Selon vous, réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle ?

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Annales corrigées
Classe(s) : 1re L | Thème(s) : Les réécritures - La dissertation littéraire
Type : Dissertation | Année : 2011 | Académie : France métropolitaine

 Selon vous, réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle ?
 Vous développerez votre argumentation en vous appuyant sur les textes du corpus, sur ceux étudiés en classe et sur vos lectures personnelles. Vous pourrez vous intéresser à d'autres genres que le roman.

Se reporter aux documents du corpus.


     LES CLÉS DU SUJET  

Comprendre le sujet

Le sujet comporte une question dont il faut analyser les mots-clés.

  • Il faut définir les mots :

    • « modèle » a plusieurs sens : référence ; que l'on cherche à imiter ; idéal ;

    • « dépasser » : le verbe a plusieurs sens : surpasser ; aller au-delà de…, laisser derrière soi après avoir atteint ;

    • toutes ces pistes sont acceptables, pour peu que vous ayez indiqué le(s) sens que vous avez choisi de privilégier.

  • « Réécrire, est-ce… ? » : la question propose une définition de la réécriture et invite à la discussion.

  • Reformulez la problématique avec vos propres mots : « La réécriture implique-t-elle toujours la volonté de dépasser l'œuvre dont on s'inspire ? »

  • Pour vérifier que vous ne faites pas de hors-sujet, faites précéder chaque idée de votre plan par une phrase qui comporte le mot essentiel du sujet : « dépasser ».

Chercher des idées

La formulation du sujet vous suggère un plan dialectique.

  • Cherchez des questions corollaires que le sujet sous-entend : « Quels liens unit un écrivain à son modèle ? » ; « Dans quel but réécrit-on ? » ; « Qui l'écrivain cherche-t-il à surpasser : son modèle ou lui-même ? »

  • Scindez la problématique en sous-questions, en variant le mot interrogatif ; vous aurez ainsi des pistes :

« Pourquoi un écrivain cherche-t-il à dépasser son modèle ? » ; « Pour quelle autre raison un écrivain réécrit-il ? »…

Trouver des pistes de lecture

Première piste : réécrire n'est pas forcément vouloir dépasser son modèle

  • Un écrivain ne peut-il imiter pour s'exercer ? imiter par admiration pour son modèle ?

  • Les objectifs de la parodie et du pastiche sont-ils de dépasser leur modèle ? Ou ont-ils d'autres objectifs ?

  • La réécriture ne peut-elle être simplement la volonté de transposer ? de se démarquer ?

Deuxième piste : réécrire pour dépasser

  • La volonté de dépasser n'est-elle pas stimulante ?

  • Réécrire peut répondre à la volonté d'enrichir.

  • Ne peut-on réécrire pour dépasser des modèles obsolètes ? pour moderniser et adapter à un contexte ?

Troisième piste : réécrire pour se dépasser soi-même ?

  • Envisager le cas des « auto-réécritures » : cas des brouillons, des réécritures d'une même œuvre, adaptation en fonction du public…

  • Faites-vous une réserve d'exemples de réécritures (voir sujet n° 47).

Corrigé

Le corrigé se présente ici sous forme de plan.

Introduction

  • « Écrire, selon Nerval, c'est se ressouvenir ». La littérature et l'art en général ne seraient-ils qu'une longue et vaste réécriture ? Déjà Montaigne écrivait : « Nous ne faisons que nous entregloser. »

  • Mais dans ce dialogue où se mêlent tant de voix disparues, quelle relation les auteurs entretiennent-ils avec ceux qui les ont précédés ? Réécrire, est-ce chercher à dépasser son modèle, si modèle il y a ? Est-ce un rapport de tension, de compétition, ou un rapport plus apaisé dans lequel chacun assume sa part d'héritage et s'efforce de la faire fructifier de son mieux ?

I. Réécrire n'est pas forcément chercher à surpasser son modèle

1. Réécrire, un exercice formateur

  • Loin de la mépriser, l'Antiquité réservait une large place à l'imitation, ­considérée comme un exercice rhétorique particulièrement efficace dans la formation intellectuelle et artistique. Il s'agit déjà d'égaler le modèle.

  • Le Louvre, à l'origine un musée destiné aux jeunes peintres pour leur permettre de se former en copiant des modèles sans chercher à les dépasser.

2. Pastiche et parodie : de l'hommage souriant à la satire

Les buts du pastiche et de la parodie ne semblent pas être de vouloir égaler ou dépasser un modèle idéal. Quelles peuvent donc être leurs visées ?

  • Le pastiche, un jeu, un exercice de style

    • Pasticher, c'est imiter de façon plaisante en accentuant les procédés stylistiques habituels d'un auteur : en imitant, on reconnaît la valeur de l'œuvre qu'on s'apprête à pasticher.

    • Une façon de rendre hommage, et même un hommage affectueux puisqu'on vient se placer dans la lignée d'un auteur et qu'on revendique en quelque sorte son patronage : sans son modèle, le pastiche n'est rien. « L'imitation est la plus sincère des flatteries. »

    • Un exercice pratiqué par les meilleurs auteurs : Proust et ses pastiches, et lui-même pastiché par Paul Reboux et Charles Muller ; Rimbaud dans « Ma bohème » pastiche les poètes romantiques tout comme dans ses premières œuvres (« Étrennes des orphelins », « Les Effarés », inspirés de Victor Hugo).

    • Vrai aussi en peinture : Picasso et ses maîtres : Rembrandt, Vélasquez, Goya, Ingres.

  • La parodie : dégrader le modèle : un exercice iconoclaste pour rire, s'exercer, faire passer une intention plus profonde

    • Le recours au burlesque ou au registre héroï-comique : Le Lutrin de Boileau ; Virgile travesti de Scarron ; Ubu roi, parodie burlesque et grotesque des héros tragiques, tout comme Le roi se meurt ; « Le crapaud » de Corbière : le poète est comme un crapaud, « rossignol de la boue », alors que Baudelaire le voit comme un albatros « aux ailes de géant » ; toujours dans la métaphore animalière, Roubaud fait du poète un « lombric ».

    • En même temps, en désacralisant l'écrivain, la parodie l'empêche de se prendre trop au sérieux : c'est aussi une façon de rire de soi-même. Ainsi Du Bellay – qui a lui-même été pétrarquisant – écrit « À une Dame » pour se moquer du maniérisme auquel il avait adhéré.

3. Réécrire juste pour faire « autre chose » ? Transposer ou se démarquer

  • Transposer : sans idée de dépasser, réécrire dans le simple but de faire « autre chose » : cas de la transposition changer :

    • de registre : le film La Folie des grandeurs, réécriture comique du Ruy Blas de Hugo ;

    • de genre : « Dom Juan aux Enfers » de Baudelaire, poème / réécriture du Dom Juan de Molière…

  • Se démarquer : un écrivain peut réécrire avec la volonté de se démarquer de son modèle, et non de le dépasser.

Exemple : Flaubert et Aragon (textes C et D).

II. Réécrire pour dépasser le modèle ?

Transition rédigée

Pascal se défend ainsi de plagiat : « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau : la disposition des matières est nouvelle ; quand on joue à la paume, c'est d'une même balle dont jouent l'un et l'autre, mais l'un la place mieux » (Pensées, fragment 22). Mais placer « mieux » la balle implique-t-il nécessairement un jugement critique dévalorisant, réducteur, sur le modèle ?

L'admiration peut aussi être un stimulant et très longtemps les artistes ont eu la conviction qu'on ne peut être dans l'erreur en s'inspirant des leçons des grands artistes du passé. La notion d'originalité à tout prix – littéraire, artistique – est une conception récente (xixe siècle).

Écrire, c'est donc aussi réécrire, pour imiter les grands prédécesseurs, mais tout autant pour les prolonger que pour les dépasser.

1. Dépasser pour faire mieux

  • Exemple : les concours théâtraux littéraires dans l'Antiquité, au cours desquels les auteurs rivalisaient pour emporter la couronne : Eschyle, Sophocle, Euripide, chacun écrit une version du mythe d'Électre.

  • Mise en concurrence du vieux Corneille et du jeune Racine avec Bérénice de Racine et Tite et Bérénice de Corneille, à quelques jours d'intervalle, en novembre 1670.

  • Parfois le dialogue prend des allures de polémique, entre un auteur vivant et son « modèle » disparu… Dans les Pensées, Pascal affirme que « le moi est haïssable » et juge sévèrement Montaigne : « Le sot projet qu'il a eu de se peindre ». En revanche, Voltaire parle « du charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il l'a fait, car il a peint la nature humaine ».

2. Dépasser pour prolonger, enrichir un modèle

  • Dans l'Antiquité, Virgile écrit l'Énéide qui s'inscrit dans le prolongement de l'Iliade et de l'Odyssée.

  • Au xviie siècle, Racine avec Phèdre prolonge la Phèdre de Sénèque qui lui-même s'était nourri d'Euripide ; même chose pour la Médée de Corneille par rapport à celles de Sénèque et celle d'Euripide…

  • L'innutrition selon les poètes de la Pléiade : désir de prendre modèle sur l'Antiquité mais pour s'en « nourrir » et s'en inspirer afin de créer une poésie française.

  • Molière reprend dans L'Avare l'Aulularia de Plaute et, quand il trouve que Plaute est inimitable, il n'a aucun scrupule à écrire le monologue d'Harpagon de l'acte IV, scène 7 en traduisant simplement Plaute. « Où courir ? Où ne pas courir ?… »

  • La Fontaine : un simple traducteur de Phèdre et d'Ésope ? un adaptateur… qui reconnaît sa dette mais a conscience de la plus-value qu'il apporte à ses modèles (par l'expansion du récit, les dialogues, la peinture des caractères, l'humour) : « Mon imitation n'est pas un esclavage. »

3. Renouveler : dépasser des modèles peut-être… dépassés

  • L'actualisation

    Leur réécriture au xxe siècle actualise des mythes qui ont encore des choses à nous dire  les sortir d'un contexte qui peut paraître périmé, daté, dépassé.

    Exemples : Les Mouches de Sartre, adaptation du mythe d'Oreste pour répondre aux questions posées par l'existentialisme.

    • La Machine infernale de Cocteau : puissance du mythe d'Œdipe dans la théorie psychanalytique.

    • Amphitryon 38 : la 38e version du mythe ; La Guerre de Troie n'aura pas lieu.

    • Antigone d'Anouilh (« Et je me suis glissé dans la tragédie de Sophocle comme un voleur – mais un voleur amoureux de son butin ») : l'héroïne est transportée dans un contexte contemporain, qui touche le public du xxe siècle.

    • Molière et Dom Juan : reprendre un thème au goût du jour et un personnage issu de la littérature espagnole, et en faire une arme contre ceux qui ont fait interdire Tartuffe. Une façon de mettre en accusation les faux libertins au nom du vrai libertinage intellectuel dont Molière est un adepte.

III. Se dépasser soi-même pour faire « mieux » et réaliser une œuvre originale

Le but d'un écrivain peut être de réécrire pour se dépasser, dépasser son propre modèle pour faire une œuvre originale et réussie.

1. Les brouillons d'écrivain

  • Ils témoignent souvent de la recherche d'une certaine perfection avec des cas extrêmes : Flaubert et les « affres du style », rêvant du livre idéal qui ne tiendrait que par le style.

  • Rousseau travaille sur plusieurs versions du Préambule des Confessions : recherche dans la forme et le ton qui, du Préambule de Neuchâtel au Préambule de Paris, reflète l'évolution même du projet.

2. Des exercices de style ou des variations sur un même thème

  • Reprise par Baudelaire, comme une forme d'exercice de style, du même sujet, dans un poème en vers et dans un poème en prose : « Recueillement », « Le balcon ».

  • Rousseau et ses autobiographies : jamais satisfait, il multiplie les formes d'autobiographie pour trouver la formule idéale permettant de se cerner au plus près : Confessions, Rousseau juge de Jean-Jacques, Les Rêveries.

3. Des œuvres de jeunesse qui nourrissent les grands textes de la maturité

  • Flaubert : des Mémoires d'un fou à l'Éducation sentimentale (corpus).

  • Proust : de Jean Santeuil (roman inachevé) à La Recherche du temps perdu.

4. Des réécritures par amplification : s'enrichir soi-même

Voltaire : La Véritable Histoire de Scarmentado par lui-même, sorte de bonsaï de Candide qui paraît quelques années plus tard.

5. Se réécrire pour s'adapter à des publics divers

Vendredi ou la Vie sauvage, une réécriture par Tournier pour rendre accessible à un jeune public son roman Vendredi ou les Limbes du Pacifiqu
, Tournier trouvant que son adaptation est plus réussie que son propre modèle.

Conclusion

Quand Nerval affirme de façon provocatrice qu'« inventer, c'est se ressouvenir », il reconnaît ses dettes à l'égard de ceux qui l'ont précédé, mais ne se condamne pas pour autant à la répétition. Il se sert de ce qui a été fait avant lui pour découvrir sa propre originalité et cherche plus à se dépasser qu'à rivaliser avec quelque modèle que ce soit.

Cette vérité se vérifie dans toutes les formes d'art : la Mona Lisa de Léonard de Vinci a changé de multiples fois de sourire sous le pinceau le plus souvent irrévérencieux des peintres : ainsi, Jean Duranel l'a récemment peinte sur un scooter, en croupe d'un conducteur au visage cubiste. Les paysagistes anglais et Turner ont influencé les peintres français qui ont créé l'impressionnisme. En musique, Lizst « paraphrase » des œuvres de ses contemporains ; on reconnaît dans les derniers opéras de Verdi la marque de Wagner.