Savinien de Cyrano de Bergerac, États et Empires du Soleil

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ST2S - 1re STI2D - 1re STL - 1re STMG | Thème(s) : L'épreuve orale
Type : Sujet d'oral | Année : 2015 | Académie : Inédit

 

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Sujet d’oral no 4

La question de l’homme

États et Empires du Soleil En quoi ce discours fantaisiste peut-il être considéré comme un apologue ?

Document États et Empires du Soleil

Cyrano de Bergerac raconte les aventures extraterrestres d’un homme, Dyrcona, et son voyage dans d’« autres mondes ». Sur le Soleil, il découvre une république gouvernée par des oiseaux civilisés qui le jugent en tant qu’homme, leur ennemi juré. Après avoir été défendu par une pie, le voilà accusé par une perdrix nommée Guillemette la Charnue qui, ayant été blessée par la balle d’un chasseur, demande réparation « à l’encontre du genre humain » devant un tribunal.

Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d’être homme.

« Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention1 de laquelle nos divins esprits sont capables.

Le nœud de l’affaire consiste à savoir si cet animal est homme et puis, en cas que nous avérions qu’il le soit, si pour cela il mérite la mort.

Pour moi, je ne fais point de difficultés qu’il ne le soit, premièrement, par un sentiment d’horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause ; secondement, en ce qu’il rit comme un fou ; troisièmement, en ce qu’il pleure comme un sot ; quatrièmement, en ce qu’il se mouche comme un vilain2 ; cinquièmement, en ce qu’il est plumé comme un galeux3 ; sixièmement, en ce qu’il a toujours une quantité de petits grès4 carrés dans la bouche qu’il n’a pas l’esprit de cracher ni d’avaler ; septièmement, et pour conclusion, en ce qu’il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n’en fait qu’une attachée, comme s’il s’ennuyait d’en avoir deux libres ; se casse les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots ; puis avec des paroles magiques qu’il bourdonne, j’ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu’il se relève après aussi gai qu’auparavant5. Or, vous savez, messieurs, que de tous les animaux, il n’y a que l’homme seul dont l’âme soit assez noire pour s’adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort.

Je pense, messieurs, qu’on n’a jamais révoqué6 en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’en allant contre la fin7 de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?

La première et la plus fondamentale loi pour la manutention8 d’une république, c’est l’égalité ; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger; il se fait accroire que nous n’avons été faits que pour lui ; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres9, les aigles, les condors, et les griffons10, par qui les plus robustes d’entre eux sont surmontés.

Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d’espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ?

Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire11 dont ils se flattent ; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C’est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu’ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs12 ont si peur de manquer de maîtres, que comme s’ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l’eau, dans l’air, dans le feu, sous la terre.

Savinien de Cyrano de Bergerac, États et Empires du Soleil, 1662.

1. Contention : effort, application. 2. Vilain : paysan. 3. Galeux : atteint de la gale, maladie infectieuse de la peau. 4. Grès : cailloux ; Guillemette fait ici allusion aux dents (les perdrix, elles, n’ont pas de dents). 5. Guillemette décrit ici le rite et les gestes de la prière. 6. Révoqué en doute : mis en doute. 7. La fin : le but, l’objectif. 8. Manutention : maintien. 9. Avouer à ses maîtres : reconnaître pour maîtres. 10. Griffon : animal fantastique de la mythologie, sorte de lion avec des ailes, des griffes et une tête d’aigle. 11. Empire : pouvoir. 12. Serfs : au Moyen-âge, personnes qui dépendaient d’un seigneur ; ici : esclaves.

Corrigé

Pistes pour l’oral

PRÉPARATION

Tenir compte de la question

Les mots clés sont : « fantaisiste », « apologue ».

« peut-il être considéré » suggère que le texte n’est pas un vrai apologue (en effet il ne comporte pas de récit proprement dit), mais qu’il fonctionne comme un apologue, c’est-à-dire qu’il comporte un premier niveau de lecture et, au-delà, une portée argumentative, une « leçon » qu'il vise à « plaire » et à « instruire ». Vous devez analyser ces deux aspects du texte.

« discours » suggère d’analyser précisément la forme du texte.

Utilisez dans l’intitulé de vos axes les mots clés de la question.

Trouver les idées directrices

Composez aussi la « définition » du texte.

 

Discours plaidoyer/réquisitoire (genre) baroque (mouvement) qui décrit (type de texte) les humains et leurs pratiques (thème), qui argumente (type de texte) sur l’homme (thème), humoristique, parodique, satirique, polémique (registres), structuré, vivant, imagé, pittoresque, critique, libertin (adjectifs) pour faire la satire et la critique de l’homme (buts).

Première piste : le pittoresque et la fantaisie d’une parodie de discours

Montrez la singularité de la forme du texte : dialogue ? théâtre ? récit ? essai ?

Identifiez ses registres.

Analysez le pittoresque des personnages et leurs relations.

Deuxième piste : un apologue ? Un réquisitoire satirique et une vision critique de l’homme

Montrez qu’il s’agit d’abord d’une mise en scène. Quel en est le rythme ?

Quelles sont les cibles de cette mise en scène ? Quelle est la teneur de cette satire par les gestes ?

Pour bien réussir l’oral : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

PRÉSENTATION (PLAN DÉTAILLÉ)

Introduction

[Amorce] Au xviie siècle, l’apologue est surtout représenté par les fables remises au goût du jour par La Fontaine pour traiter des questions humaines, rôle didactique joué aussi par le théâtre. Savinien Cyrano de Bergerac qui s’inscrit dans le mouvement libertin, matérialiste et contestataire de l’époque choisit de remettre en cause la société humaine et d’exposer sa vision de l’homme d’une autre manière.

[Présentation du texte] Plein de fantaisie, Cyrano raconte à la première personne dans deux romans, les États et Empires de la Lune et du Soleil (1657-1662), les aventures extraterrestres d’un homme, Dyrcona, et son voyage, grâce à une machine qu’il a inventée, dans d’« autres mondes ». Sur le Soleil, il découvre une république gouvernée par des oiseaux civilisés qui le jugent en tant qu’homme, leur ennemi juré. Après avoir été défendu par une pie, il est mis en accusation par une perdrix.

[Annonce des axes] Dans cet étrange réquisitoire d’un volatile à l’éloquence brillante qui parodie les discours juridiques humains, Cyrano mêle burlesque et fantaisie [I]. Mais s’agit-il d’une simple fantaisie destinée à divertir le lecteur ? À travers le regard de Guillemette et la création d’un monde inversé, le propos prend une portée satirique et suggère une réflexion très critique sur la société humaine, la religion, l’homme et la comédie universelle [II]. En ce sens, le texte fonctionne comme un véritable apologue.

I. Le pittoresque et la fantaisie d’une parodie de discours

1. L’imitation : le discours de Guillemette, une « avocate » brillante

La structure : le discours suit une construction rigoureuse, avec un vrai fil conducteur.

Rigueur dans l’exposé de la problématique et la progression, avec une annonce du plan et la définition du « problème » (« le nœud de l’affaire »), repris point par point. 1re problématique : « si cet animal est un homme » ; 2e problématique : « s’il mérite la mort ». Des connecteurs logiques articulent les différents arguments (« donc, premièrement, secondement, septièmement, et pour conclusion » ; « or » [plusieurs fois] ; « [il faut] maintenant ; mais ; puisque ; au contraire ; c’est ainsi que »).

La démarche juridique. Ces connecteurs marquent la recherche des causes (« en ce que, mais pourquoi ») et des conséquences (« en sorte que, assez… pour…, si … que »).

Guillemette a le souci de l’« examen » nécessaire à toute enquête (« examinons/examiner »), de la description des faits (« j’ai pris garde que ») et celui de la preuve (« si je prouve/Ne prouverai-je pas »).

Conseil

Vous devez chercher et connaître le sens précis de tous les mots du texte (qui peuvent avoir un sens différent de nos jours) : l’examinateur peut en effet vous demander d’expliquer certains d’entre eux.

Les faits d’écriture et la langue juridique. Le discours est émaillé du vocabulaire juridique (« procès, [assemblées] = Chambres), affaire, avérions qu’il le soit, mérite [plusieurs fois], prouve/prouverai, loi »). Guillemette a le souci d’impliquer son auditoire (« or vous savez », et formule d’adresse : « messieurs »), mais en bonne oratrice, elle a soin de s’impliquer aussi (« je pense que, pour moi »). Enfin, elle recourt aux procédés du discours public : répétitions anaphoriques (« en ce que, en ce que ») et questions rhétoriques qui donnent un rythme ample, vérités générales (« toutes les créatures sont créées par notre commune mère »).

2. L’exagération, l’humour : Guillemette reste une perdrix…

Le cadre, les circonstances, ce monde à l’envers, tout cela fait sourire : tout un monde animal est recréé (« perdrix, aigles, condors, griffons »).

L’oratrice elle-même est amusante par son identité animale. C’est une avocate, mais aussi une perdrix, d’où ses références et ses repères : elle applique à l’homme le vocabulaire des oiseaux (mention des plumes : « plumé comme un galeux » ; de l’absence de dents que, ignorante des réalités humaines, elle appelle les « grès » ; « large bec » pour la bouche ; « gigots » pour les jambes…). Son nom, avec le suffixe diminutif ette, est amusant. Son langage est plein de verve et de vivacité : elle multiplie les comparaisons (« comme un fou, comme un sot, comme un vilain »). Enfin, sa personnalité la rend pittoresque : elle a un regard naïf et décapant pour parler des dents ou de la prière chez les humains.

Les croquis qu’elle brosse créent de petites saynètes qui mêlent réalisme et caricature de l’être humain (qui pleure et rit, qui s’adonne à des pratiques curieuses et apparemment irraisonnées, comme la prière).

II. Un apologue ? Un réquisitoire satirique et une vision critique de l’homme

Mais il faut savoir lire entre les lignes : cette fantaisie est l’occasion pour Cyrano, à travers le regard de l’autre et la vision inversée, de faire le « procès des hommes ». Plus que d’un « plaidoyer », il s’agit bien d’un réquisitoire.

1. Les petits défauts de l’homme : la satire amusée

Son aspect physique est plutôt repoussant : sa seule vue inspire « un sentiment d’horreur », il est « plumé comme un galeux ».

Il a un caractère excessif qui passe sans crier gare d’un extrême à l’autre, sans nuances ni raison (« pleure/rit »).

Dans la vie sociale, il fait preuve de rustrerie et manque de savoir-vivre, comme en témoigne la mention de réalités triviales (« se moucher, galeux »).

Il manque totalement de bon sens, puisque, contrairement à toute logique (animale…), il ne crache pas ses dents (les perdrix n’ont pas de dents).

Enfin, il s’adonne à des pratiques ridicules ou obscures (la prière, « par magie »).

2. Des griefs plus profonds : la supériorité de l’homme mise en question

L’homme est présenté comme un être antinaturel, donc une offense aux « dieux » (au contraire des « divins esprits » que sont les membres du tribunal des oiseaux) : c’est une « erreur de la nature », une offense à la « commune mère » (Cyrano est matérialiste) ; il « rompt » l’harmonie de la nature, va « contre la fin de sa création ».

Il exerce sa « barbarie » envers la nature mais aussi envers les autres êtres (vocabulaire de la violence : « horreur, âme noire ; se rue sur nous ; massacre »).

Il fait aussi preuve de lâcheté (il s’attaque aux plus faibles : « forcer notre faiblesse » et craint les « plus robustes »), de mauvaise foi (« il fait accroire »), d’usurpation et d’outrecuidance (« prétendue »/« droit imaginaire » ; « ils se flattent »).

L’homme est un être asocial, incapable de « vivre en société » (« rompre/égalité »)

Le discours aboutit à une remise en cause de la « supériorité » de l’homme. La perspective s’est inversée : ne serait-ce pas lui l’animal ?

3. Un réel réquisitoire à portée sociale et politique

À la fin du réquisitoire, le monde des oiseaux semble oublié. La fin du texte ne comporte plus de références au monde animal. On s’éloigne de l’argumentation indirecte habituelle de l’apologue pour verser dans l’argumentation directe : il semble que ce soit Cyrano qui parle et non plus Guillemette ; d’implicite, la « leçon » devient presque explicite. Cette progression et ce glissement étaient annoncés dans les paragraphes précédents par les mots « société, république, égalité », purement humains et touchant aux domaines social et politique. Quelle en est la teneur ?

Dans la société humaine règnent inégalité et injustice à l’encontre même de la « race » des hommes (« les uns aux autres »). L’inégalité est suggérée par le vocabulaire de la servitude (« servitude/servir/vendre leur liberté/esclaves/serfs ») en contrepoint de la maîtrise (« maîtres ») et par la métaphore très parlante, en antithèse, de « nains/géants ».

L’incohérence et l’illusion dans lesquelles vivent les humains sont marquées par l’expression « au contraire ». Les hommes s’abusent eux-mêmes, croient être supérieurs, mais font leur propre malheur, comme le souligne la voix pronominale réciproque (« ils se vendent les uns aux autres ») ou réfléchie (« ils se forgent »).

La syntaxe en cascades, qui rebondit de membre de phrase en membre de phrase, tous au pluriel et en forte antithèse (« jeunes/vieux [âge], pauvres/riches [fortune], paysans/gentilshommes [statut et rang social], princes/monarques [hiérarchie politique], monarques/lois [justice] »), crée l’impression d’une chaîne inéluctable, impossible à rompre et universelle (tous les domaines sont mentionnés).

4. La remise en cause de la religion

Sur un ton cette fois sérieux, l’auteur met en relief l’absurdité du comportement existentiel de l’homme et de sa faiblesse : l’homme a peur (« de peur de/appréhendaient ») de sa condition et de la « liberté » et fait là encore preuve de cette lâcheté que les libertins méprisaient.

En scientifique matérialiste, Cyrano suggère que Dieu n’est qu’une invention. Le pluriel « des dieux de toutes parts » renvoie au polythéisme de l’Antiquité : les hommes au xviie siècle, selon Cyrano-Guillemette, retournent aux inventions superstitieuses de temps révolus, marque d’une régression de l’esprit humain. Propos très graves en ces temps de chrétienté.

À ces êtres superstitieux qu’il méprise (« ces pauvres serfs »), Cyrano libertin et physicien oppose les termes « techniques » des éléments naturels (« l’eau, l’air, le feu, la terre » – Cyrano matérialiste), explicables et scientifiquement maîtrisables, compréhensibles.

Conclusion

[Synthèse] Le procédé du monde inversé et de la fantaisie animale n’est pas totalement nouveau (au ve siècle avant J.-C. le Grec Aristophane écrit la comédie Les Oiseaux), mais Cyrano lui donne une vivacité et une efficacité dont les philosophes du siècle des Lumières s’inspireront largement dans leurs romans et leurs contes philosophiques. Dans ce discours parodique aux allures d’apologue, les notions fondamentales du xviiie siècle (liberté, égalité, fraternité), les luttes contre l’obscurantisme sont déjà abordées, la perspective critique et expérimentale déjà exploitée.

[Ouverture] Plus d’un siècle plus tard, Voltaire dans Le Chapon et la Poularde se souvient sans doute du discours de Guillemette. Cyrano, précurseur de la science-fiction, n’aurait pas renié un film comme Chicken Run, des Anglais Nick Park et Peter Lord (2000), qui mettent en scène la révolte des poules contre les hommes au sein d’un poulailler.

ENTRETIEN

Question

L’examinateur pourrait débuter l’entretien par la question suivante.

Qu’entend-on par « question de l’homme » ?

La réponse à la question doit refléter la réflexion que vous avez menée sur cet objet d’étude : elle reprend donc en partie votre cours. Mais vous ne devez pas le réciter : vous devez rendre sensible votre propre interprétation et donner des exemples personnels.

Pour réussir l’entretien : voir guide méthodologique.

La question de l’homme : voir mémento des notions.

Pistes pour répondre à la question

La « question de l’homme » est très vaste ; elle implique des interrogations sur :

la nature humaine : est-elle unique ou multiple ? Qui est « moi » ? Qui est « l’autre » ? Quels sont nos rapports avec autrui ? Qu’est-ce que le pouvoir ?

les « composantes » d’un être humain : le corps, l’être affectif, l’esprit, la conscience ;

l’idéal de vie : qu’est-ce que le bonheur ? Quelles règles morales faut-il suivre ?

la destinée humaine : y a-t-il une fatalité ? L’homme est-il libre ? Ou encore : la vie humaine est-elle absurde ?