourquoi pas de ressusciter à mesure que l’individu s’invente.

Conclusion

Il est faux de dire que le passé est hors de notre portée, et il est encore plus faux de dire qu’il détermine ce que nous sommes. C’est au contraire ce que nous voulons être, et que nous manifestons par nos choix et nos actes, qui décide de la vie et de la mort du passé. Sartre dessine dans cet extrait un rapport au temps structuré par l’exercice d’une liberté conçue comme totale.

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