Sommes-nous des citoyens du monde ?

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : La société et l'État
Type : Dissertation | Année : 2015 | Académie : Pondichéry


Pondichéry • Avril 2015

dissertation • Série S

Sommes-nous des citoyens du monde ?

Les clés du sujet

Définir les termes du sujet

Citoyen

Citoyen est un statut politique. Ce terme désigne une situation d’égalité face à la loi civile. La société est le domaine des inégalités de condition mais la citoyenneté rend tous les hommes égaux entre eux. Le lien de cette notion avec celle de cité, puis d’État, montre que ce statut est relatif à une communauté nationale.

Le monde

Le monde est une notion qui peut désigner l’univers ou des domaines particuliers comme dans l’expression « le monde de l’art ». Dans notre contexte, il s’agit du monde humain, celui que les hommes ont produit à travers leur histoire.

Dégager la problématique et construire un plan

La citoyenneté est un statut politique. Elle suppose une communauté nationale représentée par un État qui se différencie de tous les autres. Face à cela, nous avons aussi conscience d’être des hommes faisant partie d’un monde commun. On voit donc que la problématique se construit autour d’une tension entre un statut particulier (le citoyen d’une nation) et une notion (le monde) qui a une dimension universelle. L’unité des deux paraît contradictoire mais on ne peut négliger l’idée d’être citoyen du monde car elle manifeste un désir d’unité et une volonté de paix face à la violence des guerres. N’avons-nous pas un destin commun ?

La première partie définit le statut de citoyen afin de pouvoir, dans un deuxième temps, comprendre ce que notre sujet a de problématique. L’étude des différents sens du cosmopolitisme mène à une troisième partie qui montrera l’importance du droit.

Éviter les erreurs

Il ne faut pas mélanger les statuts. L’homme et le citoyen doivent être distingués et de ce fait le domaine de la société et celui de l’État. Il importe également de préciser les sens du cosmopolitisme.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs servent à guider la lecture et ne doivent en aucun cas figurer sur la copie.

Introduction

Demander si nous sommes des citoyens du monde laisse entendre que la relation entre ces deux notions est problématique. N’est-on pas seulement citoyen d’un État donc d’une communauté soucieuse de sa particularité ? L’idée de monde désigne une réalité transnationale. Une citoyenneté mondiale dépasse les frontières et revendique une dimension universelle.

Nous comprenons que ce statut est justifié par le désir de réunir les hommes, trop souvent divisés et rendus ennemis par des intérêts nationaux. Il faut cependant se demander ce que recouvre cette expression. N’est-elle pas un abus de langage reposant sur une confusion de la morale et de la politique ?

1. Le statut de citoyen

A. L’égalité devant la loi

Conseil

Commencez par définir le sens du concept central.

Le statut de citoyen naît en Grèce. Il provient d’une profonde mutation dans la façon de concevoir l’organisation des rapports entre les hommes. J.-P. Vernant a étudié ce changement en soulignant l’importance d’une formule : « mettre le pouvoir au centre ». Elle marque l’abolition des régimes aristocratiques qui réservaient le droit de commander à une caste fondée sur la naissance. Désormais, tous peuvent prendre part à l’exercice du pouvoir. Ceci se marque de trois façons : délibérer, voter, juger. Le citoyen a le droit de participer aux assemblées du peuple, là où la communauté décide de son avenir et il peut être tiré au sort pour siéger dans des tribunaux. La règle fondamentale est celle de l’égalité. La société est le domaine des inégalités de condition, mais la citoyenneté rend tous les hommes égaux en affirmant le règne de la loi sur les désirs des individus. Cette égalité se nomme l’isonomie et elle est synonyme de liberté.

B. La liberté, la cité

La liberté est l’autre valeur qui donne son prix au statut de citoyen. Elle ne consiste pas à faire ce qui nous plaît mais à avoir un statut rendant impossible la domination d’un homme sur un autre. Il ne s’agit pas seulement du pouvoir du tyran, mais de toutes les formes de commandement maintenant celui qui obéit dans un état permanent d’infériorité comme, dans l’Antiquité, le pouvoir du mari sur sa femme, du père sur ses enfants, du maître sur ses serviteurs. Enfin, ce statut n’a de sens que dans une cité.

Info

Appuyez votre analyse sur l’usage précis d’un auteur.

Aristote analyse ce concept en le distinguant de celui de village et d’ethnie. Le premier est un regroupement de familles, le second correspond à des ensembles hommes liés par des mœurs et une langue commune au sein de vastes empires. La cité (polis) a pour particularité d’être une communauté d’égaux, organisée par une constitution. Le pouvoir n’est pas vécu comme venant d’une source mystérieuse mais il est pensé dans la forme de lois écrites.

[Transition] Que peut signifier alors la notion de citoyen du monde ?

2. Du politique au cosmopolitique

A. Une expression apparemment non recevable

Être citoyen n’a de sens, à première vue, qu’à l’intérieur d’une communauté nationale représentée par un État. On parle de citoyens français, italiens, etc.

Conseil

Interrogez le sens de l’expression en faisant ressortir ce qu’il a d’obscur et de paradoxal.

Que voudrait donc dire être citoyen du monde ? Cette idée a un nom. C’est le cosmopolitisme. Mais que signifie-t-il ? Le monde est-il une réalité politique ? Cette notion est très indéterminée. Elle peut signifier l’univers ou des domaines spécifiques comme le « monde de l’art ». Il est vrai que nous parlons aussi du « monde politique », mais c’est pour désigner ceux pour qui la politique est un métier.

Faut-il alors penser qu’une telle citoyenneté demande la création d’un État mondial ? Une telle construction signerait, selon Kant, la mort de la liberté car elle unifierait violemment des nations qui ont chacune leur particularité. Kant dénonce ainsi une « monarchie universelle ». Un État imposerait de fait sa loi à tous les autres. Il n’y aurait pas de citoyens libres et égaux mais des sujets soumis à un maître.

B. Renforcement de la difficulté

Être citoyen du monde apparaît donc être difficile. Le cosmopolite est, par définition, l’homme de nulle part, un citoyen de l’univers qui ne sent pas plus chez lui ici qu’ailleurs. On parle de villes cosmopolites pour dire qu’elles accueillent des gens venus de toutes cultures. Cette appellation est correcte mais elle nous fait sortir du domaine politique. La présence d’individus venus d’horizons variés et qui coexistent, avec leurs coutumes, sur un même territoire, définit le domaine social. Un tel milieu est fait de particularismes qui vivent ensemble, parfois en s’ignorant.

Citoyen du monde serait donc une expression erronée témoignant de la confusion de l’État et de la société civile, du citoyen et de l’homme. Le premier participe aux choix engageant l’avenir de la communauté, le second est l’être social qui cherche la reconnaissance par son travail et noue des relations éthiques au sein du milieu où il vit.

[Transition] Faut-il rejeter totalement cette expression ?

3. Quelle valeur pour le cosmopolitisme ?

A. Un idéal moral

Le cosmopolitisme peut avoir un sens moral. L’idée d’une citoyenneté mondiale s’est développée en réaction contre les horreurs perpétrées par les guerres. Le nationalisme a montré au cours des siècles son aspect meurtrier. Quand la puissance étatique se déchaîne, il s’ensuit une barbarie qui incite la conscience à vouloir dépasser les barrières nationales pour en appeler à une fraternité des hommes. Le cosmopolitisme met en valeur ce que nous avons de commun, la qualité de personne humaine, par-delà les différences de langue et de mœurs. Il ne s’agit pas de les supprimer mais de les articuler.

La culture joue en ce sens un rôle important. Freud le remarque dans un essai consacré à la guerre de 14-18. La violence militaire a jeté les uns contre les autres les citoyens des différents pays et a brisé l’idéal d’une Europe où les différences nationales ne compteraient pas car les chefs-d’œuvre n’ont pas de patrie.

Info

Il est bon d’illustrer un raisonnement conceptuel par un exemple historique. Vous avez le droit de mentionner des auteurs qui ne sont pas des philosophes.

Un écrivain comme Stefan Zweig est un bon exemple de ce cosmopolitisme quand il témoigne du choc que représenta pour lui l’obligation d’avoir un passeport qui l’identifiait comme citoyen autrichien.

Nous voyons donc que cet humanisme qui se situe au-delà de la citoyenneté politique a une valeur critique. Il reste à se demander s’il n’est pas finalement trop abstrait.

B. Valeur juridique du cosmopolitisme

Ce reproche est formulé par Hegel dans les Principes de la philosophie du droit. La conscience morale se dresse face à la politique pour la condamner mais ses protestations demeurent sans effectivité. La seule citoyenneté véritable est celle qui se réalise dans le cadre des États que Hegel compare à des « individus particuliers ». Le cosmopolitisme serait donc l’expression d’une morale vaine. Il reste cependant à prendre en compte le désir qu’il exprime, celui d’une paix durable entre les nations. À ce sujet, nous pouvons nous demander si la pensée juridique n’offre pas certaines ressources.

Dans son Projet de paix perpétuelle, Kant fait état d’un droit cosmopolitique qu’il limite « aux conditions d’une hospitalité universelle ». Ceci signifie que chaque étranger peut réclamer « de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive » sous réserves de ne pas être lui-même animé par des intentions hostiles. Ainsi est défini un « droit des gens ». Les « gens » sont les membres du genre humain. Ce statut est donc commun à tous. Nous voyons qu’il ne s’agit pas, à proprement parler, du citoyen, mais le cosmopolitisme n’est pas pour autant réductible à un vœu pieux.

Hegel marque les faiblesses de ce droit en notant qu’il reste dépendant de la volonté souveraine des États, lesquels n’y adhéreraient que par des convictions morales ou religieuses qu’ils sont libres de ne pas respecter. Mais le cosmopolitisme exprime quand même une double prise de conscience indiquée par Kant. La première est due à la géographie. La forme sphérique de la terre fait que les hommes ne peuvent s’y disperser à l’infini. La seconde concerne la marche de notre histoire. Les chefs d’État sont animés par une volonté de domination qui les pousse à se faire la guerre mais le coût qu’elle leur occasionne les contraint à aller vers une « société des nations ». Ce régime fédéral empêcherait la naissance de nouveaux conflits en imposant une législation commune.

Il devient donc possible de concevoir que l’on puisse être à la fois citoyen d’un État et membre d’une communauté plus vaste qu’encadre un droit cosmopolitique.

Conclusion

Conseil

Vous devez récapituler l’essentiel du parcours et exposer l’idée qui vous paraît la plus précise et la mieux argumentée.

Nous avons vu que la définition de la citoyenneté rend problématique la possibilité d’être citoyen du monde. La première notion est marquée par la particularité d’une appartenance nationale quand la seconde possède une dimension universelle. Le cosmopolitisme semble ainsi ne pas avoir la dimension politique, et donc citoyenne, qu’il revendique.

Se dire citoyen du monde serait une déclaration morale sans grande portée. Il nous est cependant apparu qu’il était possible de trouver, grâce au droit, une médiation entre la sphère politique et morale.

Citoyen du monde reste une appellation malaisée mais le concept de droit des gens invite à ne pas la rejeter dans la simple illusion. Elle exprime un désir de paix et de fraternité que le droit tente de réaliser.