Spinoza, Traité théologico-politique

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Annales corrigées
Classe(s) : Tle ES | Thème(s) : La politique
Type : Explication de texte | Année : 2015 | Académie : France métropolitaine


France métropolitaine • Juin 2015

explication de texte • Série ES

Spinoza

Expliquer le texte suivant :

Dans un État démocratique, des ordres absurdes ne sont guère à craindre, car il est presque impossible que la majorité d’une grande assemblée se mette d’accord sur une seule et même absurdité. Cela est peu à craindre, également, à raison du fondement et de la fin de la démocratie, qui n’est autre que de soustraire les hommes à la domination absurde de l’appétit1 et à les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la raison, pour qu’ils vivent dans la concorde et dans la paix. Ôté ce fondement, tout l’édifice s’écroule aisément. Au seul souverain, donc, il appartient d’y pourvoir ; aux sujets, il appartient d’exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit.

Peut-être pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des esclaves ; on pense en effet que l’esclave est celui qui agit par commandement et l’homme libre celui qui agit selon son caprice. Cela cependant n’est pas absolument vrai ; car en réalité, celui qui est captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile, est le plus grand des esclaves, et seul est libre celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison.

Spinoza, Traité théologico-politique, 1670.

1. Appétit : ce qui nous porte à désirer quelque chose.

La connaissance de la doctrine de l’auteur n’est pas requise. Il faut et il suffit que l’explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.

Les clés du sujet

Dégager la problématique du texte

Dans ce texte, Spinoza interroge la démocratie : faut-il vouloir que l’État soit démocratique ? Et plus précisément, faut-il craindre que le peuple se gouverne mal ?

C’est à une objection commune que Spinoza entend répondre ici : l’objection selon laquelle un peuple serait incapable de se gouverner lui-même. Si la démocratie (du grec demos, le peuple, et kratos, le pouvoir) se définit comme le régime politique qui attribue la souveraineté au peuple, elle repose donc sur l’idée selon laquelle tout membre de ce peuple aurait la capacité d’être citoyen. Or, qu’est-ce qu’un peuple ? Le peuple n’est-il pas formé d’un ensemble d’individus aux intérêts divergents, mûs par la passion, fondamentalement ignorants et par là aveugles à toute forme de justice ou d’intérêt commun ?

Cette méfiance à l’égard du peuple nourrit une tradition portée à justifier tout régime politique autoritaire par le risque que représente le fait de confier les décisions politiques à un agrégat d’individus ignorants pris dans leurs passions fluctuantes. Mais peut-on définir le peuple ainsi ? La démocratie ne porte-t-elle pas en son cœur la possibilité de se prémunir de l’ignorance et des désirs aveugles ?

Repérer la structure du texte et les procédés d’argumentation

Dans un premier temps (l. 1 à 9), Spinoza répond à l’objection selon laquelle la démocratie serait minée par l’ignorance et les passions des individus : il expose en quoi la démocratie apparaît précisément comme un rempart aux conduites capricieuses des individus.

Dans un second temps (l. 10 à la fin), Spinoza répond à une objection qui pourrait être opposée à son raisonnement : si le peuple, en démocratie, doit obéissance aux lois, alors, n’est-il pas esclave ? En réalité, le citoyen n’est libre que par les lois qui expriment la raison.

Éviter les erreurs

Pour expliquer ce texte, vous devrez d’abord relever les distinctions qui le structurent : « ordres absurdes »/« raison » ; « la majorité d’une grande assemblée »/« une seule et même absurdité » ; « fondement »/« fin » ; « appétit »/« raison », « soustraire les hommes à la domination absurde de l’appétit »/« les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la raison » ; « souverain »/« sujets » ; « au seul souverain, donc, il appartient d’y pourvoir »/« aux sujets, il appartient d’exécuter ses commandements et de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit » ; « sujets »/« esclaves » ; « l’esclave est celui qui agit par commandement »/« l’homme libre celui qui agit selon son caprice » ; « le plus grand des esclaves »/« libre » ; « celui qui est captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile »/« celui qui vit, de toute son âme, sous la seule conduite de la raison ».

Corrigé

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Introduction

Info

Il s’agit par exemple de l’objection adressée par Platon à la démocratie : le peuple, en proie à l’illusion et à l’ignorance, serait incapable de se gouverner du fait de ce rapport éloigné au savoir et à la rationalité. Cette objection justifie la défense platonicienne d’un régime aristocratique où le philosophe, figure du savoir et de la raison, règne.

La démocratie est-elle un bon régime politique ? Ne faut-il pas craindre que le peuple ne sache pas se gouverner ? C’est précisément cette question qu’aborde Spinoza dans ce texte, affrontant ainsi une objection commune adressée à la démocratie.

Si la démocratie (du grec demos, le peuple, et kratos, le pouvoir) se définit comme le régime politique qui attribue la souveraineté au peuple, elle repose donc sur l’idée selon laquelle tout membre de ce peuple aurait la capacité d’être citoyen. Or, le peuple n’est-il pas formé d’un ensemble d’individus aux intérêts divergents, mûs par la passion, fondamentalement ignorants, irrationnels, et par là aveugles à toute forme de justice ou d’intérêt commun ?

À cette méfiance traditionnelle à l’égard du peuple, Spinoza oppose la thèse suivante : la démocratie est un bon régime politique en ce qu’elle permet de dépasser l’irrationnalité et le caractère passionnel des individus, dont l’obéissance aux lois et à la raison, conditionne la liberté.

Spinoza examine d’abord l’objection selon laquelle la démocratie serait minée par l’ignorance et les passions des individus : il expose en quoi la démocratie apparaît précisément comme un rempart aux conduites capricieuses des individus. Puis (l. 10 à la fin), il répond à une objection qui pourrait être opposée à son raisonnement : mais alors si le peuple, en démocratie, doit obéissance aux lois, n’est-il pas esclave ? En réalité, selon Spinoza, le citoyen n’est libre que par les lois, qui expriment la raison.

1. L’État démocratique veut la paix, et limite les passions par la raison

A. Deux raisons pour lesquelles l’irrationalité du peuple n’est pas à craindre

Info

Cette idée d’une rationalité collective, résultant de l’addition des rationalités individuelles, est déjà ce qui fonde la défense de la démocratie chez Aristote, supposant qu’en chacun existe la même faculté à raisonner.

Dans une première partie, Spinoza entend répondre à l’objection commune faite à la démocratie, objection selon laquelle donner la souveraineté au peuple serait méconnaître l’irrationnalité des individus : de ces individus irrationnels et passionnels ne pourraient émaner que des « ordres absurdes ».

À cela, Spinoza répond en deux temps. Son premier argument repose sur le nombre : de la « majorité d’une grande assemblée », dit-il, ne peut sortir « une seule et même absurdité ». Autrement dit, l’argument est logique : s’il est possible que d’un individu sorte une décision absurde, il est moins probable qu’un grand nombre d’individus prenne une décision absurde ou contraire à leurs intérêts. La décision étant prise, en démocratie, à la majorité, il est peu probable que la majorité des citoyens se prononce en faveur d’une décision irrationnelle. Ce qui garantit d’abord les lois démocratiques contre le caprice ou l’irrationnalité individuelle, c’est donc que ces lois sont adoptées à la majorité : en somme, il faudrait supposer une raison commune, une sorte de bon sens qui serait majoritaire, soit une rationalité collective.

Le second argument repose sur une définition précise de la démocratie : son « fondement » et sa « fin », c’est-à-dire ce pour quoi elle est faite, ce qui explique son existence et ce qu’elle vise, c’est la « paix ». Or, dire qu’elle est faite pour établir la paix, c’est dire que sa raison d’être et sa fin sont justement d’imposer les « limites de la raison » à la « domination absurde de l’appétit ».

En d’autres termes, la démocratie, loin de permettre aux individus d’exprimer leur irrationnalité à travers les lois, est faite pour contenir ces désirs, ces caprices qui, nés de leur caractère passionnel, conduisent les individus à s’affronter.

B. Le souverain garantit la paix, le peuple obéit aux lois

Info

Même si Spinoza évoque un « souverain » et des « sujets », il faut comprendre qu’il s’agit d’évoquer le rapport de celui qui incarne la souveraineté du peuple à l’ensemble des citoyens.

De là, Spinoza tire une conclusion portant sur les devoirs du « souverain » et ceux des « sujets ». Si le souverain est garant de cette paix, qui ne s’obtient que par le combat de la raison contre les caprices individuels, les sujets d’une démocratie, eux, doivent obéissance aux lois. Il leur revient, dit-il, « de ne reconnaître comme droit que ce que le souverain déclare être le droit. »

Spinoza évoque ici le contrat social par lequel s’établissent des devoirs réciproques : en échange de la garantie qu’ils vivront en paix, les citoyens s’engagent à obéir aux lois. Le souverain, l’individu ou la collectivité qui incarne la souveraineté du peuple, n’est donc pas la figure autoritaire qui exerce son pouvoir de façon verticale sur des sujets, mais celui qui les représente et est lié à eux par un contrat.

[Transition] Pourtant, si le devoir des sujets est d’obéir aux lois instaurées par le souverain, les sujets d’une démocratie ne sont-ils pas soumis à ce souverain ?

2. L’État démocratique rend libre

A. Formulation de l’objection : le peuple est-il alors esclave ?

Dans un deuxième temps, Spinoza formule une objection que l’on pourrait lui opposer à ce point de son raisonnement : dire que le devoir des sujets d’une démocratie consiste en une obéissance à la loi, n’est-ce pas dire que la démocratie reconduit ce dont elle entendait s’émanciper, à savoir de la relation de pouvoir verticale ? L’obéissance aux lois n’est-elle pas soumission ? En réalité, d’après Spinoza, cette objection repose sur une erreur quant à la définition de l’« esclave » et de l’« homme libre ». À l’esclave, défini comme « celui qui agit par commandement », on tend communément à opposer un homme libre, défini comme « celui qui agit selon son caprice ». Être libre signifierait de disposer du pouvoir d’agir sans entraves, et toute règle, tout principe apparaîtrait comme une limite à cette liberté.

Cette définition commune de la liberté, selon laquelle être libre c’est faire ce qui me plaît, s’accorde mal en effet avec l’obéissance à la loi, présentée comme premier devoir du sujet démocratique. Mais alors, la démocratie ne fait-elle de nous que des hommes entravés par les lois ?

B. Il n’y a de liberté que par une loi opposant la raison aux passions

L’erreur, d’après Spinoza, tient précisément à cette définition spontanée de la liberté, qu’il examine alors. En réalité, selon lui, celui qui fait ce qui lui plaît est « captif de son plaisir, incapable de voir et de faire ce qui lui est utile ». Si être libre, c’est faire ce que je veux, la question est la suivante : qu’est-ce que je veux ? Je ne veux que suivre mes désirs et m’y soumettre aveuglément. En ce sens, l’homme qui suit ses désirs est « le plus grand des esclaves ». Il est donc moins libre encore que l’esclave soumis par un maître, puisqu’on pourrait dire que celui qui se laisse guider par ses caprices consent son esclavage : il veut obéir à ses désirs. À cet homme qui se laisse gouverner par ses caprices s’oppose l’homme libre, défini par Spinoza comme « celui qui vit, de toute son âme, sous la conduite de la raison ».

Ainsi, à l’homme esclave défini par ce principe d’action individuel et instable qu’est le caprice s’oppose l’homme libre, dont le principe d’action, stable, partagé avec les autres hommes, est cette raison l’arrachant à ses conduites irrationnelles et capricieuses.

Conclusion

En définitive, Spinoza s’attache dans ce texte à déconstruire le fondement de la critique de la démocratie, selon laquelle celle-ci serait le règne des décisions absurdes. Si cette critique légitime la structure verticale du pouvoir par l’ignorance et la versatilité de l’individu, Spinoza en pointe la limite.

En réalité, si la faille d’un régime politique réside dans son incapacité à inscrire les individus dans la raison et à les protéger de l’irrationnalité, alors il faut admettre que la démocratie offre de ce point de vue une garantie imparable : si les lois résultent de la majorité des voix et que la démocratie n’a d’autre raison d’être que de viser la paix en contenant les caprices individuels, c’est elle seule qui protège et libère les individus de leurs comportements passionnels et de ces désirs changeants qui les opposent et leur nuisent.

L’homme qui vit en démocratie peut alors apparaître, justement parce que son premier devoir est d’obéir à la loi issue de la raison, comme le véritable homme libre.