Spinoza, Traité politique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle S | Thème(s) : L'État
Type : Explication de texte | Année : 2016 | Académie : Antilles, Guyane

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Antilles, Guyane • Juin 2016

explication de texte • Série S

Spinoza

Expliquer le texte suivant :

Si, dans une Cité, les sujets ne prennent pas les armes parce qu’ils sont sous l’empire de la terreur, on doit dire, non que la paix y règne, mais plutôt que la guerre n’y règne pas. La paix, en effet, n’est pas la simple absence de guerre, elle est une vertu qui a son origine dans la force d’âme, car l’obéissance est une volonté constante de faire ce qui, suivant le droit commun de la Cité, doit être fait. Une Cité, faut-il dire encore, où la paix est un effet de l’inertie des sujets conduits comme un troupeau, et formés uniquement à la servitude, mérite le nom de solitude1 plutôt que celui de Cité.

Quand nous disons que l’État le meilleur est celui où les hommes vivent dans la concorde, j’entends qu’ils vivent d’une vie proprement humaine, d’une vie qui ne se définit point par la circulation du sang et par l’accomplissement des autres fonctions communes à tous les autres animaux, mais principalement par la raison, la vertu de l’âme et la vie vraie.

Baruch Spinoza, Traité politique, 1677.

1. Solitude : lieu désert et retiré.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

L’organisation politique d’une société a pour but de faire vivre les hommes ensemble dans la concorde. La paix recherchée est le signe d’un État présent. Mais en quoi consiste exactement cette paix ? S’agit-il de cohabiter simplement dans une situation de non-violence, quels que soient les moyens mis en place, ou la paix émane-t-elle d’une vertu des citoyens disposés à vivre ensemble ? À ce problème, Spinoza répond en montrant que la véritable paix ne consiste pas seulement en une absence de guerre mais qu’elle doit venir librement de la vertu des membres de la société.

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Le texte peut être divisé en trois parties :

Tout d’abord, Spinoza distingue la paix comme vertu, de l’absence de guerre comme simple non-violence due à la peur.

Il montre alors qu’une absence de guerre peut n’être qu’une situation de servitude.

Enfin, il explique que la véritable paix doit être libre et relève de la volonté des citoyens.

Éviter les erreurs

Le texte doit être relié à la finalité de l’État qui est le bonheur des citoyens. L’État recherche certes la paix civile, mais cette paix n’a de sens que si elle contribue à rendre les hommes heureux. Aussi convient-il d’associer une forme de liberté issue de la volonté – faculté rationnelle – à la construction de l’État le meilleur, s’appuyant sur la raison.

Corrigé

Corrigé

Les titres en couleurs et les indications entre crochets servent à guider la lecture mais ne doivent pas figurer sur la copie.

Introduction

L’objet de la philosophie politique est de trouver la meilleure forme d’État possible, celle qui est censée assurer le plus grand bonheur du peuple. Pour Spinoza, ce bonheur ne peut pas être envisagé sans la liberté individuelle. Mais pour jouir des fruits de sa liberté, il faut d’abord pouvoir vivre en sécurité avec ses concitoyens. Aussi, dans cet extrait du Traité politique paru en 1677, Spinoza se demande ce que signifie vivre en paix pour un peuple.

Conseil

L’introduction, après avoir amené le sujet, permet à la fois de poser un problème et de répondre à la question posée par l’auteur (en donnant sa thèse).

La paix est-elle ce que l’État peut imposer par n’importe quel moyen pour éviter toute forme de violence entre les hommes ? Ou au contraire la paix est-elle une vertu qui trouverait son origine dans une disposition spécifique des citoyens ? C’est à cette question que Spinoza répond en montrant que la véritable paix ne peut qu’être libre.

Pour cela, il prend d’abord soin de distinguer la paix de l’absence de guerre. Ensuite, il montre que cette situation de non-violence peut être simplement un état de servitude. Il conclut alors que la paix doit relever de la « vertu de l’âme ».

1. L’absence de guerre n’est pas synonyme de paix

A. La non-violence, une condition négative ?

Le but d’un État est d’abord de garantir la paix et la sécurité de ses concitoyens. Tel est le fondement de la politique des théoriciens du contrat social. Mais ne pas s’agresser réciproquement est insuffisant pour vivre réellement en paix. La non-violence n’est pas la définition de la paix mais plutôt sa condition négative.

En particulier, on imagine des sujets qui seraient sous un régime de terreur : ils ne prendraient pas les « armes », tout simplement par peur de la mort ou d’une agression. Leur conduite ne serait pas dictée par la volonté de vivre en harmonie avec les autres mais par l’instinct de survie.

B. La paix est une vertu originaire de l’âme

La paix ne renvoie pas seulement à un état de fait, à une situation que l’on nommerait absence de guerre. Celle-ci est une condition nécessaire mais non suffisante. Rousseau demande dans son traité Du contrat social : « On vit tranquille […] dans les cachots, en est-ce assez pour s’y trouver bien ? » Effectivement, une paix imposée qui n’est pas associée au bonheur et à la liberté, comme dans le cas d’un régime tyrannique, n’est pas une véritable paix.

La paix doit venir d’une volonté des individus de bien vivre ensemble. En ce sens, elle renvoie à une disposition, une vertu des hommes qui recherchent le bien, et non à une conséquence issue de la crainte. Elle trouve donc son origine dans « la force de l’âme ».

[Transition] Que serait alors un État sans guerre mais pas encore en paix ?

2. Une absence de guerre peut être l’effet de la servitude

A. L’obéissance renvoie à l’exécution des actes prescrits par l’État

Une Cité qui ne connaîtrait aucune hostilité entre ses citoyens ne serait pas encore un peuple en paix dans la mesure où la non-agression des uns envers les autres ne viendrait pas d’une volonté de faire le bien à autrui mais uniquement de la peur qu’inspire l’État menaçant lorsqu’il exerce abusivement sa force sur les citoyens.

Rousseau, dans la 8e des Lettres écrites de la montagne, a en ce sens distingué un État agissant comme un « maître » (qui abuse de son pouvoir pour commander) d’un « chef » qui exerce une autorité légitime. Sitôt que la terreur cesse, le lien qui unit les citoyens disparaît. La paix n’est qu’une illusion dans ce cas.

B. Une Cité en paix n’est pas simplement soumise

Une Cité dont les citoyens sont maintenus ensemble par la peur que l’État exerce sur eux correspond à ce que Rousseau appelle une « agrégation » et non une véritable « association », dans la mesure où les hommes ne sont pas reliés entre eux.

Spinoza la décrit comme « solitude », sorte de désert où chacun est seul, même s’il est placé à côté d’un autre homme également seul. La non-violence entre les citoyens n’est qu’une apparence extérieure, car il n’y a pas d’éclats de guerre, mais il n’y a pas non plus de paix « entre » eux.

Ainsi, une Cité en paix ne peut pas être simplement un état de soumission d’individus qui sous la terreur ne s’agressent pas.

[Transition] Comment définir alors la véritable Cité en paix ?

3. La fin de l’État doit être la paix comme volonté rationnelle de concorde

A. L’État le meilleur permet aux hommes de mener une existence proprement humaine

Attention

La comparaison avec d’autres auteurs dans l’explication de texte n’est pas requise et  doit se faire avec parcimonie en prenant bien soin d’en spécifier les différences pour éviter tout amalgame.

Pour Aristote, l’homme est un animal politique, ce qui signifie qu’il ne peut pas développer toutes ses potentialités sans vivre dans une Cité. La complémentarité des individus les aide à se réaliser.

Pour Spinoza, on ne peut dire que la société se constitue naturellement, mais il garde cette idée que l’individu a besoin de vivre dans une société pour se réaliser en tant qu’humain.

L’homme est nécessairement un citoyen et inversement. Le meilleur État doit être celui qui permet le développement de ce qu’il y a de plus humain en l’homme. Les citoyens ne vivent pas ensemble comme un troupeau d’animaux. Quel type de vie permettrait alors de réaliser l’État idéal de Spinoza ?

B. L’existence humaine ne se limite pas aux fonctions biologiques

La vie la plus spécifiquement humaine est celle qui ne se confond pas avec celle d’un animal. Pour un homme, vivre consiste également à réaliser d’autres modes de son existence, à savoir sa pensée. L’État idéal doit donc permettre à l’homme d’exercer ce qui lui est propre : sa raison. Celle-ci est une faculté de l’âme qui lui permet de connaître (la raison théorique, dirait Kant) mais aussi de vouloir et d’agir (la raison pratique).

Dès lors, une véritable paix serait tissée de liens qui émergent de la volonté des individus. On pourrait considérer, en reprenant le vocabulaire d’Auguste Comte, qu’il y a entre les hommes une solidarité organique (constituée de liens internes entre eux) et pas seulement d’une solidarité mécanique (issue d’une action extérieure sur chacun de ses membres).

Conclusion

Ainsi, Spinoza s’est interrogé dans cet extrait sur le sens d’une véritable paix dans une Cité idéale. Dans sa détermination, il élimine une fausse paix qui ne serait qu’absence de guerre, condition nécessaire mais non suffisante, situation qui pourrait même masquer un état de paix précaire maintenu par la terreur.

La véritable paix est celle qui permet à l’homme de persévérer dans son être (conatus) en lui donnant les moyens d’exprimer sa volonté, faculté rationnelle, vertu de l’âme.

Contre Hobbes, qui pense qu’un pouvoir absolu de l’État peut constituer une garantie idéale de paix civile, Spinoza affirme que la seule paix véritable doit être libre.