Selon vous, l'illusion créée par le théâtre éloigne-t-elle le spectateur de la vérité ou lui permet-elle de s'en rapprocher ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re ES - 1re L - 1re S | Thème(s) : La dissertation littéraire - Le théâtre, texte et représentation
Type : Dissertation | Année : 2012 | Académie : Hors Académie

La mise en abyme

Dissertation

 Selon vous, l'illusion créée par le théâtre éloigne-t-elle le spectateur de la vérité ou lui permet-elle de s'en rapprocher ?
 Vous répondrez en vous appuyant sur des exemples tirés du corpus, et sur des œuvres que vous avez lues ou vues au théâtre.

Se reporter aux textes du corpus.
 

     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

  • Vous devez analyser tous les mots importants du sujet. Trouvez l'objet d'étude : « théâtre », « spectateur » : le théâtre, texte et représentation.

  • Cherchez sous quel angle précis vous devez aborder ce thème : « illusion », « vérité ». Il s'agit du rapport du théâtre avec la réalité, du rapport de l'artifice et de la vérité.

  • Reformulez la question avec vos propres mots, en variant les termes interrogatifs, de façon à vous ouvrir des directions de réponse variées : « Le théâtre est-il éloigné ou est-il proche de la réalité et de la vérité ? »

Chercher des idées

  • Pour trouver des idées, réfléchissez :

    • à partir du sens des mots et de leur contraire : « illusion » implique l'idée de « factice » et s'oppose à « réalité » ; « vérité » implique l'idée d'« authenticité » et s'oppose au mensonge, à la « fausseté » ;

    • aux éléments du spectacle (décor, costumes, lumières, rythme) et à ses divers intervenants : metteur en scène, acteurs, public...

  • Cela vous amène à organiser votre travail en deux parties : 1. « En quoi le théâtre est-il un art de l'artifice et de l'illusion ? » ; 2. « En quoi le théâtre est-il un art de la vérité, de l'authenticité humaine ? »

  • Cela vous suggère d'autres sous-questions :

    • « Qu'est-ce qui est faux/artificiel dans le théâtre ? »

    • « Qu'est-ce qui est vrai/réel/authentique dans le théâtre ? » ; « Quelle vérité nous dévoile le théâtre ? »

    • Ou, pour dépasser cette contradiction : « Comment se fait-il qu'un art aussi artificiel et conventionnel permette d'atteindre une certaine authenticité ? »

  • Répondez à ces questions avec des exemples précis.

  • Utilisez les scènes du corpus et constituez-vous une réserve d'exemples de pièces que vous avez lues ; rappelez-vous aussi précisément les spectacles théâtraux auxquels vous avez assisté.

Pour réussir la 1031 : voir guide méthodologique.

Le théâtre : voir lexique des notions.

Choix et exploitation des exemples : voir guide méthodologique.

Corrigé

Les titres en couleur et les indications en italique servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.
 

Introduction

Amorce : Le théâtre, par ses artifices matériels et ses conventions, semble nous écarter du réel et de la vérité. Les termes jeu et jouer indiquent bien ce côté factice et illusoire.

Problématique : Mais le théâtre n'est-il qu'artifice et conventions, ou l'illusion théâtrale dévoile-t-elle la vérité ?

Annonce du plan : S'il n'est pas « le pays du réel » (Hugo), le théâtre ne dépasse-t-il pas l'artifice pour nous conduire par des détours à ce que Hugo appelle « le vrai » ?

I. Le théâtre : artifice, illusion et faux-semblants

Le théâtre est surtout représentation. Or, représenter signifie « remplacer », « tenir lieu de » : le verbe implique la notion d'illusion. Et, de fait, rien n'est vrai au théâtre. Tout ce qui fait la réalité de la vie - lieu, espace et temps, mais aussi parole - y est transformé.

1. Le lieu : un univers factice de carton

La matérialité factice de la mise en scène est aisément visible.

  • Au théâtre, le lieu est illusion : le spectateur admet que la scène présente comme réel un lieu en réalité factice et que les deux cents mètres carrés du plateau représentent une forêt dans l'acte II de Dom Juan, un champ de bataille dans Cyrano de Bergerac.

  • Hugo explique que « le théâtre n'est pas le pays du réel : il y a des arbres en carton, des palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or de clinquant, du fard sur la pêche, du rouge sur la joue, un soleil qui sort de dessous la terre. »

  • Les masques du théâtre antique amplifient et déforment voix et visages pour mieux souligner l'identité du personnage. De même, les costumes prennent une valeur symbolique : le traître est vêtu de noir et porte un large chapeau qui lui couvre le visage pour mieux montrer sa vilenie.

  • La commedia dell'arte abonde en codes simples qui permettent au spectateur de se repérer et de comprendre les enjeux de l'intrigue.

  • Comble de l'illusion : dans certaines œuvres, la mise en abyme redouble l'illusion spatiale. Ainsi, dans L'Illusion comique (Corneille), les personnages incarnent des acteurs en train de jouer une pièce.

2. Le temps et les invraisemblances de l'action

Le lever et de le baisser du rideau, les jeux d'éclairage (lumière/noir) sont des signes conventionnels qui coupent le théâtre du réel.

a. Le temps

  • Le temps théâtral est illusion : le spectateur admet que deux heures de spectacle équivalent à une journée réelle, voire à plus de dix ans dans Cyrano de Bergerac. Le temps du spectacle raccourcit le temps de la fiction et l'auteur, pour créer l'illusion qu'une journée ou dix ans sont égaux à deux heures, recourt à des moyens artificiels.

  • L'auteur recompose le temps et le résume en quelques répliques. Les entractes accélèrent son déroulement : des mois s'écoulent entre les actes I et II de Ruy Blas, et le valet a eu le temps de devenir Premier ministre.

b. Les invraisemblances de l'action

  • Les rebondissements se multiplient : Beaumarchais sous-titre significativement Le Mariage de Figaro « la Folle Journée ». La limitation de l'action de la tragédie classique à 24 h conduit à une concentration de rebondissements bien rare dans la réalité : Phèdre avoue son amour à son beau-fils Hippolyte, Thésée - son mari qu'elle croyait mort - revient inopinément, elle calomnie Hippolyte auprès de Thésée, celui-ci maudit son fils que Poséidon fait mourir, et Phèdre, rongée de remords, se suicide.

  • Une scène de reconnaissance, improbable dans la vraie vie, vient dénouer de nombreuses comédies de Molière. Dans L'Avare, Anselme, qu'Harpagon destine comme mari à sa fille Élise, n'est autre que le père du jeune Valère qu'aime la jeune fille et que son père croyait mort ; voilà qui résout tous les problèmes : Élise épousera Valère...

  • Enfin, comment parler de « vérité » quand le surnaturel intervient sur scène ? Après qu'un spectre lui est apparu, c'est une statue de pierre animée qui provoque la mort de Dom Juan. Dans le théâtre de l'absurde, ce sont des faits surnaturels qui soutiennent la tension de l'action. Ainsi, chez Ionesco, les hommes se transforment en rhinocéros.

  • Pourtant, le public, « victime » consentante de l'illusion créée par ces artifices, adhère à ces invraisemblances.

3. Une énonciation et un langage artificiels

L'énonciation et donc les procédés d'écriture sont eux aussi conventionnels et éloignés de la réalité.

  • Parmi ces procédés, la double énonciation : les personnages dialoguent entre eux, mais leurs paroles sont en réalité destinées au public qui, lui, n'intervient pas dans la pièce. Elle se concrétise parfois de façon plus évidente par les apartés. Dans la scène où Dom Juan courtise les deux paysannes toutes proches l'une de l'autre, comment croire que Mathurine n'entend pas ce qu'il promet à Charlotte, et inversement ?

  • Le langage non plus ne reflète pas la réalité : le monologue crée une situation artificielle où le spectateur admet qu'un personnage, seul sur scène, s'adresse à voix haute à lui-même et au public. Dans la vie réelle, le long monologue de Figaro dans l'acte V du Mariage de Figaro le ferait passer pour un fou.

  • Au théâtre, la communication passe aussi par les gestes, souvent outrés jusqu'à la caricature : la scène du sac des Fourberies de Scapin, avec les coups de bâton répétés que le valet inflige à son maître, pourrait-elle exister dans la réalité ?

  • Enfin, la parole théâtrale elle-même est artificielle : parlons-nous en alexandrins comme dans les tragédies classiques ou les drames de Hugo ? Les valets s'expriment-ils avec le lyrisme passionné de Ruy Blas devant les ministres assemblés (III, 2) ?

II. Le théâtre, un art de l'authenticité et du « vrai »

Après avoir affirmé que le théâtre n'est pas « le pays du réel », Hugo ajoute qu'il « est le pays du vrai : il y a des cœurs humains sur la scène, des cœurs humains dans les coulisses, des cœurs humains dans la salle ».

1. Un travail bien réel

  • Le spectacle se déroule dans un lieu bien réel avec une scène, des coulisses... Outre le metteur en scène et les acteurs, une troupe comprend des éclairagistes, des ingénieurs du son, des techniciens vidéo (de plus en plus utilisée), bref tous les éléments nécessaires à la scénographie.

  • Les acteurs sont bien réels, dont la performance physique et artistique crée, à chaque représentation, un objet d'art unique (à la différence du cinéma). Le théâtre est en effet une création esthétique qui prend toute sa valeur et toute sa réalité dans la représentation : on parle ainsi du Dom Juan de Jouvet, du Dom Juan de Mesguich... En ce sens aussi, le théâtre est profondément ancré dans le réel de la représentation, qui a une durée et une existence.

2. La représentation, partage authentique entre scène et salle

Pour les acteurs, le metteur en scène et les spectateurs, l'artifice est occulté par l'émotion éprouvée et le plaisir qui naît d'un partage authentique du spectacle.

  • Si les moyens de parvenir à l'émotion sont conventionnels et artificiels, l'émotion vécue sur la scène et dans la salle n'a rien de factice. Témoins les rires ou les pleurs des spectateurs et la difficulté du retour à la vie réelle à la fin d'un spectacle.

  • Plus encore, le jeu avec les conventions et les artifices crée des effets de déstabilisation qui sollicitent le spectateur, suscitent la surprise et font naître le rire. Ainsi, dans La Comédie du langage de Tardieu, l'utilisation décalée du monologue provoque le rire et une complicité réelle entre l'auteur, l'acteur, le personnage et le spectateur. La représentation, partagée par « des cœurs humains sur la scène, des cœurs humains dans la coulisse, des cœurs humains dans la salle » (Hugo), fait partie de la réalité et nous rapproche de la vérité.

3. L'expression non seulement de la réalité, mais de la vérité

  • Au-delà de la réalité du spectacle, les pièces de théâtre trouvent leur source dans les situations, les caractères, les sentiments qui sont ceux de la réalité du spectateur.

  • Elles offrent une image de la société et en dévoilent la vérité : Le Mariage de Figaro, Ruy Blas ou les pièces engagées des xixe et xxe siècles peignent la réalité du temps et rapprochent ainsi le spectateur de la vérité.

  • Le théâtre explore l'âme humaine. Montherlant affirme : « Une pièce de théâtre ne m'intéresse que si l'action extérieure réduite à la plus grande simplicité n'est qu'un prétexte à l'exploration de l'homme. » Lechy Elbernon, dans L'Échange (Claudel), explique que le spectateur vient au spectacle « pour se regarder soi-même ». Il peut même être bouleversé par la « vérité » de ce qu'il voit : c'est ce qui arrive à Renée dans La Curée (Zola), ébranlée par la similitude entre sa vie et l'histoire de la Phèdre de Racine. Amour, mort, jalousie, haine, passion aveugle, obsessions..., la scène dévoile l'intériorité humaine, alors que la vraie vie la voile.

  • C'est en ce sens que les Anciens, et les classiques après eux, parlent de la vertu cathartique du théâtre, c'est-à-dire de la purgation des passions ressentie par le spectateur à travers la représentation stylisée de ce qu'il éprouve. Purgation qui n'est possible que parce que le théâtre atteint une vérité profonde, sans quoi le processus d'identification serait impossible : le spectateur se reconnaît dans cette femme qui brûle d'amour et qui sait dire ce que lui-même ne saurait exprimer.

    En mettant à nu la vérité humaine, le théâtre éclaire les relations entre les hommes, leurs conflits, leurs vices et leurs abus, leurs rêves aussi.

  • La vertu du théâtre qui, en montrant le faux, atteint le vrai est encore mieux mise en &e cute;vi ence dans les œuvres où les personnages jouent, à l'intérieur même de la pièce, la comédie. Ainsi, dans Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux, le travestissement permet à Silvia et à Dorante de jeter le masque et de s'avouer leurs sentiments. Dans On ne badine pas avec l'amour de Musset, la « comédie » que joue Perdican à Rosette alors que Camille, cachée, assiste à la scène, révèle la vérité du cœur de Camille (elle aime toujours Perdican) mais aussi celle du cœur de Perdican (il aime toujours Camille). Le théâtre joue donc un rôle de révélateur.

  • Enfin, en condensant la vraie vie, en la faisant se dérouler à un rythme accordé à celui de la passion, en la dépouillant de ce qui l'encombre, le dramaturge met en relief ce que la vie réelle ne permet pas d'appréhender : la vérité de l'existence. Louis Jouvet explique que c'est parce qu'ils sont « condamnés à expliquer le mystère de la vie, [que] les hommes ont inventé le théâtre ».

Conclusion

Plus qu'un genre conventionnel, le théâtre serait un genre paradoxal puisqu'il crée du vrai par le détour de l'artifice. Condensé d'émotions authentiques, il suscite des réactions bien réelles. C'est sans doute ce qui explique que, malgré la forte concurrence du cinéma, le public se presse encore aux portes des théâtres.