Se cultiver, est-ce s'affranchir de son appartenance culturelle ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle L - Tle S - Tle ES | Thème(s) : La liberté
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

Se cultiver, est-ce s'affranchir de son appartenance culturelle ?

     LES CLÉS DU SUJET  

Définir les termes du sujet

Se cultiver

Cette action désigne l'acte par lequel une personne fait des efforts pour acquérir des connaissances sur des sujets variés et pour améliorer ainsi sa capacité de jugement. Cette démarche suppose une éducation qui a pour but de faire de l'éduqué une personne accomplie.

S'affranchir

Ce verbe signifie se libérer, s'émanciper. Ce verbe a une valeur forte dans la mesure où il désigne à l'origine une sortie de l'état d'esclavage. Il signifie aussi le fait, pour un esprit, de se libérer de la tutelle des traditions et des préjugés. Il correspond à la notion d'éducation qui signifie le fait de mener quelqu'un hors de son état premier.

L'appartenance culturelle

La culture est ici synonyme de tradition. Nous naissons dans un ­contexte dont nous intériorisons les normes et nous acquérons ainsi une identité sociale. Chaque individu devient le membre d'un ensemble qui lui donne un statut.

Dégager la problématique et construire un plan

La problématique

La problématique apparaît à partir du moment où on sait que le mot culture renvoie à deux sens opposés.

Le plan

  • Se cultiver, c'est s'ouvrir à des pensées différentes de celles que nous formions habituellement, c'est sortir du cercle de nos représentations traditionnelles et aller vers des déterminations universelles.

  • Mais la culture est aussi l'ensemble des pensées et des conduites particulières que nos proches nous ont légué.

  • Dès lors, l'acte de se cultiver peut être perçu comme une libération à l'égard de notre tradition de pensée. Il faut voir s'il y a nécessairement conflit et si le terme d'affranchissement est adéquat.

Éviter les erreurs

Les erreurs peuvent venir d'une incompréhension due au fait que les deux sens du mot culture sont ignorés. Dès lors, il n'est pas possible de saisir un problème.

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.
 

Introduction

Que signifie se cultiver ? À première vue, la réponse semble claire. C'est un processus par lequel nous acquérons des connaissances sur des sujets variés et formons ainsi notre jugement. L'école est un des lieux privilégiés de la culture au sens où elle offre la possibilité de s'instruire dans plusieurs matières. Celui qui voyage s'ouvre aussi à la diversité tout en réalisant ce qu'il y a de commun ou d'universel entre les hommes. Mais la culture désigne aussi le propre de l'existence humaine en tant qu'elle est organisée par des coutumes et des lois qui n'ont pas d'équivalent dans le monde naturel. Nous naissons tous dans un contexte particulier qui nous socialise en nous inculquant sa langue et ses codes de conduite. Nous parlons ainsi de culture d'origine. Doit-on penser que celui qui se cultive se libère du cadre limité de son appartenance culturelle ? Il est vrai que l'ouverture d'esprit peut pousser à des conflits avec ce que nous avons reçu par tradition. En même temps, il faut se demander si l'idée d'affranchissement est pertinente.

1. La culture comme socialisation

A. Intégrer le nouveau-né

Dans son ouvrage, Chronique des Indiens Guayaki, l'ethnologue Pierre ­Clastres décrit minutieusement un accouchement dans la jungle. Le soin qui entoure le nouveau-né, les gestes pratiqués, les paroles prononcées, montrent clairement que les Indiens perçoivent la portée spirituelle de cet événement. Il faut accueillir le nourrisson dans le monde humain, le socialiser. Plus tard, le même individu doit franchir des épreuves et son corps porte les marques de cette initiation. Ces traces manifestent la puissance du groupe et ont pour fonction de rappeler à la personne qu'elle doit son identité à l'appartenance à une collectivité qu'elle a pour charge de ­conserver, de perpétuer. Les sociétés contemporaines ne marquent pas ainsi leurs membres mais chacun reçoit quand même les manières de faire et de penser de son entourage immédiat. Nous apprenons une langue particulière, et notre milieu nous inculque sa façon de voir et de se conduire. La culture est en ce sens un ensemble de « faits sociaux » comme le dit Durkheim. Ce sont des représentations collectives à mi-chemin entre les phénomènes physiologiques et psychiques. Elles prennent aux premiers leur caractère nécessaire et au second leur dimension spirituelle. L'individu ne les choisit pas, il les assimile inconsciemment dès son plus jeune âge.

B. Transmettre pour conserver

Ainsi s'acquiert notre premier sentiment d'identité. Il ne consiste pas à s'affranchir d'une appartenance culturelle mais, au contraire, à en contracter une par imprégnation. Ce n'est pas un hasard. Cultiver vient du verbe latin « colere » qui signifie « entretenir, prendre soin de ». Il est normal que les plus anciens accueillent les plus jeunes, c'est-à-dire les intègrent dans la société, en leur prodiguant des conseils, en les dirigeant. Ce faisant, ils les forment afin qu'ils reproduisent le lien social. La culture implique ainsi les notions de transmission et de conservation. Nous estimons qu'il y a des choses ou des valeurs qui doivent être préservées et donc transmises à ceux qui nous survivrons. Cela dit, une difficulté se pose. La socialisation implique que nous recevions les pensées des plus âgés comme autant d'évidences. Nous les imitons pour appartenir à un groupe, hors duquel nous n'avons pas de repères, mais les idées que nous reprenons sont finalement des préjugés car, même si elles sont justes, nous ne les avons pas pensées par nous-mêmes. Il y a de plus le risque que la vision du monde diffusée par notre culture d'origine nous ferme aux autres approches. Il faut donc être conscient que cette première étape ne suffit pas à définir une existence humaine accomplie.

2. Enfermement et ouverture

A. L'enfermement dans sa particularité culturelle

L'appartenance sociale est indispensable au développement de soi. Comment pourrions-nous grandir sans avoir confiance dans un minimum de repères ? L'autorité de la tradition n'est donc pas forcément opposée à la liberté de l'individu. Il est cependant possible que notre culture devienne un facteur d'enfermement. Les différences entre les coutumes conduisent parfois les hommes à se mépriser, à s'affronter. Les ethnologues ont relevé que ce trait est présent dès les premières formes de sociétés. Dans Race et histoire Lévi-Strauss note que les tribus indiennes se traitent mutuellement de « singes de terre » ou « d'œufs de pou », ce qui revient à se dénier mutuellement le statut d'être humain et à se projeter dans la nature. Ce réflexe s'est retrouvé à une échelle plus vaste lorsque les Européens, partis à la conquête du monde, hiérarchisèrent les groupes humains en « sauvages », « barbares » et « civilisés ». Il y a donc une façon violente de définir son identité culturelle. Lévi-Strauss souligne que le préjugé ethnocentrique est solidement enraciné dans tous les groupes humains. Il ne peut être combattu que par une éducation qui fasse reconnaître à l'esprit la nécessité d'admettre la diversité du phénomène humain au lieu de la considérer comme un accident malheureux.

B. L'ouverture aux autres

C'est en ce point que l'acte de se cultiver peut consister à s'affranchir de sa culture d'origine. Notons tout d'abord la dimension active de cette expression. Au premier sens étudié, la culture est reçue par l'individu. Dans le cas présent, c'est l'inverse. Une personne fournit un effort pour acquérir des savoirs variés qui produisent une ouverture de son esprit. Montaigne, dans les Essais, en donne un exemple éloquent. Tout son ouvrage témoigne d'un goût très vif pour les récits des voyageurs et des historiens. La lecture des textes anciens ou contemporains permet de se libérer du préjugé qui nous pousse à croire que notre culture est la seule valable et qu'elle doit être la norme pour juger les autres. Montaigne souligne que nous prenons spontanément pour naturel ce à quoi nous sommes accoutumés. Se cultiver consiste alors à dépasser l'étroitesse de ce point de vue et à se rendre capable de comprendre que chaque société a élaboré des règles de fonctionnement. Les connaissances contribuent ainsi à une formation du jugement et à un examen de nos préjugés. L'esprit cultivé est apte à saisir le sens des différences mais aussi l'existence de ressemblances entre les sociétés. Son ouverture lui permet de découvrir l'unité de l'humaine condition. Cette démarche est donc habitée par le désir d'exhiber les liens qui réunissent les hommes à travers leurs différences. Elle a une portée universelle. Il ne s'agit pas de tous se ressembler, car aucune culture n'a le droit d'imposer ses traits spécifiques, mais de ­communiquer, d'échanger. Se ­cultiver, c'est simultanément défendre sa particularité et l'ouvrir sur celle des autres dont elle a aussi à apprendre.

3. La culture entre enracinement et ouverture à l'universel

A. L'idéal de culture

Le désir de connaître par nous-mêmes, en nous instruisant, permet donc de développer nos qualités d'esprit et de nous modifier. Ceci concerne l'ensemble de notre être. La sensibilité éduquée permettra de mieux percevoir les finesses d'une œuvre, elle la comparera, l'abordera sous différents points de vue, quand la personne fruste en restera à une approche globalisante et sans nuance. Sur des sujets moraux ou de société, une approche réfléchie, sensible à la diversité des opinions et des principes, évitera des jugements hâtifs. La définition classique de la culture la justifie en disant qu'elle contribue à former l'humanité présente en chaque homme. Le mot allemand bildung le montre bien puisqu'il contient une référence à la formation (bilden signifie construire) et à l'image (bild) qui fonctionne ici comme un modèle à imiter de son mieux. La notion de culture est liée à l'idéal d'un homme éclairé, sociable, affable et honnête. Nous retrouvons ainsi l'autre dimension du verbe « cultiver » que les Latins nous ont légué. Il s'agit d'éduquer en prenant soin des potentialités de chacun pour qu'il développe des qualités morales et intellectuelles et s'affirme comme une personne. Nous prenons du recul par rapport à nos particularités culturelles pour favoriser le dialogue entre les hommes, et cette attitude mérite le respect.

B. Une tension entre le particulier et l'universel

Montaigne a montré que se cultiver signifie « sortir de soi » ou comme le dit Hegel « s'aliéner » pour revenir à soi en se considérant différemment. Dans son livre La Voie romaine, Rémi Brague met en garde contre l'idéologie qui valorise aveuglément l'attachement aux racines. Nous ne sommes pas dotés d'esprit pour rester fixés comme des plantes à notre appartenance d'origine, laquelle n'est après tout que le fruit du hasard. Les Romains surent, malgré leur puissance politique, reconnaître la grandeur de la culture grecque et s'en pénétrer. D'une manière générale, la personne qui se cultive est consciente du fait que c'est à elle de se mettre au niveau de la chose qui l'intéresse. Se cultiver signifie bien ici se dégager de la tutelle de l'origine pour s'enrichir de l'apport de l'autre. Brague fait, en ce sens, l'éloge de la trahison en se déclarant fier d'être gaulois dans la mesure où ceux-ci trahirent leurs origines pour s'imprégner des apports de la civilisation romaine. Ils surent renoncer à « la charmante coutume du sacrifice humain » pour intégrer des notions de droit. Nous voyons ainsi que la situation est ­complexe. Il est envisageable qu'un individu puisse être traversé par un conflit entre ce que sa tradition exige de lui et ce qu'il découvre au contact d'autres pensées, tout comme l'appartenance à une double culture peut être d'emblée vécue comme une chance. Le sujet est délicat car il concerne la liberté de l'esprit. Celle-ci se joue dans une relation compliquée où il s'agit de concrétiser son identité sans se renier ni se fermer à ce que des cultures peuvent nous révéler d'important. Rejeter sa culture d'origine est un geste abstrait, la vénérer en méprisant celle des autres est barbare. Se cultiver est justement un processus qui doit nous empêcher d'éviter ces écueils.

Conclusion

Ce sujet a montré l'existence de deux sens du mot culture et la possibilité d'une opposition entre eux. Les enjeux sont bien réels car des vies peuvent être tiraillées entre la fidélité à une origine et le désir de suivre d'autres principes. Cela dit, il n'est pas fatal que ce rapport entraîne des conflits douloureux et que l'affranchissement soit synonyme d'une libération coûteuse. Cependant, se cultiver implique toujours une attitude critique à l'égard de nos premières pensées. S'affranchir signifie alors relativiser l'importance de notre appartenance culturelle, sans la rompre, car s'il ne faut pas idolâtrer nos racines nous avons aussi besoin d'elles pour nous développer. Nous développons notre humanité à travers un rapport réfléchi aux autres cultures et à la nôtre.