Selon vous, pour quelles raisons les mythes antiques ont-ils si durablement inspiré les arts et les lettres ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Amérique du Nord
Corpus Corpus 1
La réécriture des mythes anciens

La réécriture des mythes anciens • Dissertation

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Objets d’étude L

59

Amérique du Nord • Juin 2015

Série L • 16 points

Dissertation

> Selon vous, pour quelles raisons les mythes antiques ont-ils si durablement, et jusqu’à nos jours encore, inspiré les arts et les lettres ?

Vous appuierez votre développement sur les textes du corpus, et les documents étudiés pendant l’année, ainsi que sur vos lectures et votre culture personnelles.

Les clés du sujet

Comprendre le sujet

  • Le sujet porte sur les mythes, mais, attention, les mythes antiques.
  • Vous n’avez pas à discuter le présupposé de la consigne, qui est une constatation : « Les mythes antiques ont traversé les âges. »
  • « Pour quelles raisons » invite à rechercher les causes de cette pérennité.
  • La problématique est : « Pourquoi les mythes antiques ont-ils traversé le temps et sont-ils encore modernes / d’actualité ? » ou « Pourquoi intéressent-ils encore les auteurs et les lecteurs (ou spectateurs) ? »
  • Scindez cette problématique en plusieurs sous-questions : Quel intérêt un lecteur trouve-t-il dans les mythes et les personnages mythiques antiques ? (même question pour les créateurs). Pourquoi le public apprécie-t-il les histoires antiques qu’il connaît déjà ? Quels intérêts présentent pour un artiste (d’autrefois et de maintenant) les personnages / mythes de l’antiquité ? »

Chercher des idées

Reformulez la thèse et continuez vos phrases ainsi : « Les mythes antiques sont encore modernes / d’actualité parce que… / à cause de / grâce à… », « Les mythes intéressent les auteurs / les artistes / les lecteurs parce que… »

Première piste : du côté du lecteur, l’intérêt et le plaisir

Montrez que les personnages mythiques et leurs destins hors du commun fascinent ; les mythes traduisent des grandes préoccupations intemporelles ; le lecteur trouve dans ces réécritures un plaisir à voir renouvelé un personnage connu ; le mythe n’est pas figé.

Deuxième piste : du côté de l’artiste, l’inspiration et la création

Le mythe est une source d’inspiration sûre ; il a une fonction didactique intéressante ; son adaptation, son renouvellement – surtout celui de sa signification – présentent des attraits.

Troisième piste : Le mythe antique, forme insaisissable qui attend des incarnations

Montrez qu’un mythe antique et ses personnages sont « plastiques », ouverts ; le personnage mythique n’appartient à personne et appartient à tout le monde ; il prend une valeur « proverbiale » : une identité, mille visages.

Le choix des exemples

  • Faites-vous une réserve d’exemples de mythes antiques réécrits : Narcisse, Pygmalion, Actéon (xvie siècle) ; Circé, Protée, Calypso (Classicisme) ; Caïn, Prométhée (xixe siècle) ; Antigone, Électre, Œdipe (xxe-xxie siècles).
  • Le sujet mentionne les autres « arts » ; cherchez des exemples en peinture (tableaux de la Renaissance, notamment italienne – naissance de Vénus, guerre de Troie… –, peintres contemporains – Picasso, de Chirico…) ; en musique (opéras adaptant des œuvres littéraires – Médée de Cherubini, Philémon et Baucis de Gounod, Elektra de Strauss…) ; au cinéma (Orphée et Le Testament d’Orphée de Cocteau, Orfeo Negro de Marcel Camus, Électre de Cacoyannis, Médée ou Œdipe Roi de Pasolini…)

>Pour réussir la dissertation : voir guide méthodologique.

>Les réécritures : voir mémento des notions.

Corrigé
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Les titres en couleur ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

Jean Anouilh, dans sa préface à Œdipe ou le roi boiteux (1978) écrit : « Et je me suis glissé dans la tragédie de Sophocle comme un voleur – mais un voleur amoureux de son butin. » Il exprime par là son attirance pour la réécriture des mythes anciens, tant de fois exploités dans toutes les formes artistiques. [Problématique] Comment expliquer qu’Antigone ait pris de mulitples visages ? que Voltaire ait mis en scène Œdipe, et après lui Gide, Robbe-Grillet ou le cinéaste Pasolini ? Qu’est-ce qui assure la pérennité de ces mythes anciens ? [Annonce des axes] C’est sans doute que le lecteur (ou le spectateur) [I] aussi bien que le créateur [II] trouvent dans ces mythes à la fois plaisir et utilité. Cela tient aussi à la nature même du mythe antique, forme plastique qui se prête aux métamorphoses [III].

I. Du côté du lecteur : intérêt et plaisir

Les réécritures de mythe produisent sur le lecteur le même effet qu’à l’origine, mais elles présentent aussi des intérêts et des plaisirs supplémentaires.

1. Des « histoires » et des héros fascinants

  • D’un point de vue narratif, ces mythes mettent en scène de fascinants destins hors du commun : crimes extraordinaires (ex : luttes entre les Atrides), résurrections (ex : Orphée et Eurydice), métamorphoses (ex : Narcisse)…
  • D’un point de vue psychologique et moral, les héros mythiques vivent des émotions extrêmes et des passions qui font vibrer les lecteurs (amour-passion, haine, folie…), ils obéissent à des mobiles qui sortent largement du cadre du vraisemblable ou du raisonnable. Ils nourrissent l’imagination [exemples].

2. La traduction de grandes questions humaines

Les mythes antiques sont aussi la traduction et en partie l’explication des grandes préoccupations humaines, auxquelles ils tentent de répondre.

  • Des questions fondamentales qui n’ont pas d’âge (la vie, la mort, le mal, le bonheur…) préoccupent les êtres humains : les mythes les abordent depuis l’Antiquité, et les artistes ne cessent de revenir vers cette source qui détient un pouvoir de questionnement inégalable. Ainsi des écrivains du xxesiècle réécrivent les mythes antiques : Giraudoux donne la 38e version d’Amphitryon ; Gide fait revivre Thésée, Prométhée, les personnages de Virgile dans Paludes ou dans Les Nourritures terrestres ; Sartre reprend dans Les Mouches la tragédie d’Oreste, Camus le mythe de Sisyphe…
  • Le mythe rend compte de ce qui n’est pas logique, explicable. Or, même si l’inexplicable recule au fil du temps, il reste toujours une part d’inconnu malgré tous les progrès, notamment scientifiques qui « expliquent » le monde. Nous n’avons plus besoin d’Œdipe pour justifier l’interdit de l’inceste et du meurtre (les données de la science ont montré, par exemple, les conséquences désastreuses du premier interdit : risques de malformations congénitales). Mais l’énigme du destin d’Œdipe laisse en suspens, irrésolues à jamais, la question des instincts furieux qui poussent au meurtre, celle de la conscience après la faute et de la responsabilité, la quête de son identité, la question de la fatalité et du libre arbitre.

3. Une dimension sacrée

  • Le philosophe Mircea Eliade explique que « le mythe est censé exprimer la vérité absolue, parce qu’il raconte une histoire sacrée, c’est-à-dire une révolution trans-humaine qui a lieu à l’aube du grand temps, dans le temps sacré des commencements. »
  • Le mythe est un récit « instaurateur » (P. Ricœur) qui a une dimension ethnique et religieuse. Il explique les origines d’un groupe, d’un rituel, d’un interdit, d’une identité. Il devient un intégrateur social, le « ciment du groupe, dont il fait baigner le présent dans le sacré, avec un horizon religieux de l’existence ».

4. Les plaisirs de l’interprétation

Le lecteur ou le spectateur trouve, à fréquenter les mythes, une source de plaisirs.

  • Le plaisir de « retrouver » et reconnaître. On éprouve un certain plaisir à retrouver sous différentes formes des figures connues, à en suivre les métamorphoses ; les mythes antiques renouvelés offrent un plaisir d’initiés [exemples].
  • Le plaisir de l’interprétation. Le mythe séduit parce que, symbolique, il requiert une interprétation. Pour Ronsard, celui qui réécrit un mythe doit y cacher « la vérité des choses » « afin que le vulgaire ait désir de chercher / La couverte beauté dont il n’ose approcher ». Le lecteur éprouve du plaisir à chercher le sens d’un récit crypté, qui varie selon ses réécritures [exemples].

II. Du côté de l’artiste : inspiration et création

1. Une source d’inspiration sûre

  • Les mythes antiques sont une mine inépuisable de sujets au « succès » éprouvé.
  • L’artiste y trouve aussi des récits au schéma simple : cette concision les rend, pour certains, supérieurs aux textes littéraires, notamment à cause de la pureté et de la force des oppositions qui les structurent (exemples).
  • L’artiste y trouve aussi un support narratif concret et animé, qui a l’efficacité de l’argumentation indirecte d’un apologue [exemples].
  • En reprenant un mythe ancien, l’artiste s’inscrit dans une lignée humaine et littéraire, et renforce ainsi la cohérence d’une culture et d’une humanité.

2. Faire œuvre de création par l’adaptation au contexte

L’écrivain, qui réécrit un mythe, ne fait pas acte de copie : il se pose en créateur authentique, parfois en rupture avec le modèle originel.

  • Réécrire en s’adaptant au contexte, c’est créer de l’inconnu avec du connu. L’artiste, en reprenant des mythes séculaires, satisfait son goût de l’adaptation, du renouvellement, surtout quant à la signification du mythe. Au xxe siècle, Antigone porte la marque de la tension politique de l’époque où Anouilh a composé sa pièce et la tirade de Créon résonne fortement dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale.
  • Réécrire un mythe, c’est lui donner un sens différent. Les objectifs de l’écrivain qui réécrit sont le plus souvent différents de ceux de son modèle. Ainsi le but d’Anouilh, dans Antigone, n’est pas, comme Sophocle, de peindre les rapports entre les hommes et les dieux, mais de rendre compte de l’absurdité du monde. Le Thésée de Gide est un individualiste forcené et antipathique, son Prométhée « mal enchaîné » finit par manger son aigle ; Camus imagine un « Sisyphe heureux », capable de dépasser l’absurdité de sa condition.

3. Des plaisirs nouveaux pour l’artiste : la difficulté et la rupture

À cet intérêt presque philosophique, s’ajoutent deux plaisirs spécifiques à la réécriture des mythes.

  • L’exercice présente pour l’artiste (écrivain, peintre, cinéaste) le plaisir du défi à relever : défi d’introduire du contingent dans l’universel, de créer de l’original en partant d’un thème « archi-connu ». « Chaque individu recommence, pour son propre compte, la tentative artistique ou littéraire » (Proust) [exemples].

Conseil

Quand vous le pouvez, établissez des liens entre la littérature et les autres arts, surtout quand il s’agit des réécritures.

  • Il faut compter aussi avec le désir et/ou le plaisir de la rupture quand il s’agit de réécrire un mythe sacro-saint chargé d’un fort potentiel de transgression. Jusqu’au xixe siècle, la réécriture des mythes incitait à une interprétation allégorique. Au xxe siècle, elle s’oriente vers un acte de contestation, de destruction des schémas traditionnels : humanité et animalité, condition divine et condition mortelle, liens de parenté, événements pourtant avérés sont bousculés (exemples : La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux ; le portrait de Vénus sortie de l’onde qui a inspiré Botticelli et Titien mais aussi le poème iconoclaste de Rimbaud et ses adaptations picturales modernes transgressives, comme celle d’Alain Jacquet en 1962 pour qui Vénus a la forme d’une pompe à essence de marque Shell…).

III. Le mythe antique, forme insaisissable qui attend des incarnations

La nature même des mythes leur confère un pouvoir de résurrection infini.

1. Les mythes antiques existent-ils vraiment ? Leur immatérialité

Patrice Soler, lors d’une conférence sur « la réappropriation des mythes au xxe siècle » affirme : « On dit « le mythe d’Orphée », on raconte le « mythe des Atrides ». Illusion de langage ! En effet, où en existe-t-il un récit cohérent, qui serait fixé une fois pour toutes, et qui serait un « héritage » disponible ? » Sans origine identifiable, sans réels contours, la figure mythique n’existe pas en soi, elle est comme un enfant perdu ne demandant qu’à être adopté.

2. La « plasticité » des mythes antiques

Son imprécision originelle fait du mythe un moule d’une grande « plasticité ».

  • Le mythe laisse la place à des variantes, « même les plus surprenantes, qu’elles soient des matériaux à notre disposition délaissés par les grands textes reçus des Anciens, ou qu’elles soient créées de toute pièce » (P. Soler).
  • Le mythe est une histoire assez universelle pour se plier aux formes que des époques différentes lui donnent (exemples de transposition d’un art à l’autre, d’un genre à l’autre), pour poser des questions nouvelles et y apporter des réponses nouvelles. Le « pouvoir de métamorphose de la donnée mythique » assure la pérennité des mythes qui sont, par leur nature, des questions ouvertes.

3. La « signature » d’une époque

  • Paradoxalement, la reprise dun mythe permet de reconnaître une époque et sert presque de signature : chaque siècle privilégie les mythes qui cristallisent ses aspirations et ses peurs.
  • Ainsi la Renaissance revisite Pygmalion, la fantaisie du baroque affectionne Protée ou la magicienne Circé, le xixe siècle exprime sa foi dans le génie humain à travers Prométhée, le voleur de feu au service des hommes, le xxe siècle son désarroi devant l’absurde en ressuscitant Œdipe et Antigone.

Conclusion

À la fois simple à l’origine et compliqué à l’extrême par ses renaissances constantes, le mythe antique attire autant le lecteur que le créateur, qui y trouvent à la fois plaisir et utilité. Sa nature en fait un phénix qui n’en finit pas de renaître de ses cendres jamais éteintes. Il a été peu à peu rejoint par les mythes littéraires – Dom Juan, Faust –, plus récents mais tout aussi fructueux, alimentant aussi de multiples réécritures.